Une page de Proust au hasard:
0139 Quant à ma mère, peut-être l’Ambassadeur
Quant à ma mère, peut-être l’Ambassadeur n’avait-il pas par lui-même le genre d’intelligence vers lequel elle se sentait le plus attirée. Et je dois dire que la conversation de M. de Norpois était un répertoire si complet des formes surannées du langage particulières à une carrière, à une classe, et à un temps — un temps qui, pour cette carrière et cette classe-là, pourrait bien ne pas être tout à fait aboli — que je regrette parfois de n’avoir pas retenu purement et simplement les propos que je lui ai entendu tenir. J’aurais ainsi obtenu un effet de démodé, à aussi bon compte et de la même façon que cet acteur du Palais-Royal à qui on demandait où il pouvait trouver ses surprenants chapeaux et qui répondait: «Je ne trouve pas mes chapeaux. Je les garde.» En un mot, je crois que ma mère jugeait M. de Norpois un peu «vieux jeu», ce qui était loin de lui sembler déplaisant au point de vue des manières, mais la charmait moins dans le domaine, sinon des idées — car celles de M. de Norpois étaient fort modernes — mais des expressions. Seulement, elle sentait que c’était flatter délicatement son mari que de lui parler avec admiration du diplomate qui lui marquait une prédilection si rare. En fortifiant dans l’esprit de mon père la bonne opinion qu’il avait de M. de Norpois, et par là en le conduisant à en prendre une bonne aussi de lui-même, elle avait conscience de remplir celui de ses devoirs qui consistait à rendre la vie agréable à son époux, comme elle faisait quand elle veillait à ce que la cuisine fut soignée et le service silencieux. Et comme elle était incapable de mentir à mon père, elle s’entraînait elle-même à admirer l’Ambassadeur pour pouvoir le louer avec sincérité. D’ailleurs, elle goûtait naturellement son air de bonté, sa politesse un peu désuète (et si cérémonieuse que quand, marchant en redressant sa haute taille, il apercevait ma mère qui passait en voiture, avant de lui envoyer un coup de chapeau, il jetait au loin un cigare à peine commencé); sa conversation si mesurée, où il parlait de lui-même le moins possible et tenait toujours compte de ce qui pouvait être agréable à l’interlocuteur, sa ponctualité tellement surprenante à répondre à une lettre que quand venant de lui en envoyer une, mon père reconnaissait l’écriture de M. de Norpois sur une enveloppe, son premier mouvement était de croire que par mauvaise chance leur correspondance s’était croisée: on eût dit qu’il existait, pour lui, à la poste, des levées supplémentaires et de luxe. Ma mère s’émerveillait qu’il fut si exact quoique si occupé, si aimable quoique si répandu, sans songer que les «quoique» sont toujours des «parce que» méconnus, et que (de même que les vieillards sont étonnants pour leur âge, les rois pleins de simplicité, et les provinciaux au courant de tout) c’était les mêmes habitudes qui permettaient à M. de Norpois de satisfaire à tant d’occupations et d’être si ordonné dans ses réponses, de plaire dans le monde et d’être aimable avec nous. De plus, l’erreur de ma mère comme celle de toutes les personnes qui ont trop de modestie, venait de ce qu’elle mettait les choses qui la concernaient au-dessous, et par conséquent en dehors des autres. La réponse qu’elle trouvait que l’ami de mon père avait eu tant de mérite à nous adresser rapidement parce qu’il écrivait par jour beaucoup de lettres, elle l’exceptait de ce grand nombre de lettres dont ce n’était que l’une; de même elle ne considérait pas qu’un dîner chez nous fût pour M. de Norpois un des actes innombrables de sa vie sociale: elle ne songeait pas que l’Ambassadeur avait été habitué autrefois dans la diplomatie à considérer les dîners en ville comme faisant partie de ses fonctions et à y déployer une grâce invétérée dont c’eût été trop lui demander de se départir par extraordinaire quand il venait chez nous.
»


0139 As for my mother, perhaps the Ambassador
Marcel Proust
"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),
translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)
As for my mother, perhaps the Ambassador had not the type of mind towards which she felt herself most attracted. I should add that his conversation furnished so exhaustive a glossary of the superannuated forms of speech peculiar to a certain profession, class and period—a period which, for that profession and that class, might be said not to have altogether passed away—that I sometimes regret that I have not kept any literal record simply of the things that I have heard him say. I should thus have obtained an effect of old-fashioned courtesy by the same process and at as little expense as that actor at the Palais-Royal who, when asked where on earth he managed to find his astounding hats, answered, “I do not find my hats. I keep them.” In a word, I suppose that my mother considered M. de Norpois a trifle ‘out-of-date,’ which was by no means a fault in her eyes, so far as manners were concerned, but attracted her less in the region—not, in this instance, of ideas, for those of M. de Norpois were extremely modern—but of idiom. She felt, however, that she was paying a delicate compliment to her husband when she spoke admiringly of the diplomat who had shewn so remarkable a predilection for him. By confirming in my father’s mind the good opinion that he already had of M. de Norpois, and so inducing him to form a good opinion of himself also, she knew that she was carrying out that one of her wifely duties which consisted in making life pleasant and comfortable for her husband, just as when she saw to it that his dinner was perfectly cooked and served in silence. And as she was incapable of deceiving my father, she compelled herself to admire the old Ambassador, so as to be able to praise him with sincerity. Incidentally she could naturally, and did, appreciate his kindness, his somewhat antiquated courtesy (so ceremonious that when, as he was walking along the street, his tall figure rigidly erect, he caught sight of my mother driving past, before raising his hat to her he would fling away the cigar that he had just lighted); his conversation, so elaborately circumspect, in which he referred as seldom as possible to himself and always considered what might interest the person to whom he was speaking; his promptness in answering a letter, which was so astonishing that whenever my father, just after posting one himself to M. de Norpois, saw his handwriting upon an envelope, his first thought was always one of annoyance that their letters must, unfortunately, have crossed in the post; which, one was led to suppose, bestowed upon him the special and luxurious privilege of extraordinary deliveries and collections at all hours of the day and night. My mother marvelled at his being so punctilious although so busy, so friendly although so much in demand, never realising that ‘although,’ with such people, is invariably an unrecognised ‘because,’ and that (just as old men are always wonderful for their age, and kings extraordinarily simple, and country cousins astonishingly well-informed) it was the same system of habits that enabled M. de Norpois to undertake so many duties and to be so methodical in answering letters, to go everywhere and to be so friendly when he came to us. Moreover she made the mistake which everyone makes who is unduly modest; she rated everything that concerned herself below, and consequently outside the range of, other people’s duties and engagements. The letter which it seemed to her so meritorious in my father’s friend to have written us promptly, since in the course of the day he must have had ever so many letters to write, she excepted from that great number of letters, of which actually it was a unit; in the same way she did not consider that dining with us was, for M. de Norpois, merely one of the innumerable activities of his social life; she never guessed that the Ambassador had trained himself, long ago, to look upon dining-out as one of his diplomatic functions, and to display, at table, an inveterate charm which it would have been too much to have expected him specially to discard when he came to dine with us.