0223 Mais enfin l’éloignement peut être efficace. Le désir, l’appétit de nous revoir

Mais enfin l’éloignement peut être efficace. Le désir, l’appétit de nous revoir, finissent par renaître dans le cur qui actuellement nous méconnaît. Seulement il y faut du temps. Or, nos exigences en ce qui concerne le temps ne sont pas moins exorbitantes que celles réclamées par le cur pour changer. D’abord, du temps, c’est précisément ce que nous accordons le moins aisément, car notre souffrance est cruelle et nous sommes pressés de la voir finir. Ensuite, ce temps dont l’autre cur aura besoin pour changer, le nôtre s’en servira pour changer lui aussi, de sorte que quand le but que nous nous proposions deviendra accessible, il aura cessé d’être un but pour nous. D’ailleurs, l’idée même qu’il sera accessible, qu’il n’est pas de bonheur que, lorsqu’il ne sera plus un bonheur pour nous, nous ne finissions par atteindre, cette idée comporte une part, mais une part seulement, de vérité. Il nous échoit quand nous y sommes devenus indifférents. Mais précisément cette indifférence nous a rendus moins exigeants et nous permet de croire rétrospectivement qu’il nous eût ravi à une époque où il nous eût peut-être semblé fort incomplet. On n’est pas très difficile ni très bon juge sur ce dont on ne se soucie point. L’amabilité d’un être que nous n’aimons plus et qui semble encore excessive à notre indifférence eût peut-être été bien loin de suffire à notre amour. Ces tendres paroles, cette offre d’un rendez-vous, nous pensons au plaisir qu’elles nous auraient causé, non à toutes celles dont nous les aurions voulu voir immédiatement suivies et que par cette avidité nous aurions peut-être empêché de se produire. De sorte qu’il n’est pas certain que le bonheur survenu trop tard, quand on ne peut plus en jouir, quand on n’aime plus, soit tout à fait ce même bonheur dont le manque nous rendit jadis si malheureux. Une seule personne pourrait en décider, notre moi d’alors; il n’est plus là; et sans doute suffirait-il qu’il revînt, pour que, identique ou non, le bonheur s’évanouît.