0497 - Quand j’avais fini de dormir, attiré par le ciel ensoleillé

Quand j’avais fini de dormir, attiré par le ciel ensoleillé, mais retenu par la fraîcheur de ces derniers matins si lumineux et si froids où commence l’hiver, pour regarder les arbres où les feuilles n’étaient plus indiquées que par une ou deux touches d’or ou de rose qui semblaient être restées en l’air, dans une trame invisible, je levais la tête et tendais le cou tout en gardant le corps à demi caché dans mes couvertures; comme une chrysalide en voie de métamorphose, j’étais une créature double aux diverses parties de laquelle ne convenait pas le même milieu; à mon regard suffisait de la couleur, sans chaleur; ma poitrine par contre se souciait de chaleur et non de couleur. Je ne me levais que quand mon feu était allumé et je regardais le tableau si transparent et si doux de la matinée mauve et dorée à laquelle je venais d’ajouter artificiellement les parties de chaleur qui lui manquaient, tisonnant mon feu qui brûlait et fumait comme une bonne pipe et qui me donnait comme elle eût fait un plaisir à la fois grossier parce qu’il reposait sur un bien-être matériel et délicat parce que derrière lui s’estompait une pure vision. Mon cabinet de toilette était tendu d’un papier à fond d’un rouge violent que parsemaient des fleurs noires et blanches, auxquelles il semble que j’aurais dû avoir quelque peine à m’habituer. Mais elles ne firent que me paraître nouvelles, que me forcer à entrer non en conflit mais en contact avec elles, que modifier la gaieté et les chants de mon lever, elles ne firent que me mettre de force au coeur d’une sorte de coquelicot pour regarder le monde, que je voyais tout autre qu’à Paris, de ce gai paravent qu’était cette maison nouvelle, autrement orientée que celle de mes parents et où affluait un air pur. Certains jours, j’étais agité par l’envie de revoir ma grand’mère ou par la peur qu’elle ne fût souffrante; ou bien c’était le souvenir de quelque affaire laissée en train à Paris, et qui ne marchait pas: parfois aussi quelque difficulté dans laquelle, même ici, j’avais trouvé le moyen de me jeter. L’un ou l’autre de ces soucis m’avait empêché de dormir, et j’étais sans force contre ma tristesse, qui en un instant remplissait pour moi toute l’existence. Alors, de l’hôtel, j’envoyais quelqu’un au quartier, avec un mot pour Saint–Loup: je lui disais que si cela lui était matériellement possible—je savais que c’était très difficile—il fût assez bon pour passer un instant. Au bout d’une heure il arrivait; et en entendant son coup de sonnette je me sentais délivré de mes préoccupations. Je savais, que si elles étaient plus fortes que moi, il était plus fort qu’elles, et mon attention se détachait d’elles et se tournait vers lui qui avait à décider. Il venait d’entrer; et déjà il avait mis autour de moi le plein air où il déployait tant d’activité depuis le matin, milieu vital fort différent de ma chambre et auquel je m’adaptais immédiatement par des réactions appropriées.

—J’espère que vous ne m’en voulez pas de vous avoir dérangé; j’ai quelque chose qui me tourmente, vous avez dû le deviner.

—Mais non, j’ai pensé simplement que vous aviez envie de me voir et j’ai trouvé ça très gentil. J’étais enchanté que vous m’ayez fait demander. Mais quoi? ça ne va pas, alors? qu’est-ce qu’il y a pour votre service?

Il écoutait mes explications, me répondait avec précision; mais avant même qu’il eût parlé, il m’avait fait semblable à lui; à côté des occupations importantes qui le faisaient si pressé, si alerte, si content, les ennuis qui m’empêchaient tout à l’heure de rester un instant sans souffrir me semblaient, comme à lui, négligeables; j’étais comme un homme qui, ne pouvant ouvrir les yeux depuis plusieurs jours, fait appeler un médecin lequel avec adresse et douceur lui écarte la paupière, lui enlève et lui montre un grain de sable; le malade est guéri et rassuré. Tous mes tracas se résolvaient en un télégramme que Saint–Loup se chargeait de faire partir. La vie me semblait si différente, si belle, j’étais inondé d’un tel trop-plein de force que je voulais agir.

—Que faites-vous maintenant? disais-je à Saint–Loup.

—Je vais vous quitter, car on part en marche dans trois quarts d’heure et on a besoin de moi.

—Alors ça vous a beaucoup gêné de venir?

—Non, ça ne m’a pas gêné, le capitaine a été très gentil, il a dit que du moment que c’était pour vous il fallait que je vienne, mais enfin je ne veux pas avoir l’air d’abuser.

—Mais si je me levais vite et si j’allais de mon côté à l’endroit où vous allez manoeuvrer, cela m’intéresserait beaucoup, et je pourrais peut-être causer avec vous dans les pauses.

—Je ne vous le conseille pas; vous êtes resté éveillé, vous vous êtes mis martel en tête pour une chose qui, je vous assure, est sans aucune conséquence, mais maintenant qu’elle ne vous agite plus, retournez-vous sur votre oreiller et dormez, ce qui sera excellent contre la déminéralisation de vos cellules nerveuses; ne vous endormez pas trop vite parce que notre garce de musique va passer sous vos fenêtres; mais aussitôt après, je pense que vous aurez la paix, et nous nous reverrons ce soir à dîner.