Une page de Proust au hasard:
0256 Elle prenait aussi ses repas dans la salle à manger
Eh bien, j’espère que vous vous mettez bien, que vous êtes un homme chic, lui dit le soir la femme du premier président.
— «Chic? pourquoi? demanda le bâtonnier, dissimulant sa joie sous un étonnement exagéré; à cause de mes invités? dit-il en sentant qu’il était incapable de feindre plus longtemps; mais qu’est-ce que ça a de chic d’avoir des amis à déjeuner? Faut bien qu’ils déjeunent quelque part!
— Mais si, c’est chic! C’était bien les de Cambremer, n’est-ce pas? Je les ai bien reconnus. C’est une marquise. Et authentique. Pas par les femmes.»
— «Oh! c’est une femme bien simple, elle est charmante, on ne fait pas moins de façons. Je pensais que vous alliez venir, je vous faisais des signes... je vous aurais présenté! dit-il en corrigeant par une légère ironie l’énormité de cette proposition comme Assuérus quand il dit à Esther: «Faut-il de mes États vous donner la moitié!» — «Non, non, non, non, nous restons cachés, comme l’humble violette.»
— «Mais vous avez eu tort, je vous le répète, répondit le bâtonnier enhardi maintenant que le danger était passé. Ils ne vous auraient pas mangés. Allons-nous faire notre petit bezigue?»
— Mais volontiers, nous n’osions pas vous le proposer, maintenant que vous traitez des marquises!
— «Oh! allez, elles n’ont rien de si extraordinaire. Tenez, j’y dîne demain soir. Voulez-vous y aller à ma place. C’est de grand cur. Franchement, j’aime autant rester ici.»
— «Non, non!... on ne me révoquerait comme réactionnaire, s’écria le président, riant aux larmes de sa plaisanterie. Mais vous aussi vous êtes reçu à Féterne», ajouta-t-il en se tournant vers le notaire.
— «Oh! je vais là les dimanches, on entre par une porte, on sort par l’autre. Mais ils ne déjeunent pas chez moi comme chez le bâtonnier.»

