0141 Le bonheur que j’aurais à ne pas être séparé de Gilberte

Le bonheur que j’aurais à ne pas être séparé de Gilberte me rendait désireux mais non capable d’écrire une belle chose qui pût être montrée à M. de Norpois. Après quelques pages préliminaires, l’ennui me faisant tomber la plume des mains, je pleurais de rage en pensant que je n’aurais jamais de talent, que je n’étais pas doué et ne pourrais même pas profiter de la chance que la prochaine venue de M. de Norpois m’offrait de rester toujours à Paris. Seule, l’idée qu’on allait me laisser entendre la Berma me distrayait de mon chagrin. Mais de même que je ne souhaitais voir des tempêtes que sur les côtes où elles étaient les plus violentes, de même je n’aurais voulu entendre la grande actrice que dans un de ces rôles classiques où Swann m’avait dit qu’elle touchait au sublime. Car quand c’est dans l’espoir d’une découverte précieuse que nous désirons recevoir certaines impressions de nature ou d’art, nous avons quelque scrupule à laisser notre âme accueillir à leur place des impressions moindres qui pourraient nous tromper sur la valeur exacte du Beau. La Berma dans Andromaque, dans Les Caprices de Marianne, dans Phèdre, c’était de ces choses fameuses que mon imagination avait tant désirées. J’aurais le même ravissement que le jour où une gondole m’emmènerait au pied du Titien des Frari ou des Carpaccio de San Giorgio dei Schiavoni, si jamais j’entendais réciter par la Berma les vers: «On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous, Seigneur, etc.» Je les connaissais par la simple reproduction en noir et blanc qu’en donnent les éditions imprimées; mais mon cur battait quand je pensais, comme à la réalisation d’un voyage, que je les verrais enfin baigner effectivement dans l’atmosphère et l’ensoleillement de la voix dorée. Un Carpaccio à Venise, la Berma dans Phèdre, chefs-d’uvre d’art pictural ou dramatique que le prestige qui s’attachait à eux rendait en moi si vivants, c’est-à-dire si indivisibles, que si j’avais été voir des Carpaccio dans une salle du Louvre ou la Berma dans quelque pièce dont je n’aurais jamais entendu parler, je n’aurais plus éprouvé le même étonnement délicieux d’avoir enfin les yeux ouverts devant l’objet inconcevable et unique de tant de milliers de mes rêves. Puis, attendant du jeu de la Berma, des révélations sur certains aspects de la noblesse, de la douleur, il me semblait que ce qu’il y avait de grand, de réel dans ce jeu, devait l’être davantage si l’actrice le superposait à une uvre d’une valeur véritable au lieu de broder en somme du vrai et du beau sur une trame médiocre et vulgaire.

Enfin, si j’allais entendre la Berma dans une pièce nouvelle, il ne me serait pas facile de juger de son art, de sa diction, puisque je ne pourrais pas faire le départ entre un texte que je ne connaîtrais pas d’avance et ce que lui ajouteraient des intonations et des gestes qui me sembleraient faire corps avec lui; tandis que les uvres anciennes que je savais par cur, m’apparaissaient comme de vastes espaces réservés et tout prêts où je pourrais apprécier en pleine liberté les inventions dont la Berma les couvrirait, comme à fresque, des perpétuelles trouvailles de son inspiration. Malheureusement, depuis des années qu’elle avait quitté les grandes scènes et faisait la fortune d’un théâtre de boulevard dont elle était l’étoile, elle ne jouait plus de classique, et j’avais beau consulter les affiches, elles n’annonçaient jamais que des pièces toutes récentes, fabriquées exprès pour elle par des auteurs en vogue; quand un matin, cherchant sur la colonne des théâtres les matinées de la semaine du jour de l’an, j’y vis pour la première fois — en fin de spectacle, après un lever de rideau probablement insignifiant dont le titre me sembla opaque parce qu’il contenait tout le particulier d’une action que j’ignorais — deux actes de Phèdre avec Mme Berma, et aux matinées suivantes Le Demi-Monde, les Caprices de Marianne, noms qui, comme celui de Phèdre, étaient pour moi transparents, remplis seulement de clarté, tant l’uvre m’était connue, illuminés jusqu’au fond d’un sourire d’art. Ils me parurent ajouter de la noblesse à Mme Berma elle-même quand je lus dans les journaux après le programme de ces spectacles que c’était elle qui avait résolu de se montrer de nouveau au public dans quelques-unes de ses anciennes créations. Donc, l’artiste savait que certains rôles ont un intérêt qui survit à la nouveauté de leur apparition ou au succès de leur reprise, elle les considérait, interprétés par elle, comme des chefs-d’uvre de musée qu’il pouvait être instructif de remettre sous les yeux de la génération qui l’y avait admirée, ou de celle qui ne l’y avait pas vue. En faisant afficher ainsi, au milieu de pièces qui n’étaient destinées qu’à faire passer le temps d’une soirée, Phèdre, dont le titre n’était pas plus long que les leurs et n’était pas imprimé en caractères différents, elle y ajoutait comme le sous-entendu d’une maîtresse de maison qui, en vous présentant à ses convives au moment d’aller à table, vous dit au milieu des noms d’invités qui ne sont que des invités, et sur le même ton qu’elle a cité les autres: M. Anatole France.



