Une page de Proust au hasard:
0159 Or, peut-être simplement Swann savait-il que la générosité
Or, peut-être simplement Swann savait-il que la générosité n’est souvent que l’aspect intérieur que prennent nos sentiments égoïstes quand nous ne les avons pas encore nommés et classés. Peut-être avait-il reconnu dans la sympathie que je lui exprimais, un simple effet — et une confirmation enthousiaste — de mon amour pour Gilberte, par lequel — et non par ma vénération secondaire pour lui — seraient fatalement dans la suite dirigés mes actes. Je ne pouvais partager ses prévisions, car je n’avais pas réussi à abstraire de moi-même mon amour, à le faire rentrer dans la généralité des autres et à en supporter expérimentalement les conséquences; j’étais désespéré. Je dus quitter un instant Gilberte, Françoise m’ayant appelé. Il me fallut l’accompagner dans un petit pavillon treillissé de vert, assez semblable aux bureaux d’octroi désaffectés du vieux Paris, et dans lequel étaient depuis peu installés, ce qu’on appelle en Angleterre un lavabo, et en France, par une anglomanie mal informée, des water-closets. Les murs humides et anciens de l’entrée, où je restai à attendre Françoise dégageaient une fraîche odeur de renfermé qui, m’allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra d’un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire d’un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine. J’aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui m’avait saisi et rester immobile à interroger cette émanation vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu’elle ne me donnait que par surcroît, mais de descendre dans la réalité qu’elle ne m’avait pas dévoilée. Mais la tenancière de l’établissement, vieille dame à joues plâtrées, et à perruque rousse, se mit à me parler. Françoise la croyait «tout à fait bien de chez elle». Sa demoiselle avait épousé ce que Françoise appelait «un jeune homme de famille» par conséquent quelqu’un qu’elle trouvait plus différent d’un ouvrier que Saint-Simon un duc d’un homme «sorti de la lie du peuple». Sans doute la tenancière avant de l’être avait eu des revers. Mais Françoise assurait qu’elle était marquise et appartenait à la famille de Saint-Ferréol. Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais et m’ouvrit même un cabinet en me disant: «Vous ne voulez pas entrer? en voici un tout propre, pour vous ce sera gratis.» Elle le faisait peut-être seulement comme les demoiselles de chez Gouache quand nous venions faire une commande m’offraient un des bonbons qu’elles avaient sur le comptoir sous des cloches de verre et que maman me défendait hélas d’accepter; peut-être aussi moins innocemment comme telle vieille fleuriste par qui maman faisait remplir ses «jardinières» et qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. En tous cas, si la «marquise» avait du goût pour les jeunes garçons, en leur ouvrant la porte hypogéenne de ces cubes de pierre où les hommes sont accroupis comme des sphinx, elle devait chercher dans ses générosités moins l’espérance de les corrompre que le plaisir qu’on éprouve à se montrer vainement prodigue envers ce qu’on aime, car je n’ai jamais vu auprès d’elle d’autre visiteur qu’un vieux garde forestier du jardin.
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0159 Well, perhaps it was simply that Swann
Marcel Proust
"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),
translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)
Well, perhaps it was simply that Swann knew that generosity is often no more than the inner aspect which our egotistical feelings assume when we have not yet named and classified them. Perhaps he had recognised in the sympathy that I expressed for him simply an effect—and the strongest possible proof—of my love for Gilberte, by which, and not by any subordinate veneration of himself, my subsequent actions would be irresistibly controlled. I was unable to share his point of view, since I had not succeeded in abstracting my love from myself, in forcing it back into the common experience of humanity, and thus suffering, experimentally, its consequences; I was in despair. I was obliged to leave Gilberte for a moment; Françoise had called me. I must accompany her into a little pavilion covered in a green trellis, not unlike one of the disused toll-houses of old Paris, in which had recently been installed what in England they call a lavatory but in France, by an ill-informed piece of anglomania, ‘water-closets.’ The old, damp walls at the entrance, where I stood waiting for Françoise, emitted a chill and fusty smell which, relieving me at once of the anxieties that Swann’s words, as reported by Gilberte, had just awakened in me, pervaded me with a pleasure not at all of the same character as other pleasures, which leave one more unstable than before, incapable of retaining them, of possessing them, but, on the contrary, with a consistent pleasure on which I could lean for support, delicious, soothing, rich with a truth that was lasting, unexplained and certain. I should have liked, as long ago in my walks along the Guermantes way, to endeavour to penetrate the charm of this impression which had seized hold of me, and, remaining there motionless, to interrogate this antiquated emanation which invited me not to enjoy the pleasure which it was offering me only as an ‘extra,’ but to descend into the underlying reality which it had not yet disclosed to me. But the tenant of the establishment, an elderly dame with painted cheeks and an auburn wig, was speaking to me. Françoise thought her ‘very well-to-do indeed.’ Her ‘missy’ had married what Françoise called ‘a young man of family,’ which meant that he differed more, in her eyes, from a workman than, in Saint-Simon’s, a duke did from a man ‘risen from the dregs of the people.’ No doubt the tenant, before entering upon her tenancy, had met with reverses. But Françoise was positive that she was a ‘marquise,’ and belonged to the Saint-Ferréol family. This ‘marquise’ warned me not to stand outside in the cold, and even opened one of her doors for me, saying: “Won’t you go inside for a minute? Look, here’s a nice, clean one, and I shan’t charge you anything.” Perhaps she just made this offer in the spirit in which the young ladies at Gouache’s, when we went in there to order something, used to offer me one of the sweets which they kept on the counter under glass bells, and which, alas, Mamma would never allow me to take; perhaps with less innocence, like an old florist whom Mamma used to have in to replenish her flower-stands, who rolled languishing eyes at me as she handed me a rose. In any event, if the ‘marquise’ had a weakness for little boys, when she threw open to them the hypogean doors of those cubicles of stone in which men crouch like sphinxes, she must have been moved to that generosity less by the hope of corrupting them than by the pleasure which all of us feel in displaying a needless prodigality to those whom we love, for I have never seen her with any other visitor except an old park-keeper.