0366 - Tout à coup je me rappelai la jeune blonde à l’air triste

Tout à coup je me rappelai la jeune blonde à l’air triste que j’avais vue à Rivebelle et qui m’avait regardé un instant. Pendant toute la soirée, bien d’autres m’avaient semblé agréables, maintenant elle venait seule de s’élever du fond de mon souvenir. Il me semblait qu’elle m’avait remarqué, je m’attendais à ce qu’un des garçons de Rivebelle vînt me dire un mot de sa part. Saint-Loup ne la connaissait pas et croyait qu’elle était comme il faut. Il serait bien difficile de la voir, de la voir sans cesse. Mais j’étais prêt à tout pour cela, je ne pensais plus qu’à elle. La philosophie parle souvent d’actes libres et d’actes nécessaires. Peut-être n’en est-il pas de plus complètement subi par nous, que celui qui en vertu d’une force ascensionnelle comprimée pendant l’action, fait jusque-là une fois notre pensée au repos, remonter ainsi un souvenir nivelé avec les autres par la force oppressive de la distraction, et s’élancer parce qu’à notre insu il contenait plus que les autres un charme dont nous ne nous apercevons que vingt quatre heures après. Et peut-être n’y a-t-il pas non plus d’acte aussi libre, car il est encore dépourvu de l’habitude, de cette sorte de manie mentale qui dans l’amour, favorise la renaissance exclusive de l’image d’une certaine personne.