0535 - Elle parut vouloir obéir à Robert

Elle parut vouloir obéir à Robert et engagea avec moi une conversation littéraire à laquelle il se mêla. Je ne m’ennuyais pas en causant avec elle, car elle connaissait très bien les oeuvres que j’admirais et était à peu près d’accord avec moi dans ses jugements; mais comme j’avais entendu dire par Mme de Villeparisis qu’elle n’avait pas de talent, je n’attachais pas grande importance à cette culture. Elle plaisantait finement de mille choses, et eût été vraiment agréable si elle n’eût pas affecté d’une façon agaçante le jargon des cénacles et des ateliers. Elle l’étendait d’ailleurs à tout, et, par exemple, ayant pris l’habitude de dire d’un tableau s’il était impressionniste ou d’un opéra s’il était wagnérien: «Ah! c’est bien», un jour qu’un jeune homme l’avait embrassée sur l’oreille et que, touché qu’elle simulât un frisson, il faisait le modeste, elle dit: «Si, comme sensation, je trouve que c’est bien.» Mais surtout ce qui m’étonnait, c’est que les expressions propres à Robert (et qui d’ailleurs étaient peut-être venues à celui-ci de littérateurs connus par elle), elle les employait devant lui, lui devant elle, comme si c’eût été un langage nécessaire et sans se rendre compte du néant d’une originalité qui est à tous.

Elle était, en mangeant, maladroite de ses mains à un degré qui laissait supposer qu’en jouant la comédie sur la scène elle devait se montrer bien gauche. Elle ne retrouvait de la dextérité que dans l’amour, par cette touchante prescience des femmes qui aiment tant le corps de l’homme qu’elles devinent du premier coup ce qui fera le plus de plaisir à ce corps pourtant si différent du leur.