0365 - Puis, même ma propre vie m’était entièrement cachée par un décor nouveau

Puis, même ma propre vie m’était entièrement cachée par un décor nouveau, comme celui planté tout au bord du plateau et devant lequel pendant que, derrière, on procède aux changements de tableaux, des acteurs donnent un divertissement. Celui où je tenais alors mon rôle, était dans le goût des contes orientaux, je n’y savais rien de mon passé ni de moi-même, à cause de cet extrême rapprochement d’un décor interposé; je n’étais qu’un personnage qui recevait la bastonnade et subissais des châtiments variés pour une faute que je n’apercevais pas mais qui était d’avoir bu trop de porto. Tout à coup je m’éveillais, je m’apercevais qu’à la faveur d’un long sommeil, je n’avais pas entendu le concert symphonique. C’était déjà l’après-midi; je m’en assurais à ma montre, après quelques efforts pour me redresser, efforts infructueux d’abord et interrompus par des chutes sur l’oreiller, mais de ces chutes courtes qui suivent le sommeil comme les autres ivresses, que ce soit le vin qui les procure, ou une convalescence; du reste avant même d’avoir regardé l’heure j’étais certain que midi était passé. Hier soir, je n’étais plus qu’un être vidé, sans poids (et comme il faut avoir été couché pour être capable de s’asseoir et avoir dormi pour l’être de se taire), je ne pouvais cesser de remuer ni de parler, je n’avais plus de consistance, de centre de gravité, j’étais lancé, il me semblait que j’aurais pu continuer ma morne course jusque dans la lune. Or, si en dormant mes yeux n’avaient pas vu l’heure, mon corps avait su la calculer, il avait mesuré le temps non pas sur un cadran superficiellement figuré, mais par la pesée progressive de toutes mes forces refaites que comme une puissante horloge il avait cran par cran, laissé descendre de mon cerveau dans le reste de mon corps où elles entassaient maintenant jusque au-dessus de mes genoux l’abondance intacte de leurs provisions. S’il est vrai que la mer ait été autrefois notre milieu vital où il faille replonger notre sang pour retrouver nos forces, il en est de même de l’oubli, du néant mental; on semble alors absent du temps pendant quelques heures; mais les forces qui se sont rangées pendant ce temps-là sans être dépensées le mesurent par leur quantité aussi exactement que les poids de l’horloge où les croulants monticules du sablier. On ne sort, d’ailleurs, pas plus aisément d’un tel sommeil que de la veille prolongée, tant toutes choses tendent à durer et s’il est vrai que certains narcotiques font dormir, dormir longtemps est un narcotique plus puissant encore, après lequel on a bien de la peine à se réveiller. Pareil à un matelot qui voit bien le quai où amarrer sa barque, secouée cependant encore par les flots, j’avais bien l’idée de regarder l’heure et de me lever, mais mon corps était à tout instant rejeté dans le sommeil; l’atterrissage était difficile, et avant de me mettre debout pour atteindre ma montre et confronter son heure avec celle qu’indiquait la richesse de matériaux dont disposaient mes jambes rompues, je retombais encore deux ou trois fois sur mon oreiller.

Enfin je voyais clairement: «deux heures de l’après-midi!» je sonnais, mais aussitôt je rentrais dans un sommeil qui cette fois devait être infiniment plus long, si j’en jugeais par le repos et la vision d’une immense nuit dépassée, que je trouvais au réveil. Pourtant comme celui-ci était causé par l’entrée de Françoise, entrée qu’avait elle-même motivée mon coup de sonnette. Ce nouveau sommeil qui me paraissait avoir dû être plus long que l’autre et avait amené en moi tant de bien-être et d’oubli, n’avait duré qu’une demi-minute.

Ma grand-mère ouvrait la porte de ma chambre, je lui posais mille questions sur la famille Legrandin.

Ce n’est pas assez de dire que j’avais rejoint le calme et la santé, car c’était plus qu’une simple distance qui les avait la veille séparés de moi, j’avais eu toute la nuit à lutter contre un flot contraire, et puis je ne me retrouvais pas seulement auprès d’eux, ils étaient rentrés en moi. A des points précis et encore un peu douloureux de ma tête vide et qui serait un jour brisée, laissant mes idées s’échapper à jamais, celles-ci avaient une fois encore repris leur place, et retrouvé cette existence dont hélas jusqu’ici elles n’avaient pas su profiter.

Une fois de plus j’avais échappé à l’impossibilité de dormir, au déluge, au naufrage des crises nerveuses. Je ne craignais plus du tout ce qui me menaçait la veille au soir quand j’étais démuni de repos. Une nouvelle vie s’ouvrait devant moi; sans faire un seul mouvement, car j’étais encore brisé quoique déjà dispos, je goûtais ma fatigue avec allégresse; elle avait isolé et rompu les os de mes jambes, de mes bras, que je sentais assemblés devant moi, prêts à se rejoindre, et que j’allais relever rien qu’en chantant comme l’architecte de la fable.