Une page de Proust au hasard:
0475 - Cependant mes regards furent détournés de la baignoire de la princesse de Guermantes
Cependant mes regards furent détournés de la baignoire de la princesse de Guermantes par une petite femme mal vêtue, laide, les yeux en feu, qui vint, suivie de deux jeunes gens, s’asseoir à quelques places de moi. Puis le rideau se leva. Je ne pus constater sans mélancolie qu’il ne me restait rien de mes dispositions d’autrefois quand, pour ne rien perdre du phénomène extraordinaire que j’aurais été contempler au bout du monde, je tenais mon esprit préparé comme ces plaques sensibles que les astronomes vont installer en Afrique, aux Antilles, en vue de l’observation scrupuleuse d’une comète ou d’une éclipse; quand je tremblais que quelque nuage (mauvaise disposition de l’artiste, incident dans le public) empêchât le spectacle de se produire dans son maximum d’intensité; quand j’aurais cru ne pas y assister dans les meilleures conditions si je ne m’étais pas rendu dans le théâtre même qui lui était consacré comme un autel, où me semblaient alors faire encore partie, quoique partie accessoire, de son apparition sous le petit rideau rouge, les contrôleurs à oeillet blanc nommés par elle, le soubassement de la nef au-dessus d’un parterre plein de gens mal habillés, les ouvreuses vendant un programme avec sa photographie, les marronniers du square, tous ces compagnons, ces confidents de mes impressions d’alors et qui m’en semblaient inséparables. Phèdre, la «Scène de la Déclaration», la Berma avaient alors pour moi une sorte d’existence absolue. Situées en retrait du monde de l’expérience courante, elles existaient par elles-mêmes, il me fallait aller vers elles, je pénétrerais d’elles ce que je pourrais, et en ouvrant mes yeux et mon âme tout grands j’en absorberais encore bien peu. Mais comme la vie me paraissait agréable! l’insignifiance de celle que je menais n’avait aucune importance, pas plus que les moments où on s’habille, où on se prépare pour sortir, puisque au delà existait, d’une façon absolue, bonnes et difficiles à approcher, impossibles à posséder tout entières, ces réalités plus solides, Phèdre, la manière dont disait la Berma. Saturé par ces rêveries sur la perfection dans l’art dramatique desquelles on eût pu extraire alors une dose importante, si l’on avait dans ces temps-là analysé mon esprit à quelque minute du jour et peut-être de la nuit que ce fût, j’étais comme une pile qui développe son électricité. Et il était arrivé un moment où malade, même si j’avais cru en mourir, il aurait fallu que j’allasse entendre la Berma. Mais maintenant, comme une colline qui au loin semble faite d’azur et qui de près rentre dans notre vision vulgaire des choses, tout cela avait quitté le monde de l’absolu et n’était plus qu’une chose pareille aux autres, dont je prenais connaissance parce que j’étais là, les artistes étaient des gens de même essence que ceux que je connaissais, tâchant de dire le mieux possible ces vers de Phèdre qui, eux, ne formaient plus une essence sublime et individuelle, séparée de tout, mais des vers plus ou moins réussis, prêts à rentrer dans l’immense matière de vers français où ils étaient mêlés. J’en éprouvais un découragement d’autant plus profond que si l’objet de mon désir têtu et agissant n’existait plus, en revanche les mêmes dispositions à une rêverie fixe, qui changeait d’année en année, mais me conduisait à une impulsion brusque, insoucieuse du danger, persistaient. Tel jour où, malade, je partais pour aller voir dans un château un tableau d’Elstir, une tapisserie gothique, ressemblait tellement au jour où j’avais dû partir pour Venise, à celui où j’étais allé entendre la Berma, ou parti pour Balbec, que d’avance je sentais que l’objet présent de mon sacrifice me laisserait indifférent au bout de peu de temps, que je pourrais alors passer très près de lui sans aller regarder ce tableau, ces tapisseries pour lesquelles j’eusse en ce moment affronté tant de nuits sans sommeil, tant de crises douloureuses. Je sentais par l’instabilité de son objet la vanité de mon effort, et en même temps son énormité à laquelle je n’avais pas cru, comme ces neurasthéniques dont on double la fatigue en leur faisant remarquer qu’ils sont fatigués. En attendant, ma songerie donnait du prestige à tout ce qui pouvait se rattacher à elle. Et même dans mes désirs les plus charnels toujours orientés d’un certain côté, concentrés autour d’un même rêve, j’aurais pu reconnaître comme premier moteur une idée, une idée à laquelle j’aurais sacrifié ma vie, et au point le plus central de laquelle, comme dans mes rêveries pendant les après-midi de lecture au jardin à Combray, était l’idée de perfection.
