0383 - Mon hésitation entre les diverses jeunes filles de la petite bande

Mon hésitation entre les diverses jeunes filles de la petite bande lesquelles gardaient toutes un peu du charme collectif qui m’avait d’abord troublé, s’ajouta-t-il aussi à ces causes pour me laisser plus tard, même au temps de mon plus grand — de mon second — amour pour Albertine, une sorte de liberté intermittente, et bien brève, de ne l’aimer pas. Pour avoir erré entre toutes ses amies avant de se porter définitivement sur elle, mon amour garda parfois entre lui et l’image d’Albertine certain «jeu» qui lui permettait, comme un éclairage mal adapté, de se poser sur d’autres avant de revenir s’appliquer à elles; le rapport entre le mal que je ressentais au cur et le souvenir d’Albertine ne me semblait pas nécessaire, j’aurais peut-être pu le coordonner avec l’image d’une autre personne. Ce qui me permettait, l’éclair d’un instant, de faire évanouir la réalité, non pas seulement la réalité extérieure comme dans mon amour pour Gilberte (que j’avais reconnu pour un état intérieur où je tirais de moi seul la qualité particulière, le caractère spécial de l’être que j’aimais, tout ce qui le rendait indispensable à mon bonheur) mais même la réalité intérieure et purement subjective.

«Il n’y a pas de jour qu’une ou l’autre d’entre elles ne passe devant l’atelier et n’entre me faire un bout de visite», me dit Elstir, me désespérant ainsi par la pensée que si j’avais été le voir aussitôt que ma grand-mère m’avait demandé de le faire, j’eusse probablement depuis longtemps déjà, fait la connaissance d’Albertine.

Elle s’était éloignée; de l’atelier on ne la voyait plus. Je pensai qu’elle était allée rejoindre ses amies sur la digue. Si j’avais pu m’y trouver avec Elstir, j’eusse fait leur connaissance. J’inventai mille prétextes pour qu’il consentît à venir faire un tour de plage avec moi. Je n’avais plus le même calme qu’avant l’apparition de la jeune fille dans le cadre de la petite fenêtre si charmante jusque-là sous ses chèvrefeuilles et maintenant bien vide. Elstir me causa une joie mêlée de torture en me disant qu’il ferait quelques pas avec moi, mais qu’il était obligé de terminer d’abord le morceau qu’il était en train de peindre. C’était des fleurs, mais pas de celles dont j’eusse mieux aimé lui commander le portrait que celui d’une personne, afin d’apprendre par la révélation de son génie ce que j’avais si souvent cherché en vain devant elles — aubépines, épines roses, bluets, fleurs de pommiers. Elstir tout en peignant me parlait de botanique, mais je ne l’écoutais guère; il ne se suffisait plus à lui-même, il n’était plus que l’intermédiaire nécessaire entre ces jeunes filles et moi; le prestige que quelques instants encore auparavant, lui donnait pour moi son talent, ne valait plus qu’en tant qu’il m’en conférait un peu à moi-même aux yeux de la petite bande à qui je serais présenté par lui.