Une page de Proust au hasard:
0526 - Saint–Loup vint à Paris pour quelques heures seulement
Quoique absorbée par la pitié que lui inspirait un valet de pied des Guermantes—lequel ne pouvait aller voir sa fiancée même quand la Duchesse était sortie car cela eût été immédiatement rapporté par la loge—Françoise fut navrée de ne s’être pas trouvée là au moment de la visite de Saint–Loup, mais c’est qu’elle maintenant en faisait aussi. Elle sortait infailliblement les jours où j’avais besoin d’elle. C’était toujours pour aller voir son frère, sa nièce, et surtout sa propre fille arrivée depuis peu à Paris. Déjà la nature familiale de ces visites que faisait Françoise ajoutait à mon agacement d’être privé de ses services, car je prévoyais qu’elle parlerait de chacune comme d’une de ces choses dont on ne peut se dispenser, selon les lois enseignées à Saint–André-des-Champs. Aussi je n’écoutais jamais ses excuses sans une mauvaise humeur fort injuste et à laquelle venait mettre le comble la manière dont Françoise disait non pas: «j’ai été voir mon frère, j’ai été voir ma nièce», mais: «j’ai été voir le frère, je suis entrée «en courant» donner le bonjour à la nièce (ou à ma nièce la bouchère)». Quant à sa fille, Françoise eût voulu la voir retourner à Combray. Mais la nouvelle Parisienne, usant, comme une élégante, d’abréviatifs, mais vulgaires, elle disait que la semaine qu’elle devrait aller passer à Combray lui semblerait bien longue sans avoir seulement «l’Intran». Elle voulait encore moins aller chez la soeur de Françoise dont la province était montagneuse, car «les montagnes, disait la fille de Françoise en donnant à «intéressant» un sens affreux et nouveau, ce n’est guère intéressant». Elle ne pouvait se décider à retourner à Méséglise où «le monde est si bête», où, au marché, les commères, les «pétrousses» se découvriraient un cousinage avec elle et diraient: «Tiens, mais c’est-il pas la fille au défunt Bazireau?» Elle aimerait mieux mourir que de retourner se fixer là-bas, «maintenant qu’elle avait goûté à la vie de Paris», et Françoise, traditionaliste, souriait pourtant avec complaisance à l’esprit d’innovation qu’incarnait la nouvelle «Parisienne» quand elle disait: «Eh bien, mère, si tu n’as pas ton jour de sortie, tu n’as qu’à m’envoyer un pneu.»

