0389 - Il fallait rejoindre Elstir. Je m’aperçus dans une glace

Il fallait rejoindre Elstir. Je m’aperçus dans une glace. En plus du désastre de ne pas avoir été présenté, je remarquai que ma cravate était tout de travers, mon chapeau laissait voir mes cheveux longs ce qui m’allait mal; mais c’était une chance tout de même qu’elles m’eussent, même ainsi, rencontré avec Elstir et ne pussent pas m’oublier; c’en était une autre que j’eusse ce jour-là, sur le conseil de ma grand’mère, mis mon joli gilet qu’il s’en était fallu de si peu que j’eusse remplacé par un affreux, et pris ma plus belle canne; car un événement que nous désirons, ne se produisant jamais comme nous avons pensé, à défaut des avantages sur lesquels nous croyions pouvoir compter, d’autres que nous n’espérions pas, se sont présentés, le tout se compense; et nous redoutions tellement le pire que nous sommes finalement enclins à trouver que dans l’ensemble pris en bloc, le hasard nous a, somme toute, plutôt favorisé.

«J’aurais été si content de les connaître,» dis-je à Elstir en arrivant près de lui. «Aussi pourquoi restez-vous à des lieues?» Ce furent les paroles qu’il prononça, non qu’elles exprimassent sa pensée, puisque si son désir avait été d’exaucer le mien, m’appeler lui eût été bien facile, mais peut-être parce qu’il avait entendu des phrases de ce genre, familier aux gens vulgaires pris en faute, et parce que même les grands hommes sont, en certaines choses, pareils aux gens vulgaires, prennent les excuses journalières dans le même répertoire qu’eux, comme le pain quotidien chez le même boulanger; soit que de telles paroles qui doivent en quelque sorte être lues à l’envers puisque leur lettre signifie le contraire de la vérité soient l’effet nécessaire, le graphique négatif d’un réflexe. «Elles étaient pressées.» Je pensai que surtout elles l’avaient empêché d’appeler quelqu’un qui leur était peu sympathique; sans cela il n’y eût pas manqué, après toutes les questions que je lui avais posées sur elles, et l’intérêt qu’il avait bien vu que je leur portais. «Je vous parlais de Carquethuit, me dit-il, avant que je l’eusse quitté à sa porte. J’ai fait une petite esquisse où on voit bien mieux la cernure de la plage. Le tableau n’est pas trop mal, mais c’est autre chose. Si vous le permettez, en souvenir de notre amitié, je vous donnerai mon esquisse, ajouta-t-il, car les gens qui vous refusent les choses qu’on désire vous en donnent d’autres.