0217 Dans la confusion du salon, revenant de reconduire une visite
Dans la confusion du salon, revenant de reconduire une visite, ou prenant une assiette de gâteaux pour les offrir à une autre, Mme Swann en passant près de moi, me prenait une seconde à part: «Je suis spécialement chargée par Gilberte de vous inviter à déjeuner pour après-demain. Comme je n’étais pas certaine de vous voir, j’allais vous écrire si vous n’étiez pas venu.» Je continuais à résister. Et cette résistance me coûtait de moins en moins, parce qu’on a beau aimer le poison qui vous fait du mal, quand on en est privé par quelque nécessité, depuis déjà un certain temps, on ne peut pas ne pas attacher quelque prix au repos qu’on ne connaissait plus, à l’absence d’émotions et de souffrances. Si l’on n’est pas tout à fait sincère en se disant qu’on ne voudra jamais revoir celle qu’on aime, on ne le serait pas non plus en disant qu’on veut la revoir. Car, sans doute, on ne peut supporter son absence qu’en se la promettant courte, en pensant au jour où on se retrouvera, mais d’autre part on sent à quel point ces rêves quotidiens d’une réunion prochaine et sans cesse ajournée sont moins douloureux que ne serait une entrevue qui pourrait être suivie de jalousie, de sorte que la nouvelle qu’on va revoir celle qu’on aime donnerait une commotion peu agréable. Ce qu’on recule maintenant de jour en jour, ce n’est plus la fin de l’intolérable anxiété causée par la séparation, c’est le recommencement redouté d’émotions sans issue. Comme à une telle entrevue on préfère le souvenir docile qu’on complète à son gré de rêveries où celle qui, dans la réalité ne vous aime pas, vous fait au contraire des déclarations, quand vous êtes tout seul; ce souvenir qu’on peut arriver en y mêlant peu à peu beaucoup de ce qu’on désire à rendre aussi doux qu’on veut, comme on le préfère à l’entretien ajourné où on aurait affaire à un être à qui on ne dicterait plus à son gré les paroles qu’on désire, mais dont on subirait les nouvelles froideurs, les violences inattendues. Nous savons tous quand nous n’aimons plus, que l’oubli, même le souvenir vague ne causent pas tant de souffrances que l’amour malheureux. C’est d’un tel oubli anticipé que je préférais sans me l’avouer, la reposante douceur.
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