0353 Je rentrai parce que je devais aller dîner à Rivebelle avec Robert

Je rentrai parce que je devais aller dîner à Rivebelle avec Robert et que ma grand’mère exigeait qu’avant de partir, je m’étendisse ces soirs-là pendant une heure sur mon lit, sieste que le médecin de Balbec m’ordonna bientôt d’étendre à tous les autres soirs.

D’ailleurs, il n’y avait même pas besoin pour rentrer de quitter la digue et de pénétrer dans l’hôtel par le hall, c’est-à-dire par derrière. En vertu d’une avance comparable à celle du samedi où à Combray on déjeunait une heure plus tôt, maintenant avec le plein de l’été les jours étaient devenus si longs que le soleil était encore haut dans le ciel, comme à une heure de goûter, quand on mettait le couvert pour le dîner au Grand-Hôtel de Balbec. Aussi les grandes fenêtres vitrées et à coulisses, restaient-elles ouvertes de plain-pied avec la digue. Je n’avais qu’à enjamber un mince cadre de bois pour me trouver dans la salle à manger que je quittais aussitôt pour prendre l’ascenseur.

En passant devant le bureau j’adressai un sourire au directeur et sans l’ombre de dégoût, en recueillis un dans sa figure que, depuis que j’étais à Balbec, mon attention compréhensive injectait et transformait peu à peu comme une préparation d’histoire naturelle. Ses traits m’étaient devenus courants, chargés d’un sens médiocre, mais intelligible comme une écriture qu’on lit et ne ressemblaient plus en rien à ces caractères bizarres, intolérables que son visage m’avait présentés ce premier jour où j’avais vu devant moi un personnage maintenant oublié, ou si je parvenais à l’évoquer méconnaissable, difficile à identifier avec la personnalité insignifiante et polie dont il n’était que la caricature, hideuse et sommaire. Sans la timidité ni la tristesse du soir de mon arrivée, je sonnai le lift qui ne restait plus silencieux pendant que je m’élevais à côté de lui dans l’ascenseur, comme dans une cage thoracique mobile qui se fût déplacée le long de la colonne montante, mais me répétait:

«Il n’y a plus autant de monde comme il y a un mois. On va commencer à s’en aller, les jours baissent.» Il disait cela, non que ce fût vrai, mais parce qu’ayant un engagement pour une partie plus chaude de la côte, il aurait voulu que nous partîmes tous le plus tôt possible afin que l’hôtel fermât et qu’il eût quelques jours à lui, avant de «rentrer» dans sa nouvelle place. Rentrer et «nouvelle» n’étaient du reste pas des expressions contradictoires car, pour le lift, «rentrer» était la forme usuelle du verbe entier. La seule chose qui m’étonnât était qu’il condescendît à dire «place», car il appartenait à ce prolétariat moderne qui désire effacer dans le langage la trace du régime de la domesticité. Du reste, au bout d’un instant, il m’apprit que dans la «situation» où il allait «rentrer», il aurait une plus jolie «tunique» et un meilleur «traitement»; les mots «livrée» et «gages» lui paraissaient désuets et inconvenants. Et comme par une contradiction absurde, le vocabulaire a, malgré tout, chez les «patrons», survécu à la conception de l’inégalité, je comprenais toujours mal ce que me disait le lift. Ainsi la seule chose qui m’intéressât était de savoir si ma grand’mère était à l’hôtel. Or, prévenant mes questions, le lift me disait: «Cette dame vient de sortir de chez vous.» J’y étais toujours pris, je croyais que c’était ma grand-mère. «Non, cette dame qui est je crois employée chez vous.» Comme dans l’ancien langage bourgeois, qui devrait bien être aboli, une cuisinière ne s’appelle pas une employée, je pensais un instant: «Mais il se trompe nous ne possédons ni usine, ni employés.» Tout d’un coup, je me rappelais que le nom d’employé est comme le port de la moustache pour les garçons de café, une satisfaction d’amour-propre donnée aux domestiques et que cette dame qui venait de sortir était Françoise (probablement en visite à la caféterie ou en train de regarder coudre la femme de chambre de la dame belge), satisfaction qui ne suffisait pas encore au lift car il disait volontiers en s’apitoyant sur sa propre classe «chez l’ouvrier ou chez le petit» se servant du même singulier que Racine quand il dit: «le pauvre...». Mais d’habitude, car mon zèle et ma timidité du premier jour étaient loin, je ne parlais plus au lift. C’était lui maintenant qui restait sans recevoir de réponses dans la courte traversée dont il filait les nuds à travers l’hôtel, évidé comme un jouet et qui déployait autour de nous, étage par étage, ses ramifications de couloirs dans les profondeurs desquels la lumière se veloutait, se dégradait, amincissait les portes de communication ou les degrés des escaliers intérieurs qu’elle convertissait en cette ambre dorée, inconsistante et mystérieuse comme un crépuscule, où Rembrandt découpe tantôt l’appui d’une fenêtre ou la manivelle d’un puits. Et à chaque étage une lueur d’or reflétée sur le tapis annonçait le coucher du soleil et la fenêtre des cabinets.