Une page de Proust au hasard:
0466 - Mais si l’hôtel de Guermantes commençait pour moi à la porte de son vestibule
Mais si l’hôtel de Guermantes commençait pour moi à la porte de son vestibule, ses dépendances devaient s’étendre beaucoup plus loin au jugement du duc qui, tenant tous les locataires pour fermiers, manants, acquéreurs de biens nationaux, dont l’opinion ne compte pas, se faisait la barbe le matin en chemise de nuit à sa fenêtre, descendait dans la cour, selon qu’il avait plus ou moins chaud, en bras de chemise, en pyjama, en veston écossais de couleur rare, à longs poils, en petits paletots clairs plus courts que son veston, et faisait trotter en main devant lui par un de ses piqueurs quelque nouveau cheval qu’il avait acheté. Plus d’une fois même le cheval abîma la devanture de Jupien, lequel indigna le duc en demandant une indemnité. «Quand ce ne serait qu’en considération de tout le bien que madame la Duchesse fait dans la maison et dans la paroisse, disait M. de Guermantes, c’est une infamie de la part de ce quidam de nous réclamer quelque chose.» Mais Jupien avait tenu bon, paraissant ne pas du tout savoir quel «bien» avait jamais fait la duchesse. Pourtant elle en faisait, mais, comme on ne peut l’étendre sur tout le monde, le souvenir d’avoir comblé l’un est une raison pour s’abstenir à l’égard d’un autre chez qui on excite d’autant plus de mécontentement. A d’autres points de vue d’ailleurs que celui de la bienfaisance, le quartier ne paraissait au duc—et cela jusqu’à de grandes distances—qu’un prolongement de sa cour, une piste plus étendue pour ses chevaux. Après avoir vu comment un nouveau cheval trottait seul, il le faisait atteler, traverser toutes les rues avoisinantes, le piqueur courant le long de la voiture en tenant les guides, le faisant passer et repasser devant le duc arrêté sur le trottoir, debout, géant, énorme, habillé de clair, le cigare à la bouche, la tête en l’air, le monocle curieux, jusqu’au moment où il sautait sur le siège, menait le cheval lui-même pour l’essayer, et partait avec le nouvel attelage retrouver sa maîtresse aux Champs-Élysées. M. de Guermantes disait bonjour dans la cour à deux couples qui tenaient plus ou moins à son monde: un ménage de cousins à lui, qui, comme les ménages d’ouvriers, n’était jamais à la maison pour soigner les enfants, car dès le matin la femme partait à la «Schola» apprendre le contrepoint et la fugue et le mari à son atelier faire de la sculpture sur bois et des cuirs repoussés; puis le baron et la baronne de Norpois, habillés toujours en noir, la femme en loueuse de chaises et le mari en croque-mort, qui sortaient plusieurs fois par jour pour aller à l’église. Ils étaient les neveux de l’ancien ambassadeur que nous connaissions et que justement mon père avait rencontré sous la voûte de l’escalier mais sans comprendre d’où il venait; car mon père pensait qu’un personnage aussi considérable, qui s’était trouvé en relation avec les hommes les plus éminents de l’Europe et était probablement fort indifférent à de vaines distinctions aristocratiques, ne devait guère fréquenter ces nobles obscurs, cléricaux et bornés. Ils habitaient depuis peu dans la maison; Jupien étant venu dire un mot dans la cour au mari qui était en train de saluer M. de Guermantes, l’appela «M. Norpois», ne sachant pas exactement son nom.
—Ah! monsieur Norpois, ah! c’est vraiment trouvé! Patience! bientôt ce particulier vous appellera citoyen Norpois! s’écria, en se tournant vers le baron, M. de Guermantes. Il pouvait enfin exhaler sa mauvaise humeur contre Jupien qui lui disait «Monsieur» et non «Monsieur le Duc».
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