Une page de Proust au hasard:
0445 - Ce n’était plus simplement l’attrait des premiers jours, c’était une véritable velléité d’aimer
Il errait entre elles d’autant plus voluptueusement que sur ces visages mobiles, une fixation relative des traits était suffisamment commencée, pour qu’on en pût distinguer, dût-elle changer encore, la malléable et flottante effigie. Aux différences qu’il y avait entre eux, étaient bien loin de correspondre sans doute des différences égales dans la longueur et la largeur des traits lesquels eussent, de l’une à l’autre de ces jeunes filles, et si dissemblables qu’elles parussent, eussent peut-être été presque superposables. Mais notre connaissance des visages n’est pas mathématique. D’abord, elle ne commence pas par mesurer les parties, elle a pour point de départ une expression, un ensemble. Chez Andrée par exemple la finesse des yeux doux semblait rejoindre le nez étroit, aussi mince qu’une simple courbe qui aurait été tracée pour que pût se poursuivre sur une seule ligne l’intention de délicatesse divisée antérieurement dans le double sourire des regards jumeaux. Une ligne aussi fine était creusée dans ses cheveux, souple et profonde comme celle dont le vent sillonne le sable. Et là elle devait être héréditaire, les cheveux tout blancs de la mère d’Andrée étaient fouettés de la même manière, formant ici un renflement, là une dépression comme la neige qui se soulève ou s’abîme selon les inégalités du terrain. Certes, comparé à la fine délinéation de celui d’Andrée, le nez de Rosemonde semblait offrir de larges surfaces comme une haute tour assise sur une base puissante. Que l’expression suffise à faire croire à d’énormes différences entre ce que sépare un infiniment petit — qu’un infiniment petit puisse à lui seul créer une expression absolument particulière, une individualité, — ce n’était pas que l’infiniment petit de la ligne, et l’originalité de l’expression, qui faisaient apparaître ces visages comme irréductibles les uns aux autres. Entre ceux de mes amies la coloration mettait une séparation plus profonde encore, non pas tant par la beauté variée des tons qu’elle leur fournissait, si opposés que je prenais devant Rosemonde — inondée d’un rose soufré sur lequel réagissaient encore la lumière verdâtre des yeux, — et devant Andrée — dont les joues blanches recevaient tant d’austère distinction de ses cheveux noirs, — le même genre de plaisir que si j’avais regardé tour à tour un géranium au bord de la mer ensoleillée et un camélia dans la nuit; mais surtout parce que les différences infiniment petites des lignes se trouvaient démesurément grandies, les rapports des surfaces entièrement changés par cet élément nouveau de la couleur lequel tout aussi bien que le dispensateur des teintes est un grand régénérateur ou tout au moins modificateur des dimensions. De sorte que des visages peut-être construits de façon peu dissemblable selon, qu’ils étaient éclairés par les feux d’une rousse chevelure, d’un teint rose, par la lumière blanche d’une mate pâleur, s’étiraient ou s’élargissaient, devenaient une autre chose comme ces accessoires des ballets russes, consistant parfois, s’ils sont vus en plein jour, en une simple rondelle de papier et que le génie d’un Bakst, selon l’éclairage incarnadin ou lunaire où il plonge le décor, fait s’y incruster durement comme une turquoise à la façade d’un palais ou s’y épanouir avec mollesse, rose de bengale au milieu d’un jardin. Ainsi en prenant connaissance des visages, nous les mesurons bien, mais en peintres, non en arpenteurs.
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