Une page de Proust au hasard:
0461 - Mais elle était interrompue par les appels du giletier de la cour
Et Françoise après un signe modeste, évasif et ravi dont la signification était à peu près: «Chacun son genre; ici c’est à la simplicité», refermait la fenêtre de peur que maman n’arrivât. Ces «vous» qui eussent pu avoir plus de chevaux que les Guermantes, c’était nous, mais Jupien avait raison de dire «vous», car, sauf pour certains plaisirs d’amour-propre purement personnels—comme celui, quand elle toussait sans arrêter et que toute la maison avait peur de prendre son rhume, de prétendre, avec un ricanement irritant, qu’elle n’était pas enrhumée—pareille à ces plantes qu’un animal auquel elles sont entièrement unies nourrit d’aliments qu’il attrape, mange, digère pour elles et qu’il leur offre dans son dernier et tout assimilable résidu, Françoise vivait avec nous en symbiose; c’est nous qui, avec nos vertus, notre fortune, notre train de vie, notre situation, devions nous charger d’élaborer les petites satisfactions d’amour-propre dont était formée—en y ajoutant le droit reconnu d’exercer librement le culte du déjeuner suivant la coutume ancienne comportant la petite gorgée d’air à la fenêtre quand il était fini, quelque flânerie dans la rue en allant faire ses emplettes et une sortie le dimanche pour aller voir sa nièce—la part de contentement indispensable à sa vie. Aussi comprend-on que Françoise avait pu dépérir, les premiers jours, en proie, dans une maison où tous les titres honorifiques de mon père n’étaient pas encore connus, à un mal qu’elle appelait elle-même l’ennui, l’ennui dans ce sens énergique qu’il a chez Corneille ou sous la plume des soldats qui finissent par se suicider parce qu’ils s’«ennuient» trop après leur fiancée, leur village. L’ennui de Françoise avait été vite guéri par Jupien précisément, car il lui procura tout de suite un plaisir aussi vif et plus raffiné que celui qu’elle aurait eu si nous nous étions décidés à avoir une voiture.—«Du bien bon monde, ces Jupien, de bien braves gens et ils le portent sur la figure.» Jupien sut en effet comprendre et enseigner à tous que si nous n’avions pas d’équipage, c’est que nous ne voulions pas. Cet ami de Françoise vivait peu chez lui, ayant obtenu une place d’employé dans un ministère. Giletier d’abord avec la «gamine» que ma grand’mère avait prise pour sa fille, il avait perdu tout avantage à en exercer le métier quand la petite qui presque encore enfant savait déjà très bien recoudre une jupe, quand ma grand’mère était allée autrefois faire une visite à Mme de Villeparisis, s’était tournée vers la couture pour dames et était devenue jupière. D’abord «petite main» chez une couturière, employée à faire un point, à recoudre un volant, à attacher un bouton ou une «pression», à ajuster un tour de taille avec des agrafes, elle avait vite passé deuxième puis première, et s’étant faite une clientèle de dames du meilleur monde, elle travaillait chez elle, c’est-à-dire dans notre cour, le plus souvent avec une ou deux de ses petites camarades de l’atelier qu’elle employait comme apprenties. Dès lors la présence de Jupien avait été moins utile. Sans doute la petite, devenue grande, avait encore souvent à faire des gilets. Mais aidée de ses amies elle n’avait besoin de personne. Aussi Jupien, son oncle, avait-il sollicité un emploi. Il fut libre d’abord de rentrer à midi, puis, ayant remplacé définitivement celui qu’il secondait seulement, pas avant l’heure du dîner. Sa «titularisation» ne se produisit heureusement que quelques semaines après notre emménagement, de sorte que la gentillesse de Jupien put s’exercer assez longtemps pour aider Françoise à franchir sans trop de souffrances les premiers temps difficiles. D’ailleurs, sans méconnaître l’utilité qu’il eut ainsi pour Françoise à titre de «médicament de transition», je dois reconnaître que Jupien ne m’avait pas plu beaucoup au premier abord. A quelques pas de distance, détruisant entièrement l’effet qu’eussent produit sans cela ses grosses joues et son teint fleuri, ses yeux débordés par un regard compatissant, désolé et rêveur, faisaient penser qu’il était très malade ou venait d’être frappé d’un grand deuil. Non seulement il n’en était rien, mais dès qu’il parlait, parfaitement bien d’ailleurs, il était plutôt froid et railleur. Il résultait de ce désaccord entre son regard et sa parole quelque chose de faux qui n’était pas sympathique et par quoi il avait l’air lui-même de se sentir aussi gêné qu’un invité en veston dans une soirée où tout le monde est en habit, ou que quelqu’un qui ayant à répondre à une Altesse ne sait pas au juste comment il faut lui parler et tourne la difficulté en réduisant ses phrases à presque rien. Celles de Jupien—car c’est pure comparaison—étaient au contraire charmantes. Correspondant peut-être à cette inondation du visage par les yeux (à laquelle on ne faisait plus attention quand on le connaissait), je discernai vite en effet chez lui une intelligence rare et l’une des plus naturellement littéraires qu’il m’ait été donné de connaître, en ce sens que, sans culture probablement, il possédait ou s’était assimilé, rien qu’à l’aide de quelques livres hâtivement parcourus, les tours les plus ingénieux de la langue. Les gens les plus doués que j’avais connus étaient morts très jeunes. Aussi étais-je persuadé que la vie de Jupien finirait vite. Il avait de la bonté, de la pitié, les sentiments les plus délicats, les plus généreux. Son rôle dans la vie de Françoise avait vite cessé d’être indispensable. Elle avait appris à le doubler.
