0166 Bien plus, les goûters eux-mêmes que Gilberte offrait

Bien plus, les goûters eux-mêmes que Gilberte offrait à ses amies et qui si longtemps m’avaient paru la plus infranchissable des séparations accumulées entre elle et moi devenaient maintenant une occasion de nous réunir dont elle m’avertissait par un mot, écrit (parce que j’étais une relation encore assez nouvelle), sur un papier à lettres toujours différent. Une fois il était orné d’un caniche bleu en relief surmontant une légende humoristique écrite en anglais et suivie d’un point d’exclamation, une autre fois timbré d’une ancre marine, ou du chiffre G. S., démesurément allongé en un rectangle qui tenait toute la hauteur de la feuille, ou encore du nom «Gilberte» tantôt tracé en travers dans un coin en caractères dorés qui imitaient la signature de mon amie et finissaient par un paraphe, au-dessous d’un parapluie ouvert imprimé en noir, tantôt enfermé dans un monogramme en forme de chapeau chinois qui en contenait toutes les lettres en majuscules sans qu’il fût possible d’en distinguer une seule. Enfin comme la série des papiers à lettres que Gilberte possédait, pour nombreuse que fût cette série, n’était pas illimitée, au bout d’un certain nombre de semaines, je voyais revenir celui qui portait, comme la première fois qu’elle m’avait écrit, la devise: Per viam rectam, au-dessous du chevalier casqué, dans une médaille d’argent bruni. Et chacun était choisi tel jour plutôt que tel autre en vertu de certains rites, pensais-je alors, mais plutôt je le crois maintenant, parce qu’elle cherchait à se rappeler ceux dont elle s’était servie les autres fois, de façon à ne jamais envoyer le même à un de ses correspondants, au moins de ceux pour qui elle prenait la peine de faire des frais, qu’aux intervalles les plus éloignés possibles. Comme à cause de la différence des heures de leurs leçons, certaines des amies que Gilberte invitait à ces goûters étaient obligées de partir comme les autres arrivaient seulement, dès l’escalier j’entendais s’échapper de l’antichambre un murmure de voix qui, dans l’émotion que me causait la cérémonie imposante à laquelle j’allais assister, rompait brusquement bien avant que j’atteignisse le palier, les liens qui me rattachaient encore à la vie antérieure et m’ôtaient jusqu’au souvenir d’avoir à retirer mon foulard une fois que je serais au chaud et de regarder l’heure pour ne pas rentrer en retard. Cet escalier, d’ailleurs, tout en bois, comme on faisait alors dans certaines maisons de rapport de ce style Henri II qui avait été si longtemps l’idéal d’Odette et dont elle devait bientôt se déprendre et pourvu d’une pancarte sans équivalent chez nous, sur laquelle on lisait ces mots: «Défense de se servir de l’ascenseur pour descendre», me semblait quelque chose de tellement prestigieux que je dis à mes parents que c’était un escalier ancien rapporté de très loin par M. Swann. Mon amour de la vérité était si grand que je n’aurais pas hésité à leur donner ce renseignement même si j’avais su qu’il était faux, car seul il pouvait leur permettre d’avoir pour la dignité de l’escalier des Swann le même respect que moi. C’est ainsi que devant un ignorant qui ne peut comprendre en quoi consiste le génie d’un grand médecin, on croirait bien faire de ne pas avouer qu’il ne sait pas guérir le rhume de cerveau. Mais comme je n’avais aucun esprit d’observation, comme en général je ne savais ni le nom ni l’espèce des choses qui se trouvaient sous mes yeux, et comprenais seulement que quand elles approchaient les Swann, elles devaient être extraordinaires, il ne me parut pas certain qu’en avertissant mes parents de leur valeur artistique et de la provenance lointaine de cet escalier, je commisse un mensonge. Cela ne me parut pas certain; mais cela dut me paraître probable, car je me sentis devenir très rouge, quand mon père m’interrompit en disant: «Je connais ces maisons-là; j’en ai vu une, elles sont toutes pareilles; Swann occupe simplement plusieurs étages, c’est Berlier qui les a construites.» Il ajouta qu’il avait voulu louer dans l’une d’elles, mais qu’il y avait renoncé, ne les trouvant pas commodes et l’entrée pas assez claire; il le dit; mais je sentis instinctivement que mon esprit devait faire au prestige des Swann et à mon bonheur les sacrifices nécessaires, et par un coup d’autorité intérieure, malgré ce que je venais d’entendre, j’écartai à tout jamais de moi, comme un dévot la Vie de Jésus de Renan, la pensée dissolvante que leur appartement était un appartement quelconque que nous aurions pu habiter.

