0438 - J’allai dîner avec ma grand-mère

J’allai dîner avec ma grand-mère, je sentais en moi un secret qu’elle ne connaissait pas. De même, pour Albertine, demain ses amies seraient avec elle, sans savoir ce qu’il y avait de nouveau entre nous, et quand elle embrasserait sa nièce sur le front, Mme Bontemps ignorerait que j’étais entre elles deux, dans cet arrangement de cheveux qui avait pour but, caché à tous, de me plaire, à moi, à moi qui avais jusque-là tant envié Mme Bontemps parce qu’apparentée aux mêmes personnes que sa nièce, elle avait les mêmes deuils à porter, les mêmes visites de famille à faire; or, je me trouvais être pour Albertine plus que n’était sa tante elle-même. Auprès de sa tante, c’est à moi qu’elle penserait. Qu’allait-il se passer tout à l’heure, je ne le savais pas trop. En tous cas le Grand-Hôtel, la soirée, ne me semblaient plus vides; ils contenaient mon bonheur. Je sonnai le lift pour monter à la chambre qu’Albertine avait prise, du côté de la vallée. Les moindres mouvements comme m’asseoir sur la banquette de l’ascenseur, m’étaient doux, parce qu’ils étaient en relation immédiate avec mon cur, je ne voyais dans les cordes à l’aide desquelles l’appareil s’élevait, dans les quelques marches qui me restaient à monter, que les rouages, que les degrés matérialisés de ma joie. Je n’avais plus que deux ou trois pas à faire dans le couloir avant d’arriver à cette chambre où était renfermée la substance précieuse de ce corps rose, — cette chambre qui même s’il devait s’y dérouler des actes délicieux, garderait cette permanence, cet air d’être, pour un passant non informé, semblable à toutes les autres, qui font des choses les témoins obstinément muets, les scrupuleux confidents, les inviolables dépositaires du plaisir. Ces quelques pas du palier à la chambre d’Albertine, ces quelques pas que personne ne pouvait plus arrêter, je les fis avec délices, avec prudence, comme plongé dans un élément nouveau, comme si en avançant j’avais lentement déplacé du bonheur, et en même temps avec un sentiment inconnu de toute puissance, et d’entrer enfin dans un héritage qui m’eût de tout temps appartenu. Puis tout d’un coup je pensai que j’avais tort d’avoir des doutes, elle m’avait dit de venir quand elle serait couchée. C’était clair, je trépignais de joie, je renversai à demi Françoise qui était sur mon chemin, je courais, les yeux étincelants, vers la chambre de mon amie. Je trouvai Albertine dans son lit. Dégageant son cou, sa chemise blanche changeait les proportions de son visage, qui congestionné par le lit, ou le rhume, ou le dîner, semblait plus rose; je pensai aux couleurs que j’avais eues quelques heures auparavant à côté de moi, sur la digue, et desquelles j’allais enfin savoir le goût; sa joue était traversée du haut en bas par une de ses longues tresses noires et bouclées que pour me plaire elle avait défaites entièrement. Elle me regardait en souriant. A côté d’elle, dans la fenêtre, la vallée était éclairée par le clair de lune. La vue du cou nu d’Albertine, de ces joues trop roses, m’avait jeté dans une telle ivresse, c’est-à-dire avait pour moi la réalité du monde non plus dans la nature, mais dans le torrent des sensations que j’avais peine à contenir, que cette vue avait rompu l’équilibre entre la vie immense, indestructible qui roulait dans mon être et la vie de l’univers, si chétive en comparaison. La mer, que j’apercevais à côté de la vallée dans la fenêtre, les seins bombés des premières falaises de Maineville, le ciel où la lune n’était pas encore montée au zénith, tout cela semblait plus léger à porter que des plumes pour les globes de mes prunelles qu’entre mes paupières je sentais dilatés, résistants, prêts à soulever bien d’autres fardeaux, toutes les montagnes du monde, sur leur surface délicate. Leur orbe ne se trouvait plus suffisamment rempli par la sphère même de l’horizon. Et tout ce que la nature eût pu m’apporter de vie m’eût semblé bien mince, les souffles de la mer m’eussent paru bien courts pour l’immense aspiration qui soulevait ma poitrine. La mort eût du me frapper en ce moment que cela m’eût paru indifférent ou plutôt impossible, car la vie n’était pas hors de moi, elle était en moi; j’aurais souri de pitié si un philosophe eût émis l’idée qu’un jour même éloigné, j’aurais à mourir, que les forces éternelles de la nature me survivraient, les forces de cette nature sous les pieds divins de qui je n’étais qu’un grain de poussière; qu’après moi il y aurait encore ces falaises arrondies et bombées, cette mer, ce clair de lune, ce ciel! Comment cela eût-il été possible, comment le monde eût-il pu durer plus que moi, puisque je n’étais pas perdu en lui, puisque c’était lui qui était enclos en moi, en moi qu’il était bien loin de remplir, en moi, où, en sentant la place d’y entasser tant d’autres trésors, je jetais dédaigneusement dans un coin ciel, mer et falaises. «Finissez ou je sonne», s’écria Albertine voyant que je me jetais sur elle pour l’embrasser. Mais je me disais que ce n’était pas pour ne rien faire qu’une jeune fille fait venir un jeune homme en cachette, en s’arrangeant pour que sa tante ne le sache pas, que d’ailleurs l’audace réussit à ceux qui savent profiter des occasions; dans l’état d’exaltation où j’étais, le visage rond d’Albertine, éclairé d’un feu intérieur comme par une veilleuse, prenait pour moi un tel relief qu’imitant la rotation d’une sphère ardente, il me semblait tourner telles ces figures de Michel Ange qu’emporte un immobile et vertigineux tourbillon. J’allais savoir l’odeur, le goût, qu’avait ce fruit rose inconnu. J’entendis un son précipité, prolongé et criard. Albertine avait sonné de toutes ses forces.