0314 J’avais pensé qu’en nous invitant ainsi chez sa tante

J’avais pensé qu’en nous invitant ainsi chez sa tante, que je ne doutais pas qu’il eût prévenue, M. de Charlus eût voulu réparer l’impolitesse qu’il m’avait témoignée pendant la promenade du matin. Mais quand arrivé dans le salon de Mme de Villeparisis, je voulus saluer le neveu de celle-ci, j’eus beau tourner autour de lui qui, d’une voix aiguë, racontait une histoire assez malveillante pour un de ses parents, je ne pus pas attraper son regard; je me décidai à lui dire bonjour et assez fort, pour l’avertir de ma présence, mais je compris qu’il l’avait remarquée, car avant même qu’aucun mot ne fût sorti de mes lèvres, au moment où je m’inclinais je vis ses deux doigts tendus pour que je les serrasse, sans qu’il eût tourné les yeux ou interrompu la conversation. Il m’avait évidemment vu, sans le laisser paraître, et je m’aperçus alors que ses yeux qui n’étaient jamais fixés sur l’interlocuteur, se promenaient perpétuellement dans toutes les directions, comme ceux de certains animaux effrayés, ou ceux de ces marchands en plein air qui, tandis qu’ils débitent leur boniment et exhibent leur marchandise illicite, scrutent, sans pourtant tourner la tête, les différents points de l’horizon par où pourrait venir la police. Cependant j’étais un peu étonné de voir que Mme de Villeparisis heureuse de nous voir venir, ne semblait pas s’y être attendue, je le fus plus encore d’entendre M. de Charlus dire à ma grand’mère: «Ah! c’est une très bonne idée que vous avez eue de venir, c’est charmant, n’est-ce pas, ma tante?» Sans doute avait-il remarqué la surprise de celle-ci à notre entrée et pensait-il en homme habitué à donner le ton, le «la», qu’il lui suffisait pour changer cette surprise en joie d’indiquer qu’il en éprouvait lui-même, que c’était bien le sentiment que notre venue devait exciter. En quoi il calculait bien, car Mme de Villeparisis qui comptait fort son neveu et savait combien il était difficile de lui plaire, parut soudain avoir trouvé à ma grand’mère de nouvelles qualités et ne cessa de lui faire fête. Mais je ne pouvais comprendre que M. de Charlus eût oublié en quelques heures l’invitation si brève, mais en apparence si intentionnelle, si préméditée qu’il m’avait adressée le matin même et qu’il appelât «bonne idée» de ma grand’mère, une idée qui était toute de lui. Avec un scrupule de précision que je gardai jusqu’à l’âge où je compris que ce n’est pas en la lui demandant qu’on apprend la vérité sur l’intention qu’un homme a eue et que le risque d’un malentendu qui passera probablement inaperçu est moindre que celui d’une naïve insistance: «Mais, monsieur, lui dis-je, vous vous rappelez bien, n’est-ce pas, que c’est vous qui m’avez demandé que nous vinssions ce soir?» Aucun son, aucun mouvement ne trahirent que M. de Charlus eût entendu ma question. Ce que voyant je la répétai comme les diplomates ou ces jeunes gens brouillés qui mettent une bonne volonté inlassable et vaine à obtenir des éclaircissements que l’adversaire est décidé à ne pas donner. M. de Charlus ne me répondit pas davantage. Il me sembla voir flotter sur ses lèvres le sourire de ceux qui de très haut jugent les caractères et les éducations.



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