Cependant, ces jours de goûter, m’élevant dans l’escalier marche à marche, déjà dépouillé de ma pensée et de ma mémoire, n’étant plus que le jouet des plus vils réflexes, j’arrivais à la zone où le parfum de Mme Swann se faisait sentir. Je croyais déjà voir la majesté du gâteau au chocolat, entouré d’un cercle d’assiettes à petits fours et de petites serviettes damassées grises à dessins, exigées par l’étiquette et particulières aux Swann. Mais cet ensemble inchangeable et réglé semblait, comme l’univers nécessaire de Kant, suspendu à un acte suprême de liberté. Car quand nous étions tous dans le petit salon de Gilberte, tout d’un coup regardant l’heure, elle disait:

« — Dites donc, mon déjeuner commence à être loin, je ne dîne qu’à huit heures, j’ai bien envie de manger quelque chose. Qu’en diriez-vous?»

Et elle nous faisait entrer dans la salle à manger, sombre comme l’intérieur d’un Temple asiatique peint par Rembrandt, et où un gâteau architectural aussi débonnaire et familier qu’il était imposant, semblait trôner là à tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas où il aurait pris fantaisie à Gilberte de le découronner de ses créneaux en chocolat et d’abattre ses remparts aux pentes fauves et raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius. Bien mieux, pour procéder à la destruction de la pâtisserie ninitive, Gilberte ne consultait pas seulement sa faim; elle s’informait encore de la mienne, tandis qu’elle extrayait pour moi du monument écroulé tout un pan verni et cloisonné de fruits écarlates, dans le goût oriental. Elle me demandait même l’heure à laquelle mes parents dînaient, comme si je l’avais encore sue, comme si le trouble qui me dominait avait laissé persister la sensation de l’inappétence ou de la faim, la notion du dîner ou l’image de la famille, dans ma mémoire vide et mon estomac paralysé. Malheureusement cette paralysie n’était que momentanée. Les gâteaux que je prenais sans m’en apercevoir, il viendrait un moment où il faudrait les digérer. Mais il était encore lointain. En attendant Gilberte me faisait «mon thé». J’en buvais indéfiniment, alors qu’une seule tasse m’empêchait de dormir pour vingt-quatre heures. Aussi ma mère avait-elle l’habitude de dire: «C’est ennuyeux, cet enfant ne peut aller chez les Swann sans rentrer malade.» Mais savais-je seulement quand j’étais chez les Swann que c’était du thé que je buvais? L’eussé-je su que j’en eusse pris tout de même, car en admettant que j’eusse recouvré un instant le discernement du présent, cela ne m’eût pas rendu le souvenir du passé et la prévision de l’avenir. Mon imagination n’était pas capable d’aller jusqu’au temps lointain où je pourrais avoir l’idée de me coucher et le besoin du sommeil.

Les amies de Gilberte n’étaient pas toutes plongées dans cet état d’ivresse où une décision est impossible. Certaines refusaient du thé! Alors Gilberte disait, phrase très répandue à cette époque: «Décidément, je n’ai pas de succès avec mon thé!» Et pour effacer davantage l’idée de cérémonie, dérangeant l’ordre des chaises autour de la table: «Nous avons l’air d’une noce; mon Dieu que les domestiques sont bêtes.»