Même quand un fournisseur ou un domestique venait nous apporter quelque paquet, tout en ayant l’air de ne pas s’occuper de lui, et en lui désignant seulement d’un air détaché une chaise, pendant qu’elle continuait son ouvrage, Françoise mettait si habilement à profit les quelques instants qu’il passait dans la cuisine, en attendant la réponse de maman, qu’il était bien rare qu’il repartît sans avoir indestructiblement gravée en lui la certitude que «si nous n’en avions pas, c’est que nous ne voulions pas». Si elle tenait tant d’ailleurs à ce que l’on sût que nous avions «d’argent», (car elle ignorait l’usage de ce que Saint–Loup appelait les articles partitifs et disait: «avoir d’argent», «apporter d’eau»), à ce qu’on nous sût riches, ce n’est pas que la richesse sans plus, la richesse sans la vertu, fût aux yeux de Françoise le bien suprême, mais la vertu sans la richesse n’était pas non plus son idéal. La richesse était pour elle comme une condition nécessaire de la vertu, à défaut de laquelle la vertu serait sans mérite et sans charme. Elle les séparait si peu qu’elle avait fini par prêter à chacune les qualités de l’autre, à exiger quelque confortable dans la vertu, à reconnaître quelque chose d’édifiant dans la richesse.
Une fois la fenêtre refermée, assez rapidement—sans cela, maman lui eût, paraît-il, «raconté toutes les injures imaginables»—Françoise commençait en soupirant à ranger la table de la cuisine.
—Il y a des Guermantes qui restent rue de la Chaise, disait le valet de chambre, j’avais un ami qui y avait travaillé; il était second cocher chez eux. Et je connais quelqu’un, pas mon copain alors, mais son beau-frère, qui avait fait son temps au régiment avec un piqueur du baron de Guermantes. «Et après tout allez-y donc, c’est pas mon père!» ajoutait le valet de chambre qui avait l’habitude, comme il fredonnait les refrains de l’année, de parsemer ses discours des plaisanteries nouvelles.
SUR LE MEME THEME:
- LE COTE DE GUERMANTES - MARCEL PROUST
- 0789 - Mme de Guermantes s’avança décidément vers la voiture et redit un dernier adieu à Swann
- 0788 - Oui, mon petit Charles, je trouve que vous n’avez pas bonne mine du tout
- 0787 - Le valet de pied rentra avec la carte de la comtesse Molé
- 0786 - Ah! il est vivant, s’écria le duc avec un soupir de soulagement
PROUST
TAGS
FILMS7
- JULIA DELAGE
- LILIE PARM
- DEPARDIEU : J'ai un tatouage à plusieurs dimensions - MICHEL BLANC - TENUE DE SOIREE - BERTRAND BLIER
- BREF LE MAGAZINE DU COURT METRAGE
- ORFEO - GUSTAVE MOREAU & MONTEVERDI & GLUCK
- FILMS7 - LES "UNE"
- KATHLEEN FERRIER - CHE PURO CIEL - ORFEO - GLUCK
- NIGEL ROGERS & JAMES BOWMAN - MONTEVERDI : ORFEO : la descente aux Enfers d'Orphée
- NIGEL ROGERS & IAN PARTRIDGE - MONTEVERDI : Zefiro Torna - NIGEL ROGERS le demi-dieu de Monteverdi
- EMMANUELLE GUILBART, LAGARDERE ACTIVE & OLIVIER-RENE VEILLON : Médias à la demande VS Broadcasting
- ERICH VON STROHEIM - Derrière la Façade - 1939 - Elvire Popesco - Michel Simon - Jules Berry
- LOUIS JOUVET - ERICH VON STROHEIM - JANY HOLT - L'ALIBI
- LOUIS JOUVET - KNOCK
- Pure laine vierge - Emmanuel Malherbe - Viviane Bonelli - Nahel
- NIGEL ROGERS - Possente Spirto - ORFEO - MONTEVERDI
- POSSENTE SPIRTO - ORFEO - CLAUDIO MONTEVERDI - Lajos Kozma
- Vittorio Prato - POSSENTE SPIRTO - ORFEO - CLAUDIO MONTEVERDI
- Josè Maria Lo Monaco - Speranza - ORFEO - CLAUDIO MONTEVERDI
- Daphné Touchais - ORFEO - CLAUDIO MONTEVERDI
- ORFEO - CLAUDIO MONTEVERDI - favola in musica


