0426 - L’état caractérisé par l’ensemble des signes auxquels nous reconnaissons

L’état caractérisé par l’ensemble des signes auxquels nous reconnaissons d’habitude que nous sommes amoureux, tels les ordres que je donnais à l’hôtel de ne m’éveiller pour aucune visite, sauf si c’était celle d’une ou l’autre de ces jeunes filles, ces battements de cur en les attendant (quelle que fût celle qui dût venir), et ces jours-là ma rage si je n’avais pu trouver un coiffeur pour me raser et devais paraître enlaidi devant Albertine, Rosemonde ou Andrée, sans doute cet état, renaissant alternativement pour l’une ou l’autre, était aussi différent de ce que nous appelons amour que diffère de la vie humaine celle des zoophytes où l’existence, l’individualité si l’on peut dire, est répartie entre différents organismes. Mais l’histoire naturelle nous apprend qu’une telle organisation animale est observable et que notre propre vie, pour peu qu’elle soit déjà un peu avancée, n’est pas moins affirmative sur la réalité d’états insoupçonnés de nous autrefois et par lesquels nous devons passer, quitte à les abandonner ensuite. Tel pour moi cet état amoureux divisé simultanément entre plusieurs jeunes filles. Divisé ou plutôt indivisé, car le plus souvent ce qui m’était délicieux, différent du reste du monde, ce qui commençait à me devenir cher au point que l’espoir de le retrouver le lendemain était la meilleure joie de ma vie, c’était plutôt tout le groupe de ces jeunes filles, pris dans l’ensemble de ces après-midi sur la falaise, pendant ces heures éventées, sur cette bande d’herbe où étaient posées ces figures, si excitantes pour mon imagination, d’Albertine, de Rosemonde, d’Andrée; et cela, sans que j’eusse pu dire laquelle me rendait ces lieux si précieux, laquelle j’avais le plus envie d’aimer. Au commencement d’un amour comme à sa fin, nous ne sommes pas exclusivement attachés à l’objet de cet amour, mais plutôt le désir d’aimer dont il va procéder (et plus tard le souvenir qu’il laisse) erre voluptueusement dans une zone de charmes interchangeables — charmes parfois simplement de nature, de gourmandise, d’habitation — assez harmoniques entre eux pour qu’il ne se sente, auprès d’aucun, dépaysé. D’ailleurs comme, devant elles, je n’étais pas encore blasé par l’habitude, j’avais la faculté de les voir, autant dire d’éprouver un étonnement profond chaque fois que je me retrouvais en leur présence. Sans doute pour une part cet étonnement tient à ce que l’être nous présente alors une nouvelle face de lui-même; mais tant est grande la multiplicité de chacun, de la richesse des lignes de son visage et de son corps, lignes desquelles si peu se retrouvent aussitôt que nous ne sommes plus auprès de la personne, dans la simplicité arbitraire de notre souvenir. Comme la mémoire a choisi telle particularité qui nous a frappé, l’a isolée, l’a exagérée, faisant d’une femme qui nous a paru grande une étude où la longueur de sa taille est démesurée, ou d’une femme qui nous a semblé rose et blonde une pure «Harmonie en rose et or», au moment où de nouveau cette femme est près de nous, toutes les autres qualités oubliées qui font équilibre à celle-là nous assaillent, dans leur complexité confuse, diminuant, la hauteur noyant le rose, et substituant à ce que nous sommes venus exclusivement chercher d’autres particularités que nous nous rappelons avoir remarquées la première fois et dont nous ne comprenons pas que nous ayons pu si peu nous attendre à les revoir. Nous nous souvenons, nous allons au devant d’un paon et nous trouvons une pivoine. Et cet étonnement inévitable n’est pas le seul; car à côté de celui-là il y en a un autre né de la différence, non plus entre les stylisations du souvenir et la réalité, mais entre l’être que nous avons vu la dernière fois, et celui qui nous apparaît aujourd’hui sous un autre angle, nous montrant un nouvel aspect. Le visage humain est vraiment comme celui du Dieu d’une théogénie orientale, toute une grappe de visages juxtaposés dans des plans différents et qu’on ne voit pas à la fois.