0376 - Je dus finir par obéir à ma grand-mère avec d’autant plus d’ennui qu’Elstir habitait

Je dus finir par obéir à ma grand-mère avec d’autant plus d’ennui qu’Elstir habitait assez loin de la digue, dans une des avenues les plus nouvelles de Balbec. La chaleur du jour m’obligea à prendre le tramway qui passait par la rue de la Plage, et je m’efforçais, pour penser que j’étais dans l’antique royaume des Cimmériens, dans la patrie peut-être du roi Mark ou sur l’emplacement de la forêt de Broceliande, de ne pas regarder le luxe de pacotille des constructions qui se développaient devant moi et entre lesquelles la villa d’Elstir était peut-être la plus somptueusement laide, louée malgré cela par lui, parce que de toutes celles qui existaient à Balbec, c’était la seule qui pouvait lui offrir un vaste atelier.

C’est aussi en détournant les yeux que je traversai le jardin qui avait une pelouse — en plus petit comme chez n’importe quel bourgeois dans la banlieue de Paris, — une petite statuette de galant jardinier, des boules de verre où l’on se regardait, des bordures de bégonias et une petite tonnelle sous laquelle des rocking-chair étaient allongés devant une table de fer. Mais après tous ces abords empreints de laideur citadine, je ne fis plus attention aux moulures chocolat des plinthes quand je fus dans l’atelier; je me sentis parfaitement heureux, car par toutes les études qui étaient autour de moi, je sentais la possibilité de m’élever à une connaissance poétique, féconde en joies, de maintes formes que je n’avais pas isolées jusque-là du spectacle total de la réalité. Et l’atelier d’Elstir m’apparut comme le laboratoire d’une sorte de nouvelle création du monde, où, du chaos que sont toutes choses que nous voyons, il avait tiré, en les peignant sur divers rectangles de toile qui étaient posés dans tous les sens, ici une vague de la mer écrasant avec colère sur le sable son écume lilas, là un jeune homme en coutil blanc accoudé sur le pont d’un bateau. Le veston du jeune homme et la vague éclaboussante avaient pris une dignité nouvelle du fait qu’ils continuaient à être, encore que dépourvus de ce en quoi ils passaient pour consister, la vague ne pouvant plus mouiller, ni le veston habiller personne.