0514 - Toute sa crainte était que je ne jugeasse mal sa maîtresse

Toute sa crainte était que je ne jugeasse mal sa maîtresse, après ce qu’il m’avait raconté. «Elle est violente seulement parce qu’elle est trop franche, trop entière dans ses sentiments. Mais c’est un être sublime. Tu ne peux pas t’imaginer les délicatesses de poésie qu’il y a chez elle. Elle va passer tous les ans le jour des morts à Bruges. C’est «bien», n’est-ce pas? Si jamais tu la connais, tu verras, elle a une grandeur....» Et comme il était imbu d’un certain langage qu’on parlait autour de cette femme dans des milieux littéraires: «Elle a quelque chose de sidéral et même de vatique, tu comprends ce que je veux dire, le poète qui était presque un prêtre.»

Je cherchai pendant tout le dîner un prétexte qui permît à Saint–Loup de demander à sa tante de me recevoir sans attendre qu’il vînt à Paris. Or, ce prétexte me fut fourni par le désir que j’avais de revoir des tableaux d’Elstir, le grand peintre que Saint–Loup et moi nous avions connu à Balbec. Prétexte où il y avait, d’ailleurs, quelque vérité car si, dans mes visites à Elstir, j’avais demandé à sa peinture de me conduire à la compréhension et à l’amour de choses meilleures qu’elle-même, un dégel véritable, une authentique place de province, de vivantes femmes sur la plage (tout au plus lui eussé-je commandé le portrait des réalités que je n’avais pas su approfondir, comme un chemin d’aubépine, non pour qu’il me conservât leur beauté mais me la découvrît), maintenant au contraire, c’était l’originalité, la séduction de ces peintures qui excitaient mon désir, et ce que je voulais surtout voir, c’était d’autres tableaux d’Elstir.

Il me semblait d’ailleurs que ses moindres tableaux, à lui, étaient quelque chose d’autre que les chefs-d’oeuvre de peintres même plus grands. Son oeuvre était comme un royaume clos, aux frontières infranchissables, à la matière sans seconde. Collectionnant avidement les rares revues où on avait publié des études sur lui, j’y avais appris que ce n’était que récemment qu’il avait commencé à peindre des paysages et des natures mortes, mais qu’il avait commencé par des tableaux mythologiques (j’avais vu les photographies de deux d’entre eux dans son atelier), puis avait été longtemps impressionné par l’art japonais.

Certaines des oeuvres les plus caractéristiques de ses diverses manières se trouvaient en province. Telle maison des Andelys où était un de ses plus beaux paysages m’apparaissait aussi précieuse, me donnait un aussi vif désir du voyage, qu’un village chartrain dans la pierre meulière duquel est enchâssé un glorieux vitrail; et vers le possesseur de ce chef-d’oeuvre, vers cet homme qui au fond de sa maison grossière, sur la grand’rue, enfermé comme un astrologue, interrogeait un de ces miroirs du monde qu’est un tableau d’Elstir et qui l’avait peut-être acheté plusieurs milliers de francs, je me sentais porté par cette sympathie qui unit jusqu’aux coeurs, jusqu’aux caractères de ceux qui pensent de la même façon que nous sur un sujet capital. Or, trois oeuvres importantes de mon peintre préféré étaient désignées, dans l’une de ces revues, comme appartenant à Mme de Guermantes. Ce fut donc en somme sincèrement que, le soir où Saint–Loup m’avait annoncé le voyage de son amie à Bruges, je pus, pendant le dîner, devant ses amis, lui jeter comme à l’improviste:

—Écoute, tu permets? dernière conversation au sujet de la dame dont nous avons parlé. Tu te rappelles Elstir, le peintre que j’ai connu à Balbec?

—Mais, voyons, naturellement.

—Tu te rappelles mon admiration pour lui?

—Très bien, et la lettre que nous lui avions fait remettre.

—Eh bien, une des raisons, pas des plus importantes, une raison accessoire pour laquelle je désirerais connaître ladite dame, tu sais toujours bien laquelle?

—Mais oui! que de parenthèses!

—C’est qu’elle a chez elle au moins un très beau tableau d’Elstir.

—Tiens, je ne savais pas.

—Elstir sera sans doute à Balbec à Pâques, vous savez qu’il passe maintenant presque toute l’année sur cette côte. J’aurais beaucoup aimé avoir vu ce tableau avant mon départ. Je ne sais si vous êtes en termes assez intimes avec votre tante: ne pourriez-vous, en me faisant assez habilement valoir à ses yeux pour qu’elle ne refuse pas, lui demander de me laisser aller voir le tableau sans vous, puisque vous ne serez pas là?

—C’est entendu, je réponds pour elle, j’en fais mon affaire.

—Robert, comme je vous aime!

—Vous êtes gentil de m’aimer mais vous le seriez aussi de me tutoyer comme vous l’aviez promis et comme tu avais commencé de le faire.

—J’espère que ce n’est pas votre départ que vous complotez, me dit un des amis de Robert. Vous savez, si Saint–Loup part en permission, cela ne doit rien changer, nous sommes là. Ce sera peut-être moins amusant pour vous, mais on se donnera tant de peine pour tâcher de vous faire oublier son absence.