Une page de Proust au hasard:
0138 Disons pour finir qui était le marquis de Norpois
Disons pour finir qui était le marquis de Norpois. Il avait été ministre plénipotentiaire avant la guerre et ambassadeur au Seize Mai, et, malgré cela, au grand étonnement de beaucoup, chargé plusieurs fois depuis, de représenter la France dans des missions extraordinaires — et même comme contrôleur de la Dette, en Égypte, où grâce à ses grandes capacités financières il avait rendu d’importants services — par des cabinets radicaux qu’un simple bourgeois réactionnaire se fût refusé à servir, et auxquels le passé de M. de Norpois, ses attaches, ses opinions eussent dû le rendre suspect. Mais ces ministres avancés semblaient se rendre compte qu’ils montraient par une telle désignation quelle largeur d’esprit était la leur dès qu’il s’agissait des intérêts supérieurs de la France, se mettaient hors de pair des hommes politiques en méritant que le Journal des Débats lui-même, les qualifiât d’hommes d’État, et bénéficiaient enfin du prestige qui s’attache à un nom aristocratique et de l’intérêt qu’éveille comme un coup de théâtre un choix inattendu. Et ils savaient aussi que ces avantages ils pouvaient, en faisant appel à M. de Norpois, les recueillir sans avoir à craindre de celui-ci un manque de loyalisme politique contre lequel la naissance du marquis devait non pas les mettre en garde, mais les garantir. Et en cela le gouvernement de la République ne se trompait pas. C’est d’abord parce qu’une certaine aristocratie, élevée dès l’enfance à considérer son nom comme un avantage intérieur que rien ne peut lui enlever (et dont ses pairs, ou ceux qui sont de naissance plus haute encore, connaissent assez exactement la valeur), sait qu’elle peut s’éviter, car ils ne lui ajouteraient rien, les efforts que sans résultat ultérieur appréciable, font tant de bourgeois, pour ne professer que des opinions bien portées et de ne fréquenter que des gens bien pensants. En revanche, soucieuse de se grandir aux yeux des familles princières ou ducales au-dessous desquelles elle est immédiatement située, cette aristocratie sait qu’elle ne le peut qu’en augmentant son nom de ce qu’il ne contenait pas, de ce qui fait qu’à nom égal, elle prévaudra: une influence politique, une réputation littéraire ou artistique, une grande fortune. Et les frais dont elle se dispense à l’égard de l’inutile hobereau recherché des bourgeois et de la stérile amitié duquel un prince ne lui saurait aucun gré, elle les prodiguera aux hommes politiques, fussent-ils francs-maçons, qui peuvent faire arriver dans les ambassades ou patronner dans les élections, aux artistes ou aux savants dont l’appui aide à «percer» dans la branche où ils priment, à tous ceux enfin qui sont en mesure de conférer une illustration nouvelle ou de faire réussir un riche mariage.
Mais en ce qui concernait M. de Norpois, il y avait surtout que, dans une longue pratique de la diplomatie, il s’était imbu de cet esprit négatif, routinier, conservateur, dit «esprit de gouvernement» et qui est, en effet, celui de tous les gouvernements et, en particulier, sous tous les gouvernements, l’esprit des chancelleries. Il avait puisé dans la carrière, l’aversion, la crainte et le mépris de ces procédés plus ou moins révolutionnaires, et à tout le moins incorrects, que sont les procédés des oppositions. Sauf chez quelques illettrés du peuple et du monde, pour qui la différence des genres est lettre morte, ce qui rapproche, ce n’est pas la communauté des opinions, c’est la consanguinité des esprits. Un académicien du genre de Legouvé et qui serait partisan des classiques, eût applaudi plus volontiers à l’éloge de Victor Hugo par Maxime Ducamp ou Mézières, qu’à celui de Boileau par Claudel. Un même nationalisme suffit à rapprocher Barrès de ses électeurs qui ne doivent pas faire grande différence entre lui et M. Georges Berry, mais non de ceux de ses collègues de l’Académie qui ayant ses opinions politiques mais un autre genre d’esprit, lui préfèreront même des adversaires comme MM. Ribot et Deschanel, dont à leur tour de fidèles monarchistes se sentent beaucoup plus près que de Maurras et de Léon Daudet qui souhaitent cependant aussi le retour du Roi. Avare de ses mots non seulement par pli professionnel de prudence et de réserve, mais aussi parce qu’ils ont plus de prix, offrent plus de nuances aux yeux d’hommes dont les efforts de dix années pour rapprocher deux pays se résument, se traduisent, — dans un discours, dans un protocole — par un simple adjectif, banal en apparence, mais où ils voient tout un monde. M. de Norpois passait pour très froid, à la Commission, où il siégeait à côté de mon père, et où chacun félicitait celui-ci de l’amitié que lui témoignait l’ancien ambassadeur. Elle étonnait mon père tout le premier. Car étant généralement peu aimable, il avait l’habitude de n’être pas recherché en dehors du cercle de ses intimes et l’avouait avec simplicité. Il avait conscience qu’il y avait dans les avances du diplomate, un effet de ce point de vue tout individuel où chacun se place pour décider de ses sympathies, et d’où toutes les qualités intellectuelles ou la sensibilité d’une personne ne seront pas auprès de l’un de nous qu’elle ennuie ou agace une aussi bonne recommandation que la rondeur et la gaieté d’une autre qui passerait, aux yeux de beaucoup pour vide, frivole et nulle. «De Norpois m’a invité de nouveau à dîner; c’est extraordinaire; tout le monde en est stupéfait à la Commission où il n’a de relations privées avec personne. Je suis sûr qu’il va encore me raconter des choses palpitantes sur la guerre de 70.» Mon père savait que seul peut-être, M. de Norpois avait averti l’Empereur de la puissance grandissante et des intentions belliqueuses de la Prusse, et que Bismarck avait pour son intelligence une estime particulière. Dernièrement encore, à l’Opéra, pendant le gala offert au roi Théodose, les journaux avaient remarqué l’entretien prolongé que le souverain avait accordé à M. de Norpois. «Il faudra que je sache si cette visite du Roi a vraiment de l’importance, nous dit mon père qui s’intéressait beaucoup à la politique étrangère. Je sais bien que le père Norpois est très boutonné, mais avec moi, il s’ouvre si gentiment.»
