0167 Si j’avais déjà commencé d’explorer avec ces tressaillements

Si j’avais déjà commencé d’explorer avec ces tressaillements de respect et de joie le domaine féerique qui contre toute attente avait ouvert devant moi ses avenues jusque-là fermées, pourtant c’était seulement en tant qu’ami de Gilberte. Le royaume dans lequel j’étais accueilli était contenu lui-même dans un plus mystérieux encore où Swann et sa femme menaient leur vie surnaturelle, et vers lequel ils se dirigeaient après m’avoir serré la main quand ils traversaient en même temps que moi, en sens inverse, l’antichambre. Mais bientôt je pénétrai aussi au cur du Sanctuaire. Par exemple, Gilberte n’était pas là, M. ou Mme Swann se trouvait à la maison. Ils avaient demandé qui avait sonné, et apprenant que c’était moi, m’avaient fait prier d’entrer un instant auprès d’eux, désirant que j’usasse dans tel ou tel sens, pour une chose ou pour une autre, de mon influence sur leur fille. Je me rappelais cette lettre si complète, si persuasive, que j’avais naguère écrite à Swann et à laquelle il n’avait même pas daigné répondre. J’admirais l’impuissance de l’esprit, du raisonnement et du cur à opérer la moindre conversion, à résoudre une seule de ces difficultés, qu’ensuite la vie, sans qu’on sache seulement comment elle s’y est prise, dénoue si aisément. Ma position nouvelle d’ami de Gilberte, doué sur elle d’une excellente influence, me faisait maintenant bénéficier de la même faveur que si ayant eu pour camarade, dans un collège où on m’eût classé toujours premier, le fils d’un roi, j’avais dû à ce hasard mes petites entrées au Palais et des audiences dans la salle du trône; Swann avec une bienveillance infinie et comme s’il n’avait pas été surchargé d’occupations glorieuses, me faisait entrer dans sa bibliothèque et m’y laissait pendant une heure répondre par des balbutiements, des silences de timidité coupés de brefs et incohérents élans de courage, à des propos dont mon émoi m’empêchait de comprendre un seul mot; il me montrait des objets d’art et des livres qu’il jugeait susceptibles de m’intéresser et dont je ne doutais pas d’avance qu’ils ne passassent infiniment en beauté tous ceux que possèdent le Louvre et la Bibliothèque Nationale, mais qu’il m’était impossible de regarder. A ces moments-là son maître d’hôtel m’aurait fait plaisir en me demandant de lui donner ma montre, mon épingle de cravate, mes bottines et de signer un acte qui le reconnaissait pour mon héritier: selon la belle expression populaire dont, comme pour les plus célèbres épopées, on ne connaît pas l’auteur, mais qui comme elles et contrairement à la théorie de Wolf en a eu certainement un, (un de ces esprits inventifs et modestes ainsi qu’il s’en rencontre chaque année, lesquels font des trouvailles telles que «mettre un nom sur une figure» mais leur nom à eux, ils ne le font pas connaître), je ne savais plus ce que je faisais. Tout au plus m’étonnais-je quand la visite se prolongeait, à quel néant de réalisation, à quelle absence de conclusion heureuse, conduisaient ces heures vécues dans la demeure enchantée. Mais ma déception ne tenait ni à l’insuffisance des chefs-d’uvre montrés, ni à l’impossibilité d’arrêter sur eux un regard distrait. Car ce n’était pas la beauté intrinsèque des choses qui me rendait miraculeux d’être dans le cabinet de Swann, c’était l’adhérence à ces choses — qui eussent pu être les plus laides du monde — du sentiment particulier, triste et voluptueux que j’y localisais depuis tant d’années et qui l’imprégnait encore; de même la multitude des miroirs, des brosses d’argent, des autels à saint Antoine de Padoue sculptés et peints par les plus grands artistes, ses amis, n’étaient pour rien dans le sentiment de mon indignité et de sa bienveillance royale qui m’était inspirés quand Mme Swann me recevait un moment dans sa chambre où trois belles et imposantes créatures, sa première, sa deuxième et sa troisième femmes de chambre préparaient en souriant des toilettes merveilleuses, et vers laquelle sur l’ordre proféré par le valet de pied en culotte courte que madame désirait me dire un mot, je me dirigeais par le sentier sinueux d’un couloir tout embaumé à distance des essences précieuses qui exhalaient sans cesse du cabinet de toilette leurs effluves odoriférants.