0526 - Saint–Loup vint à Paris pour quelques heures seulement

Saint–Loup vint à Paris pour quelques heures seulement. Tout en m’assurant qu’il n’avait pas eu l’occasion de parler de moi à sa cousine: «Elle n’est pas gentille du tout, Oriane, me dit-il, en se trahissant naïvement, ce n’est plus mon Oriane d’autrefois, on me l’a changée. Je t’assure qu’elle ne vaut pas la peine que tu t’occupes d’elle. Tu lui fais beaucoup trop d’honneur. Tu ne veux pas que je te présente à ma cousine Poictiers? ajouta-t-il sans se rendre compte que cela ne pourrait me faire aucun plaisir. Voilà une jeune femme intelligente et qui te plairait. Elle a épousé mon cousin, le duc de Poictiers, qui est un bon garçon, mais un peu simple pour elle. Je lui ai parlé de toi. Elle m’a demandé de t’amener. Elle est autrement jolie qu’Oriane et plus jeune. C’est quelqu’un de gentil, tu sais, c’est quelqu’un de bien.» C’étaient des expressions nouvellement—d’autant plus ardemment—adoptées par Robert et qui signifiaient qu’on avait une nature délicate: «Je ne te dis pas qu’elle soit dreyfusarde, il faut aussi tenir compte de son milieu, mais enfin elle dit: «S’il était innocent quelle horreur ce serait qu’il fût à l’île du Diable.» Tu comprends, n’est-ce pas? Et puis enfin c’est une personne qui fait beaucoup pour ses anciennes institutrices, elle a défendu qu’on les fasse monter par l’escalier de service. Je t’assure, c’est quelqu’un de très bien. Dans le fond Oriane ne l’aime pas parce qu’elle la sent plus intelligente.»

Quoique absorbée par la pitié que lui inspirait un valet de pied des Guermantes—lequel ne pouvait aller voir sa fiancée même quand la Duchesse était sortie car cela eût été immédiatement rapporté par la loge—Françoise fut navrée de ne s’être pas trouvée là au moment de la visite de Saint–Loup, mais c’est qu’elle maintenant en faisait aussi. Elle sortait infailliblement les jours où j’avais besoin d’elle. C’était toujours pour aller voir son frère, sa nièce, et surtout sa propre fille arrivée depuis peu à Paris. Déjà la nature familiale de ces visites que faisait Françoise ajoutait à mon agacement d’être privé de ses services, car je prévoyais qu’elle parlerait de chacune comme d’une de ces choses dont on ne peut se dispenser, selon les lois enseignées à Saint–André-des-Champs. Aussi je n’écoutais jamais ses excuses sans une mauvaise humeur fort injuste et à laquelle venait mettre le comble la manière dont Françoise disait non pas: «j’ai été voir mon frère, j’ai été voir ma nièce», mais: «j’ai été voir le frère, je suis entrée «en courant» donner le bonjour à la nièce (ou à ma nièce la bouchère)». Quant à sa fille, Françoise eût voulu la voir retourner à Combray. Mais la nouvelle Parisienne, usant, comme une élégante, d’abréviatifs, mais vulgaires, elle disait que la semaine qu’elle devrait aller passer à Combray lui semblerait bien longue sans avoir seulement «l’Intran». Elle voulait encore moins aller chez la soeur de Françoise dont la province était montagneuse, car «les montagnes, disait la fille de Françoise en donnant à «intéressant» un sens affreux et nouveau, ce n’est guère intéressant». Elle ne pouvait se décider à retourner à Méséglise où «le monde est si bête», où, au marché, les commères, les «pétrousses» se découvriraient un cousinage avec elle et diraient: «Tiens, mais c’est-il pas la fille au défunt Bazireau?» Elle aimerait mieux mourir que de retourner se fixer là-bas, «maintenant qu’elle avait goûté à la vie de Paris», et Françoise, traditionaliste, souriait pourtant avec complaisance à l’esprit d’innovation qu’incarnait la nouvelle «Parisienne» quand elle disait: «Eh bien, mère, si tu n’as pas ton jour de sortie, tu n’as qu’à m’envoyer un pneu.»