0141 My happiness in the prospect of not being separated

Marcel Proust

"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),

translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)

My happiness in the prospect of not being separated from Gilberte made me desirous, but not capable, of writing something good which could be shewn to M. de Norpois. After a few laboured pages, weariness made the pen drop from my fingers; I cried with anger at the thought that I should never have any talent, that I was not ‘gifted,’ that I could not even take advantage of the chance that M. de Norpois’s coming visit was to offer me of spending the rest of my life in Paris. The recollection that I was to be taken to hear Berma alone distracted me from my grief. But just as I did not wish to see any storms except on those coasts where they raged with most violence, so I should not have cared to hear the great actress except in one of those classic parts in which Swann had told me that she touched the sublime. For when it is in the hope of making a priceless discovery that we desire to receive certain impressions from nature or from works of art, we have certain scruples about allowing our soul to gather, instead of these, other, inferior, impressions, which are liable to make us form a false estimate of the value of Beauty. Berma in Andromaque, in Les Caprices de Marianne, in Phèdre, was one of those famous spectacles which my imagination had so long desired. I should enjoy the same rapture as on the day when in a gondola I glided to the foot of the Titian of the Frari or the Carpaccios of San Giorgio dei Schiavoni, were I ever to hear Berma repeat the lines beginning,

“On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous, Seigneur,——”

I was familiar with them from the simple reproduction in black and white which was given of them upon the printed page; but my heart beat furiously at the thought—as of the realisation of a long-planned voyage—that I should at length behold them, bathed and brought to life in the atmosphere and sunshine of the voice of gold. A Carpaccio in Venice, Berma in Phèdre, masterpieces of pictorial or dramatic art which the glamour, the dignity attaching to them made so living to me, that is to say so indivisible, that if I had been taken to see Carpaccios in one of the galleries of the Louvre, or Berma in some piece of which I had never heard, I should not have experienced the same delicious amazement at finding myself at length, with wide-open eyes, before the unique and inconceivable object of so many thousand dreams. Then, while I waited, expecting to derive from Berma’s playing the revelation of certain aspects of nobility and tragic grief, it would seem to me that whatever greatness, whatever truth there might be in her playing must be enhanced if the actress imposed it upon a work of real value, instead of what would, after all, be but embroidering a pattern of truth and beauty upon a commonplace and vulgar web.

Finally, if I went to hear Berma in a new piece, it would not be easy for me to judge of her art, of her diction, since I should not be able to differentiate between a text which was not already familiar and what she added to it by her intonations and gestures, an addition which would seem to me to be embodied in the play itself; whereas the old plays, the classics which I knew by heart, presented themselves to me as vast and empty walls, reserved and made ready for my inspection, on which I should be able to appreciate without restriction the devices by which Berma would cover them, as with frescoes, with the perpetually fresh treasures of her inspiration. Unfortunately, for some years now, since she had retired from the great theatres, to make the fortune of one on the boulevards where she was the ‘star,’ she had ceased to appear in classic parts; and in vain did I scan the hoardings; they never advertised any but the newest pieces, written specially for her by authors in fashion at the moment. When, one morning, as I stood searching the column of announcements to find the afternoon performances for the week of the New Year holidays, I saw there for the first time—at the foot of the bill, after some probably insignificant curtain-raiser, whose title was opaque to me because it had latent in it all the details of an action of which I was ignorant—two acts of Phèdre with Mme. Berma, and, on the following afternoons, Le Demi-Monde, Les Caprices de Marianne, names which, like that of Phèdre, were for me transparent, filled with light only, so familiar were those works to me, illuminated to their very depths by the revealing smile of art. They seemed to me to invest with a fresh nobility Mme. Berma herself when I read in the newspapers, after the programme of these performances, that it was she who had decided to shew herself once more to the public in some of her early creations. She was conscious, then, that certain stage-parts have an interest which survives the novelty of their first production or the success of a revival; she regarded them, when interpreted by herself, as museum pieces which it might be instructive to set before the eyes of the generation which had admired her in them long ago, or of that which had never yet seen her in them. In thus advertising, in the middle of a column of plays intended only to while away an evening, this Phèdre, a title no longer than any of the rest, nor set in different type, she added something indescribable, as though a hostess, introducing you, before you all go in to dinner, to her other guests, were to mention, casually, amid the string of names which are the names of guests and nothing more, and without any change of tone:—“M. Anatole France.”