0247 Quand Swann m’avait dit à Paris, un jour que j’étais particulièrement souffrant

Quand Swann m’avait dit à Paris, un jour que j’étais particulièrement souffrant: «Vous devriez partir pour ces délicieuses îles de l’Océanie, vous verrez que vous n’en reviendrez plus», j’aurais voulu lui répondre: «Mais alors je ne verrai plus votre fille, je vivrai au milieu de choses et de gens qu’elle n’a jamais vus.» Et pourtant ma raison me disait: «Qu’est-ce que cela peut faire, puisque tu n’en seras pas affligé? Quand M. Swann te dit que tu ne reviendras pas, il entend par là que tu ne voudras pas revenir, et puisque tu ne le voudras pas, c’est que, là-bas, tu seras heureux.» Car ma raison savait que l’habitude — l’habitude qui allait assumer maintenant l’entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer da place la glace, la nuance des rideaux, d’arrêter la pendule, — se charge aussi bien de nous rendre chers les compagnons qui nous avaient déplu d’abord, de donner une autre forme aux visages, de rendre sympathique le son d’une voix, de modifier l’inclination des curs. Certes ces amitiés nouvelles pour des lieux et des gens, ont pour trame l’oubli des anciennes; mais justement ma raison pensait que je pouvais envisager sans terreur la perspective d’une vie où je serais à jamais séparé d’êtres dont je perdrais le souvenir, et, c’est comme une consolation, qu’elle offrait à mon cur une promesse d’oubli qui ne faisait au contraire qu’affoler son désespoir. Ce n’est pas que notre cur ne doive éprouver lui aussi, quand la séparation sera consommée, les effets analgésiques de l’habitude; mais jusque-là il continuera de souffrir. Et la crainte d’un avenir où nous serons enlevés la vue et l’entretien de ceux que nous aimons et d’où nous tirons aujourd’hui notre plus chère joie, cette crainte, loin de se dissiper, s’accroît, si à la douleur d’une telle privation nous pensons que s’ajoutera ce qui pour nous semble actuellement plus cruel encore: ne pas la ressentir comme une douleur, y rester indifférent; car alors notre moi serait changé, ce ne serait plus seulement le charme de nos parents, de notre maîtresse, de nos amis, qui ne serait plus autour de nous, mais notre affection pour eux; elle aurait été si parfaitement arrachée de notre cur dont elle est aujourd’hui une notable part, que nous pourrions nous plaire à cette vie séparée d’eux dont la pensée nous fait horreur aujourd’hui; ce serait donc une vraie mort de nous-même, mort suivie, il est vrai, de résurrection, mais en un moi différent et jusqu’à l’amour duquel ne peuvent s’élever les parties de l’ancien moi condamnées à mourir. Ce sont elles, — même les plus chétives, comme les obscurs attachements aux dimensions, à l’atmosphère d’une chambre, — qui s’effarent et refusent, en des rébellions où il faut voir un mode secret, partiel, tangible et vrai de la résistance à la mort, de la longue résistance désespérée et quotidienne à la mort fragmentaire et successive telle qu’elle s’insère dans toute la durée de notre vie, détachant de nous à chaque moment des lambeaux de nous-mêmes sur la mortification desquels des cellules nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse comme était la mienne, c’est-à-dire chez qui les intermédiaires, les nerfs, remplissent mal leurs fonctions, — n’arrêtent pas dans sa route vers la conscience, mais y laissent au contraire parvenir, distincte, épuisante, innombrable et douloureuse, la plainte des plus humbles éléments du moi qui vont disparaître, — l’anxieuse alarme que j’éprouvais sous ce plafond inconnu et trop haut, n’était que la protestation d’une amitié qui survivait en moi, pour un plafond familier et bas. Sans doute cette amitié disparaîtrait, une autre ayant pris sa place (alors la mort, puis une nouvelle vie auraient, sous le nom d’Habitude, accompli leur uvre double); mais jusqu’à son anéantissement, chaque soir elle souffrirait, et ce premier soir-là surtout, mise en présence d’un avenir déjà réalisé où il n’y avait plus de place pour elle, elle se révoltait, elle me torturait du cri de ses lamentations chaque fois que mes regards, ne pouvant se détourner de ce qui les blessait, essayaient de se poser au plafond inaccessible.



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