Une page de Proust au hasard:
0519 - Ce jour-là, hélas, à Doncières, le miracle n’eut pas lieu
Était-ce d’ailleurs uniquement la voix qui, parce qu’elle était seule, me donnait cette impression nouvelle qui me déchirait? Non pas; mais plutôt que cet isolement de la voix était comme un symbole, une évocation, un effet direct d’un autre isolement, celui de ma grand’mère, pour la première fois séparée de moi. Les commandements ou défenses qu’elle m’adressait à tout moment dans l’ordinaire de la vie, l’ennui de l’obéissance ou la fièvre de la rébellion qui neutralisaient la tendresse que j’avais pour elle, étaient supprimés en ce moment et même pouvaient l’être pour l’avenir (puisque ma grand’mère n’exigeait plus de m’avoir près d’elle sous sa loi, était en train de me dire son espoir que je resterais tout à fait à Doncières, ou en tout cas que j’y prolongerais mon séjour le plus longtemps possible, ma santé et mon travail pouvant s’en bien trouver); aussi, ce que j’avais sous cette petite cloche approchée de mon oreille, c’était, débarrassée des pressions opposées qui chaque jour lui avaient fait contrepoids, et dès lors irrésistible, me soulevant tout entier, notre mutuelle tendresse. Ma grand’mère, en me disant de rester, me donna un besoin anxieux et fou de revenir. Cette liberté qu’elle me laissait désormais, et à laquelle je n’avais jamais entrevu qu’elle pût consentir, me parut tout d’un coup aussi triste que pourrait être ma liberté après sa mort (quand je l’aimerais encore et qu’elle aurait à jamais renoncé à moi). Je criais: «Grand’mère, grand’mère», et j’aurais voulu l’embrasser; mais je n’avais près de moi que cette voix, fantôme aussi impalpable que celui qui reviendrait peut-être, me visiter quand ma grand’mère serait morte. «Parle-moi»; mais alors il arriva que, me laissant plus seul encore, je cessai tout d’un coup de percevoir cette voix. Ma grand’mère ne m’entendait plus, elle n’était plus en communication avec moi, nous avions cessé d’être en face l’un de l’autre, d’être l’un pour l’autre audibles, je continuais à l’interpeller en tâtonnant dans la nuit, sentant que des appels d’elle aussi devaient s’égarer. Je palpitais de la même angoisse que, bien loin dans le passé, j’avais éprouvée autrefois, un jour que petit enfant, dans une foule, je l’avais perdue, angoisse moins de ne pas la retrouver que de sentir qu’elle me cherchait, de sentir qu’elle se disait que je la cherchais; angoisse assez semblable à celle que j’éprouverais le jour où on parle à ceux qui ne peuvent plus répondre et de qui on voudrait au moins tant faire entendre tout ce qu’on ne leur a pas dit, et l’assurance qu’on ne souffre pas. Il me semblait que c’était déjà une ombre chérie que je venais de laisser se perdre parmi les ombres, et seul devant l’appareil, je continuais à répéter en vain: «Grand’mère, grand’mère», comme Orphée, resté seul, répète le nom de la morte. Je me décidais à quitter la poste, à aller retrouver Robert à son restaurant pour lui dire que, allant peut-être recevoir une dépêche qui m’obligerait à revenir, je voudrais savoir à tout hasard l’horaire des trains. Et pourtant, avant de prendre cette résolution, j’aurais voulu une dernière fois invoquer les Filles de la Nuit, les Messagères de la parole, les Divinités sans visage; mais les capricieuses Gardiennes n’avaient plus voulu ouvrir les portes merveilleuses, ou sans doute elles ne le purent pas; elles eurent beau invoquer inlassablement, selon leur coutume, le vénérable inventeur de l’imprimerie et le jeune prince amateur de peinture impressionniste et chauffeur (lequel était neveu du capitaine de Borodino), Gutenberg et Wagram laissèrent leurs supplications sans réponse et je partis, sentant que l’Invisible sollicité resterait sourd.
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