0381 - Les joies intellectuelles que je goûtais dans cet atelier

Les joies intellectuelles que je goûtais dans cet atelier ne m’empêchaient nullement de sentir, quoiqu’ils nous entourassent comme malgré nous, les tièdes glacis, la pénombre étincelante de la pièce, et au bout de la petite fenêtre encadrée de chèvrefeuilles, dans l’avenue toute rustique, la résistante sécheresse de la terre brûlée de soleil que voilait seulement la transparence de l’éloignement et de l’ombre des arbres. Peut-être l’inconscient bien-être que me causait ce jour d’été venait-il agrandir comme un affluent la joie que me causait la vue du «Port de Carquethuit».

J’avais cru Elstir modeste mais je compris que je m’étais trompé, en voyant son visage se nuancer de tristesse quand dans une phrase de remerciements je prononçai le mot de gloire. Ceux qui croient leurs uvres durables et c’était le cas pour Elstir — prennent l’habitude de les situer dans une époque où eux-mêmes ne seront plus que poussière. Et ainsi en les forçant à réfléchir au néant, l’idée de la gloire les attriste parce qu’elle est inséparable de l’idée de la mort. Je changeai de conversation pour dissiper ce nuage d’orgueilleuse mélancolie dont j’avais sans le vouloir chargé le front d’Elstir. «On m’avait conseillé, lui dis-je en pensant à la conversation que nous avions eue avec Legrandin à Combray et sur laquelle j’étais content d’avoir son avis, de ne pas aller en Bretagne, parce que c’était malsain pour un esprit déjà porté au rêve.» «Mais non, me répondit-il, quand un esprit est porté au rêve, il ne faut pas l’en tenir écarté, le lui rationner. Tant que vous détournerez votre esprit de ses rêves, il ne les connaîtra pas; vous serez le jouet de mille apparences parce que vous n’en aurez pas compris la nature. Si un peu de rêve est dangereux, ce qui en guérit, ce n’est pas moins de rêve, mais plus de rêve, mais tout le rêve. Il importe qu’on connaisse entièrement ses rêves pour n’en plus souffrir; il y a une certaine séparation du rêve et de la vie qu’il est souvent utile de faire si que je me demande si on ne devrait pas à tout hasard la pratiquer préventivement, comme certains chirurgiens prétendent qu’il faudrait, pour éviter la possibilité d’une appendicite future, enlever l’appendice chez tous les enfants.