Une page de Proust au hasard:
0401 - Pensant que si je connaissais leurs amis j’aurais plus d’occasions de voir ces jeunes filles
Pensant que si je connaissais leurs amis j’aurais plus d’occasions de voir ces jeunes filles, j’avais été sur le point de lui demander à être présenté. Je le dis à Albertine, dès qu’il fut parti en répétant: «Je suis dans les choux.» Je pensais lui inculquer ainsi l’idée de le faire la prochaine fois. «Mais voyons, s’écria-t-elle, je ne peux pas vous présenter à un gigolo! Ici ça pullule de gigolos. Mais ils ne pourraient pas causer avec vous. Celui-ci joue très bien au golf, un point c’est tout. Je m’y connais, il ne serait pas du tout votre genre». «Vos amies vont se plaindre si vous les laissez ainsi», lui dis-je, espérant qu’elle allait me proposer d’aller avec elle les rejoindre. «Mais non, elles n’ont aucun besoin de moi». Nous croisâmes Bloch qui m’adressa un sourire fin et insinuant, et, embarrassé au sujet d’Albertine qu’il ne connaissait pas ou du moins connaissait «sans la connaître», abaissa sa tête vers son col d’un mouvement raide et rébarbatif. «Comment s’appelle-t-il, cet ostrogoth-là», me demanda Albertine. Je ne sais pas pourquoi il me salue puisqu’il ne me connaît pas. Aussi je ne lui ai pas rendu son salut.» Je n’eus pas le temps de répondre à Albertine, car marchant droit sur nous: «Excuse-moi, dit-il, de t’interrompre, mais je voulais t’avertir que je vais demain à Doncières. Je ne peux plus attendre sans impolitesse et je me demande ce que Saint-Loup-en-bray doit penser de moi. Je te préviens que je prends le train de deux heures. A ta disposition.» Mais je me pensais plus qu’à revoir Albertine et à tâcher de connaître ses amies, et Doncières, comme elles n’y allaient pas et me ferait rentrer après l’heure où elles allaient sur la plage, me paraissait au bout du monde. Je dis à Bloch que cela m’était impossible. «Hé bien, j’irai seul. Selon les deux ridicules alexandrins du sieur Arouet, je dirai à Saint-Loup, pour charmer son cléricalisme: «Apprends que mon devoir ne dépend pas du sien, qu’il y manque s’il veut; je dois faire le mien.» «Je reconnais qu’il est assez joli garçon, me dit Albertine, mais ce qu’il me dégoûte!» Je n’avais jamais songé que Bloch pût être joli garçon; il l’était, en effet. Avec une tête un peu proéminente, un nez très busqué, un air d’extrême finesse et d’être persuadé de sa finesse, il avait un visage agréable. Mais il ne pouvait pas plaire à Albertine. C’était peut-être du reste à cause des mauvais côtés de celle-ci, de la dureté, de l’insensibilité de la petite bande, de sa grossièreté avec tout ce qui n’était pas elle. D’ailleurs plus tard quand je les présentai, l’antipathie d’Albertine ne diminua pas. Bloch appartenait à un milieu où, entre la blague exercée dans le monde et pourtant le respect suffisant des bonnes manières que doit avoir un homme qui a «les mains propres», on a fait une sorte de compromis spécial qui diffère des manières du monde et est malgré tout une sorte particulièrement odieuse de mondanité. Quand on le présentait, il s’inclinait à la fois avec un sourire de scepticisme et un respect exagéré et si c’était à un homme disait: «Enchanté, Monsieur», d’une voix qui se moquait des mots qu’elle prononçait mais avait conscience d’appartenir à quelqu’un qui n’était pas un mufle. Cette première seconde donnée à une coutume qu’il suivait et raillait à la fois (comme il disait le premier janvier: «Je vous la souhaite bonne et heureuse») il prenait un air fin et rusé et «proférait des choses subtiles» qui étaient souvent pleines de vérité mais «tapaient sur les nerfs» d’Albertine. Quand je lui dis ce premier jour qu’il s’appelait Bloch, elle s’écria: «Je l’aurais parié que c’était un youpin. C’est bien leur genre de faire les punaises.» Du reste, Bloch devait dans la suite irriter Albertine d’autre façon. Comme beaucoup d’intellectuels il ne pouvait pas dire simplement les choses simples. Il trouvait pour chacune d’elles un qualificatif précieux, puis généralisait. Cela ennuyait Albertine, laquelle n’aimait pas beaucoup qu’on s’occupât de ce qu’elle faisait, que quand elle s’était foulé le pied et restait tranquille, Bloch dît: «Elle est sur sa chaise longue, mais par ubiquité ne cesse pas de fréquenter simultanément de vagues golfs et de quelconques tennis.» Ce n’était que de la «littérature», mais qui, à cause des difficultés qu’Albertine sentait que cela pouvait lui créer avec des gens chez qui elle avait refusé une invitation en disant qu’elle ne pouvait pas remuer, eût suffi pour lui faire prendre en grippe la figure, le son de la voix, du garçon qui disait ces choses. Nous nous quittâmes, Albertine et moi, en nous promettant de sortir une fois ensemble. J’avais causé avec elle sans plus savoir où tombaient mes paroles, ce qu’elles devenaient, que si j’eusse jeté des cailloux dans un abîme sans fond. Qu’elles soient remplies en général par la personne à qui nous les adressons d’un sens qu’elle tire de sa propre substance et qui est très différent de celui que nous avions mis dans ces mêmes paroles, c’est un fait que la vie courante nous révèle perpétuellement. Mais si de plus nous nous trouvons auprès d’une personne dont l’éducation (comme pour moi celle d’Albertine) nous est inconcevable, inconnus les penchants, les lectures, les principes, nous ne savons pas si nos paroles éveillent en elle quelque chose qui y ressemble plus que chez un animal à qui pourtant on aurait à faire comprendre certaines choses. De sorte qu’essayer de me lier avec Albertine m’apparaissait comme une mise en contact avec l’inconnu sinon avec l’impossible, comme un exercice aussi malaisé que dresser un cheval, aussi reposant qu’élever des abeilles ou que cultiver des rosiers.
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