0390 - J’aurais beaucoup aimé, si vous en possédiez, avoir une photographie

«J’aurais beaucoup aimé, si vous en possédiez, avoir une photographie du petit portrait de Miss Sacripant! Mais qu’est-ce que c’est que ce nom?» «C’est celui d’un personnage que tint le modèle dans une stupide petite opérette». «Mais vous savez que je ne la connais nullement, monsieur, vous avez l’air de croire le contraire.» Elstir se tut. «Ce n’est pourtant pas Mme Swann avant son mariage», dis-je par une de ces brusques rencontres fortuites de la vérité, qui sont somme toute assez rares, mais qui suffisent après coup à donner un certain fondement à la théorie des pressentiments si on prend soin d’oublier toutes les erreurs qui l’infirmeraient. Elstir ne me répondit pas. C’était bien un portrait d’Odette de Crécy. Elle n’avait pas voulu le garder pour beaucoup de raisons dont quelques-unes sont trop évidentes. Il y en avait d’autres. Le portrait était antérieur au moment où Odette disciplinant ses traits avait fait de son visage et de sa taille cette création dont à travers les années, ses coiffeurs, ses couturiers, elle-même — dans sa façon de se tenir, de parler, de sourire, de poser ses mains, ses regards, de penser, — devaient respecter les grandes lignes. Il fallait la dépravation d’un amant rassasié pour que Swann préférât aux nombreuses photographies de l’Odette ne varietur qu’était sa ravissante femme, la petite photographie qu’il avait dans sa chambre, et où sous un chapeau de paille orné de pensées on voyait une maigre jeune femme assez laide, aux cheveux bouffants, aux traits tirés.

Mais d’ailleurs le portrait eût-il été, non pas antérieur, comme la photographie préférée de Swann, à la systématisation des traits d’Odette en un type nouveau, majestueux et charmant, mais postérieur, qu’il eût suffi de la vision d’Elstir pour désorganiser ce type. Le génie artistique agit à la façon de ces températures extrêmement élevées qui ont le pouvoir de dissocier les combinaisons d’atomes et de grouper ceux-ci suivant un ordre absolument contraire, répondant à un autre type. Toute cette harmonie factice que la femme a imposée à ses traits et dont chaque jour avant de sortir elle surveille la persistance dans sa glace, chargeant l’inclinaison du chapeau, le lissage des cheveux, l’enjouement du regard, d’en assurer la continuité, cette harmonie, le coup d’il du grand peintre la détruit en une seconde, et à sa place il fait un regroupement des traits de la femme, de manière à donner satisfaction à un certain idéal féminin et pictural qu’il porte en lui. De même, il arrive souvent qu’à partir d’un certain âge, l’il d’un grand chercheur trouve partout les éléments nécessaires à établir les rapports qui seuls l’intéressent. Comme ces ouvriers et ces joueurs qui ne font pas d’embarras et se contentent de ce qui leur tombe sous la main, ils pourraient dire de n’importe quoi: cela fera l’affaire. Ainsi une cousine de la princesse de Luxembourg, beauté des plus altières, s’étant éprise autrefois d’un art qui était nouveau à cette époque, avait demandé au plus grand des peintres naturalistes de faire son portrait. Aussitôt l’il de l’artiste avait trouvé ce qu’il cherchait partout. Et sur la toile il y avait à la place de la grande dame un trottin, et derrière lui un vaste décor incliné et violet qui faisait penser à la place Pigalle. Mais même sans aller jusque-là, non seulement le portrait d’une femme par un grand artiste ne cherchera aucunement à donner satisfaction à quelques-unes des exigences de la femme — comme celles qui, par exemple, quand elle commence à vieillir la font se faire photographier dans des tenues presque de fillette qui font valoir sa taille restée jeune et la font paraître comme la sur ou même la fille de sa fille — celle-ci au besoin «fagotée» pour la circonstance, à côté d’elle — et mettra au contraire en relief les désavantages qu’elle cherche à cacher et qui comme un teint fiévreux voire verdâtre, le tentent d’autant plus parce qu’ils ont du «caractère»; mais ils suffisent à désenchanter le spectateur vulgaire et réduisent pour lui en miettes l’idéal dont la femme soutenait si fièrement l’armature et qui la plaçait dans sa forme unique, irréductible, si en dehors, si au-dessus du reste de l’humanité. Maintenant déchue, située hors de son propre type où elle trônait invulnérable, elle n’est plus qu’une femme quelconque en la supériorité de qui nous avons perdu toute foi. Ce type nous faisions tellement consister en lui, non seulement la beauté d’une Odette, mais sa personnalité, son identité, que devant le portrait qui l’a dépouillée de lui, nous sommes tentés de nous écrier non pas seulement: «Comme c’est enlaidi», mais: «Comme c’est peu ressemblant». Nous avons peine à croire que ce soit elle. Nous ne la reconnaissons pas. Et pourtant il y a là un être que nous sentons bien que nous avons déjà vu. Mais cet être-là ce n’est pas Odette; le visage de cet être, son corps, son aspect, nous sont bien connus. Ils nous rappellent, non pas la femme, qui ne se tenait jamais ainsi, dont la pose habituelle ne dessine nullement une telle étrange et provocante arabesque, mais d’autres femmes, toutes celles qu’à peintes Elstir et que toujours, si différentes qu’elles puissent être, il a aimé à camper ainsi de face, le pied cambré dépassant de la jupe, le large chapeau rond tenu à la main, répondant symétriquement à la hauteur du genou qu’il couvre à cet autre disque vu de face, le visage. Et enfin non seulement un portrait génial disloque le type d’une femme, tel que l’ont défini sa coquetterie et sa conception égoïste de la beauté mais s’il est ancien il ne se contente pas de vieillir l’original de la même manière que la photographie, en le montrant dans des atours démodés. Dans le portrait, ce n’est pas seulement la manière que la femme avait de s’habiller qui date, c’est aussi la manière que l’artiste avait de peindre. Cette manière, la première manière d’Elstir était l’extrait de naissance le plus accablant pour Odette parce qu’il faisait d’elle non pas seulement comme ses photographies d’alors une cadette de cocottes connues, mais parce qu’il faisait de son portrait le contemporain d’un des nombreux portraits que Manet ou Whistler ont peints d’après tant de modèles disparus qui appartiennent déjà à l’oubli ou à l’histoire.