0187 Swann était un de ces hommes qui ayant vécu longtemps dans les illusions de l’amour

Swann était un de ces hommes qui ayant vécu longtemps dans les illusions de l’amour, ont vu le bien-être qu’ils ont donné à nombre de femmes accroître le bonheur de celles-ci sans créer de leur part aucune reconnaissance, aucune tendresse envers eux; mais dans leur enfant ils croient sentir une affection qui, incarnée dans leur nom même, les fera durer après leur mort. Quand il n’y aurait plus de Charles Swann, il y aurait encore une Mlle Swann, ou une Mme X., née Swann, qui continuerait à aimer le père disparu. Même à l’aimer trop peut-être, pensait sans doute Swann, car il répondit à Gilberte: «Tu es une bonne fille» de ce ton attendri par l’inquiétude que nous inspire pour l’avenir, la tendresse trop passionnée d’un être destiné à nous survivre. Pour dissimuler son émotion, il se mêla à notre conversation sur la Berma. Il me fit remarquer, mais d’un ton détaché, ennuyé, comme s’il voulait rester en quelque sorte en dehors de ce qu’il disait, avec quelle intelligence, quelle justesse imprévue l’actrice disait à none: «Tu le savais!» Il avait raison: cette intonation-là du moins, avait une valeur vraiment intelligible et aurait pu par là satisfaire à mon désir de trouver des raisons irréfutables d’admirer la Berma. Mais c’est à cause de sa clarté même qu’elle ne le contentait point. L’intonation était si ingénieuse, d’une intention, d’un sens si définis, qu’elle semblait exister en elle-même et que toute artiste intelligente eût pu l’acquérir. C’était une belle idée; mais quiconque la concevrait aussi pleinement la posséderait de même. Il restait à la Berma qu’elle l’avait trouvée, mais peut-on employer ce mot de «trouver», quand il s’agit de quelque chose qui ne serait pas différent si on l’avait reçu, quelque chose qui ne tient pas essentiellement à votre être puisqu’un autre peut ensuite le reproduire?