0319 Il raconta qu’une demeure qui avait appartenu à sa famille, où Marie-Antoinette avait couché

Il raconta qu’une demeure qui avait appartenu à sa famille, où Marie-Antoinette avait couché, dont le parc était de Lenôtre, appartenait maintenant aux riches financiers Israël, qui l’avaient achetée. «Israël, du moins c’est le nom que portent ces gens, qui me semble un terme générique, ethnique, plutôt qu’un nom propre. On ne sait pas peut-être que ce genre de personnes ne portent pas de noms et sont seulement désignées par la collectivité à laquelle elles appartiennent. Cela ne fait rien! Avoir été la demeure des Guermantes et appartenir aux Israël!!! s’écria-t-il. Cela fait penser à cette chambre du château de Blois où le gardien qui le faisait visiter me dit: «C’est ici que Marie Stuart faisait sa prière; et c’est là maintenant où ce que je mets mes balais.» Naturellement je ne veux rien savoir de cette demeure qui s’est déshonorée, pas plus que de ma cousine Clara de Chimay qui a quitté son mari. Mais je conserve la photographie de la première encore intacte, comme celle de la princesse quand ses grands yeux n’avaient de regards que pour mon cousin. La photographie acquiert un peu de la dignité qui lui manque quand elle cesse d’être une reproduction du réel et nous montre des choses qui n’existent plus. Je pourrai vous en donner une, puisque ce genre d’architecture vous intéresse», dit-il à ma grand’mère. A ce moment apercevant que le mouchoir brodé qu’il avait dans sa poche laissait dépasser des liserés de couleur, il le rentra vivement avec la mine effarouchée d’une femme pudibonde mais point innocente dissimulant des appâts que, par un excès de scrupule, elle juge indécents. «Imaginez-vous, reprit-il, que ces gens ont commencé par détruire le parc de Lenôtre, ce qui est aussi coupable que de lacérer un tableau de Poussin. Pour cela, ces Israël devraient être en prison. Il est vrai, ajouta-t-il en souriant après un moment de silence, qu’il y a sans doute tant d’autres choses pour lesquelles ils devraient y être! En tous cas vous vous imaginez l’effet que produit devant ces architectures un jardin anglais.

— Mais la maison est du même style que le Petit-Trianon, dit Mme de Villeparisis, et Marie-Antoinette y a bien fait faire un jardin anglais.

— Qui dépare tout de même la façade de Gabriel, répondit M. de Charlus. Évidemment ce serait maintenant une sauvagerie que de détruire le Hameau. Mais quel que soit l’esprit du jour, je doute tout de même qu’à cet égard une fantaisie de Mme Israël ait le même prestige que le souvenir de la Reine.



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