0398 - Je rentrai en pensant à cette matinée

Je rentrai en pensant à cette matinée, en revoyant l’éclair au café que j’avais fini de manger avant de me laisser conduire par Elstir auprès d’Albertine, la rose que j’avais donnée au vieux monsieur, tous ces détails choisis à notre insu par les circonstances et qui composent pour nous, en un arrangement spécial et fortuit, le tableau d’une première rencontre. Mais ce tableau, j’eus l’impression de le voir d’un autre point de vue, de très loin de moi-même, comprenant qu’il n’avait pas existé que pour moi, quand quelques mois plus tard, à mon grand étonnement, comme je parlais à Albertine du premier jour où je l’avais connue, elle me rappela l’éclair, la fleur que j’avais donnée, tout ce que je croyais je ne peux pas dire n’être important que pour moi, mais n’avoir été aperçu que de moi, que je retrouvais ainsi, transcrit en une version dont je ne soupçonnais l’existence, dans la pensée d’Albertine. Dès ce premier jour, quand en entrant je pus voir le souvenir que je rapportais, je compris quel tour de muscade avait été parfaitement exécuté, et comment j’avais causé un moment avec une personne qui, grâce à l’habileté du prestidigitateur, sans avoir rien de celle que j’avais suivie si longtemps au bord de la mer, d’elle lui avait été substituée. J’aurais du reste pu le deviner d’avance, puisque la jeune fille de la plage avait été fabriquée par moi. Malgré cela, comme je l’avais, dans mes conversations avec Elstir, identifiée à Albertine, je me sentais envers celle-ci l’obligation morale de tenir les promesses d’amour faites à l’Albertine imaginaire. On se fiance par procuration, et on se croit obligé d’épouser ensuite la personne interposée. D’ailleurs, si avait disparu provisoirement du moins de ma vie, une angoisse qu’eût suffi à apaiser le souvenir des manières comme il faut, de cette expression «parfaitement commun» et de la tempe enflammée, ce souvenir éveillait en moi un autre genre de désir qui, bien que doux et nullement douloureux, semblable à un sentiment fraternel, pouvait à la longue devenir aussi dangereux en me faisant ressentir à tout moment le besoin d’embrasser cette personne nouvelle dont les bonnes façons et la timidité, la disponibilité inattendue, arrêtaient la course inutile de mon imagination, mais donnaient naissance à une gratitude attendrie. Et puis comme la mémoire commence tout de suite à prendre des clichés indépendants les uns des autres, supprime tout lien, tout progrès, entre les scènes qui y sont figurées, dans la collection de ceux qu’elle expose, le dernier ne détruit pas forcément les précédents. En face de la médiocre et touchante Albertine à qui j’avais parlé, je voyais la mystérieuse Albertine en face de la mer. C’était maintenant des souvenirs, c’est-à-dire des tableaux dont l’un ne me semblait pas plus vrai que l’autre. Pour en finir maintenant des souvenirs, c’est-à-dire des tableaux avec ce premier soir de présentation, en cherchant à revoir ce petit grain de beauté sur la joue au-dessous de l’il, je me rappelai que de chez Elstir quand Albertine était partie, j’avais vu ce grain de beauté sur le menton. En somme, quand je la voyais, je remarquais qu’elle avait un grain de beauté, mais ma mémoire errante le promenait ensuite sur la figure d’Albertine et le plaçait tantôt ici tantôt là.