Elle grignotait, assise de côté sur un siège en forme d’x et placé de travers. Même, comme si elle eût pu avoir tant de petits fours à sa disposition, sans avoir demandé la permission à sa mère, quand Mme Swann — dont le «jour» coïncidait d’ordinaire avec les goûters de Gilberte — après avoir reconduit une visite, entrait, un moment après, en courant, quelquefois habillée de velours bleu, souvent dans une robe en satin noir couverte de dentelles blanches, elle disait d’un air étonné:

— «Tiens, ça a l’air bon ce que vous mangez là, cela me donne faim de vous voir manger du cake.»

— «Eh bien, maman, nous vous invitons, répondait Gilberte.»

— «Mais non, mon trésor, qu’est-ce que diraient mes visites, j’ai encore Mme Trombert, Mme Cottard et Mme Bontemps, tu sais que chère Mme Bontemps ne fait pas des visites très courtes et elle vient seulement d’arriver.

Qu’est-ce qu’ils diraient toutes ces bonnes gens de ne pas me voir revenir; s’il ne vient plus personne, je reviendrai bavarder avec vous (ce qui m’amusera beaucoup plus) quand elles seront parties. Je crois que je mérite d’être un peu tranquille, j’ai eu quarante-cinq visites et sur quarante-cinq il y en a eu quarante-deux qui ont parlé du tableau de Gérôme! Mais venez-donc un de ces jours, me disait-elle, prendre votre thé avec Gilberte, elle vous le fera comme vous l’aimez, comme vous le prenez dans votre petit «studio», ajoutait-elle, tout en s’enfuyant vers ses visites et comme si ç‘avait été quelque chose d’aussi connu de moi que mes habitudes (fût-ce celle que j’aurais eue de prendre le thé, si j’en avais jamais pris, quand à un «studio» j’étais incertain si j’en avais un ou non) que j’étais venu chercher dans ce monde mystérieux. «Quand viendrez-vous? Demain? On vous fera des toasts aussi bons que chez Colombin. Non? Vous êtes un vilain», disait-elle, car depuis qu’elle aussi commençait à avoir un salon, elle prenait les façons de Mme Verdurin, son ton de despotisme minaudier. Les toasts m’étant d’ailleurs aussi inconnus que Colombin, cette dernière promesse n’aurait pu ajouter à ma tentation. Il semblera plus étrange, puisque tout le monde parle ainsi et peut-être même maintenant à Combray, que je n’eusse pas à la première minute compris de qui voulait parler Mme Swann, quand je l’entendis me faire l’éloge de notre vieille «nurse». Je ne savais pas l’anglais, je compris bientôt pourtant que ce mot désignait Françoise. Moi qui aux Champs-Élysées, avais eu si peur de la fâcheuse impression qu’elle devait produire, j’appris par Mme Swann que c’est tout ce que Gilberte lui avait raconté sur ma «nurse» qui leur avait donné à elle et à son mari de la sympathie pour moi. «On sent qu’elle vous est si dévouée, qu’elle est si bien.» (Aussitôt je changeai entièrement d’avis sur Françoise. Par contre-coup, avoir une institutrice pourvue d’un caoutchouc et d’un plumet ne me sembla plus chose si nécessaire.) Enfin je compris, par quelques mots échappés à Mme Swann sur Mme Blatin dont elle reconnaissait la bienveillance mais redoutait les visites, que des relations personnelles avec cette dame ne m’eussent pas été aussi précieuses que j’avais cru et n’eussent amélioré en rien ma situation chez les Swann.



Un collectionneur d'art, passionné de Proust, charge une équipe de jeunes cinéastes de réincarner le personnage d'Albertine.

Mais les actrices pressenties pour le rôle disparaissent tour à tour...

Production : Films7.com

Réalisation : Paul Robin (ESRA)

Concept & Scénario : AK (Films7.com)

Directeur photo et électro : Stéphanie Arbogast (ESRA)

Ingénieur du son et assistant : Eder Urrejola (ESRA)

CAST :

Maud Bettina-marie
Ben Caloone
Virginie Caloone
Mélody Garotin
Elodie Godart
Sébastien Gonthier