0273 Avant de monter en voiture j’avais composé le tableau de mer

Avant de monter en voiture j’avais composé le tableau de mer que j’allais chercher, que j’espérais voir avec le «soleil rayonnant», et qu’à Balbec je n’apercevais que trop morcelé entre tant d’enclaves vulgaires et que mon rêve n’admettait pas, de baigneurs, de cabines, de yacht de plaisance. Mais quand la voiture de Mme de Villeparisis étant parvenue au haut d’une côte, j’apercevais la mer entre les feuillages des arbres, alors sans doute de si loin disparaissaient ces détails contemporains qui l’avaient mise comme en dehors de la nature et de l’histoire, et je pouvais en regardant les flots m’efforcer de penser que c’était les mêmes que Leconte de Lisle nous peint dans l’Orestie quand «tel qu’un vol d’oiseaux carnassiers dans l’aurore», les guerriers chevelus de l’héroïque Hellas «de cent mille avirons battaient le flot sonore». Mais en revanche je n’étais plus assez près de la mer qui ne me semblait pas vivante, mais figée, je ne sentais plus de puissance sous ses couleurs étendues comme celles d’une peinture entre les feuilles où elle apparaissait aussi inconsistante que le ciel, et seulement plus foncée que lui.


Post new comment

The content of this field is kept private and will not be shown publicly.

More information about formatting options

CAPTCHA
This question is for testing whether you are a human visitor and to prevent automated spam submissions.