Une page de Proust au hasard:
0508 - Je ne suis pas fâché de ton approbation
—Ne sois pas si susceptible, dis-je à Saint–Loup, répondant à ce qu’il avait dit avant ces dernières paroles. Je t’ai écouté avec assez d’avidité!
—Si tu veux bien ne plus prendre la mouche et le permettre, reprit l’ami de Saint–Loup, j’ajouterai à ce que tu viens de dire que, si les batailles s’imitent et se superposent, ce n’est pas seulement à cause de l’esprit du chef. Il peut arriver qu’une erreur du chef (par exemple son appréciation insuffisante de la valeur de l’adversaire) l’amène à demander à ses troupes des sacrifices exagérés, sacrifices que certaines unités accompliront avec une abnégation si sublime, que leur rôle sera par là analogue à celui de telle autre unité dans telle autre bataille, et seront cités dans l’histoire comme des exemples interchangeables: pour nous en tenir à 1870, la garde prussienne à Saint–Privat, les turcos à Froeschviller et à Wissembourg.
—Ah! interchangeables, très exact! excellent! tu es intelligent, dit Saint–Loup.
Je n’étais pas indifférent à ces derniers exemples, comme chaque fois que sous le particulier on me montrait le général. Mais pourtant le génie du chef, voilà ce qui m’intéressait, j’aurais voulu me rendre compte en quoi il consistait, comment, dans une circonstance donnée, où le chef sans génie ne pourrait résister à l’adversaire, s’y prendrait le chef génial pour rétablir la bataille compromise, ce qui, au dire de Saint–Loup, était très possible et avait été réalisé par Napoléon plusieurs fois. Et pour comprendre ce que c’était que la valeur militaire, je demandais des comparaisons entre les généraux dont je savais les noms, lequel avait le plus une nature de chef, des dons de tacticien, quitte à ennuyer mes nouveaux amis, qui du moins ne le laissaient pas voir et me répondaient avec une infatigable bonté.