SUR LE MEME THEME:
- LE COTE DE GUERMANTES - MARCEL PROUST
- 0789 - Mme de Guermantes s’avança décidément vers la voiture et redit un dernier adieu à Swann
- 0788 - Oui, mon petit Charles, je trouve que vous n’avez pas bonne mine du tout
- 0787 - Le valet de pied rentra avec la carte de la comtesse Molé
- 0786 - Ah! il est vivant, s’écria le duc avec un soupir de soulagement
PROUST
MARCEL PROUST - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - DU COTE DE CHEZ SWANN (COMBRAY - UN AMOUR DE SWANN - NOMS DE PAYS : LE NOM) - A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (AUTOUR DE Mme SWANN - NOMS DE PAYS : LE PAYS) - LE COTE DE GUERMANTES - SODOME ET GOMORRHE - LA PRISONNIERE - ALBERTINE DISPARUE - LE TEMPS RETROUVE
TAGS
albertine
amour
audiobook
balzac
bossuet
carnet
cinema
classiques
discours histoire universelle
femme
flaubert
histoire
langage
leitmotiv proust
litterature
montherlant
musique
nuage de tags
paul valery
photographie
politique
proust
Proust citation et contexte
Proust dans l’oeil des philosophes
rene girard
sexe
style
theatre
tragedie
video
FILMS7
- JULIA DELAGE
- LILIE PARM
- DEPARDIEU : J'ai un tatouage à plusieurs dimensions - MICHEL BLANC - TENUE DE SOIREE - BERTRAND BLIER
- BREF LE MAGAZINE DU COURT METRAGE
- ORFEO - GUSTAVE MOREAU & MONTEVERDI & GLUCK
- FILMS7 - LES "UNE"
- KATHLEEN FERRIER - CHE PURO CIEL - ORFEO - GLUCK
- NIGEL ROGERS & JAMES BOWMAN - MONTEVERDI : ORFEO : la descente aux Enfers d'Orphée
- NIGEL ROGERS & IAN PARTRIDGE - MONTEVERDI : Zefiro Torna - NIGEL ROGERS le demi-dieu de Monteverdi
- EMMANUELLE GUILBART, LAGARDERE ACTIVE & OLIVIER-RENE VEILLON : Médias à la demande VS Broadcasting
- ERICH VON STROHEIM - Derrière la Façade - 1939 - Elvire Popesco - Michel Simon - Jules Berry
- LOUIS JOUVET - ERICH VON STROHEIM - JANY HOLT - L'ALIBI
- LOUIS JOUVET - KNOCK
- Pure laine vierge - Emmanuel Malherbe - Viviane Bonelli - Nahel
- NIGEL ROGERS - Possente Spirto - ORFEO - MONTEVERDI
- POSSENTE SPIRTO - ORFEO - CLAUDIO MONTEVERDI - Lajos Kozma
- Vittorio Prato - POSSENTE SPIRTO - ORFEO - CLAUDIO MONTEVERDI
- Josè Maria Lo Monaco - Speranza - ORFEO - CLAUDIO MONTEVERDI
- Daphné Touchais - ORFEO - CLAUDIO MONTEVERDI
- ORFEO - CLAUDIO MONTEVERDI - favola in musica