Mais en ce qui concernait M. de Norpois, il y avait surtout que, dans une longue pratique de la diplomatie, il s’était imbu de cet esprit négatif, routinier, conservateur, dit «esprit de gouvernement» et qui est, en effet, celui de tous les gouvernements et, en particulier, sous tous les gouvernements, l’esprit des chancelleries. Il avait puisé dans la carrière, l’aversion, la crainte et le mépris de ces procédés plus ou moins révolutionnaires, et à tout le moins incorrects, que sont les procédés des oppositions. Sauf chez quelques illettrés du peuple et du monde, pour qui la différence des genres est lettre morte, ce qui rapproche, ce n’est pas la communauté des opinions, c’est la consanguinité des esprits. Un académicien du genre de Legouvé et qui serait partisan des classiques, eût applaudi plus volontiers à l’éloge de Victor Hugo par Maxime Ducamp ou Mézières, qu’à celui de Boileau par Claudel. Un même nationalisme suffit à rapprocher Barrès de ses électeurs qui ne doivent pas faire grande différence entre lui et M. Georges Berry, mais non de ceux de ses collègues de l’Académie qui ayant ses opinions politiques mais un autre genre d’esprit, lui préfèreront même des adversaires comme MM. Ribot et Deschanel, dont à leur tour de fidèles monarchistes se sentent beaucoup plus près que de Maurras et de Léon Daudet qui souhaitent cependant aussi le retour du Roi. Avare de ses mots non seulement par pli professionnel de prudence et de réserve, mais aussi parce qu’ils ont plus de prix, offrent plus de nuances aux yeux d’hommes dont les efforts de dix années pour rapprocher deux pays se résument, se traduisent, — dans un discours, dans un protocole — par un simple adjectif, banal en apparence, mais où ils voient tout un monde. M. de Norpois passait pour très froid, à la Commission, où il siégeait à côté de mon père, et où chacun félicitait celui-ci de l’amitié que lui témoignait l’ancien ambassadeur. Elle étonnait mon père tout le premier. Car étant généralement peu aimable, il avait l’habitude de n’être pas recherché en dehors du cercle de ses intimes et l’avouait avec simplicité. Il avait conscience qu’il y avait dans les avances du diplomate, un effet de ce point de vue tout individuel où chacun se place pour décider de ses sympathies, et d’où toutes les qualités intellectuelles ou la sensibilité d’une personne ne seront pas auprès de l’un de nous qu’elle ennuie ou agace une aussi bonne recommandation que la rondeur et la gaieté d’une autre qui passerait, aux yeux de beaucoup pour vide, frivole et nulle. «De Norpois m’a invité de nouveau à dîner; c’est extraordinaire; tout le monde en est stupéfait à la Commission où il n’a de relations privées avec personne. Je suis sûr qu’il va encore me raconter des choses palpitantes sur la guerre de 70.» Mon père savait que seul peut-être, M. de Norpois avait averti l’Empereur de la puissance grandissante et des intentions belliqueuses de la Prusse, et que Bismarck avait pour son intelligence une estime particulière. Dernièrement encore, à l’Opéra, pendant le gala offert au roi Théodose, les journaux avaient remarqué l’entretien prolongé que le souverain avait accordé à M. de Norpois. «Il faudra que je sache si cette visite du Roi a vraiment de l’importance, nous dit mon père qui s’intéressait beaucoup à la politique étrangère. Je sais bien que le père Norpois est très boutonné, mais avec moi, il s’ouvre si gentiment.»
PROUST
MARCEL PROUST - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU - DU COTE DE CHEZ SWANN (COMBRAY - UN AMOUR DE SWANN - NOMS DE PAYS : LE NOM) - A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (AUTOUR DE Mme SWANN - NOMS DE PAYS : LE PAYS) - LE COTE DE GUERMANTES - SODOME ET GOMORRHE - LA PRISONNIERE - ALBERTINE DISPARUE - LE TEMPS RETROUVE
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0138 But who, the reader has been asking
Marcel Proust
"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),
translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)
But who, the reader has been asking, was the Marquis de Norpois? Well, he had been Minister Plenipotentiary before the War, and was actually an Ambassador on the Sixteenth of May; in spite of which, and to the general astonishment, he had since been several times chosen to represent France on Extraordinary Missions,—even as Controller of the Public Debt in Egypt, where, thanks to his great capability as a financier, he had rendered important services—by Radical Cabinets under which a reactionary of the middle classes would have declined to serve, and in whose eyes M. de Norpois, in view of his past, his connexions and his opinions, ought presumably to have been suspect. But these advanced Ministers seemed to consider that, in making such an appointment, they were shewing how broad their own minds were, when the supreme interests of France were at stake, were raising themselves above the general run of politicians, were meriting, from the Journal des Débats itself, the title of ‘Statesmen,’ and were reaping direct advantage from the weight that attaches to an aristocratic name and the dramatic interest always aroused by an unexpected appointment. And they knew also that they could reap these advantages by making an appeal to M. de Norpois, without having to fear any want of political loyalty on his part, a fault against which his noble birth not only need not put them on their guard but offered a positive guarantee. And in this calculation the Government of the Republic were not mistaken. In the first place, because an aristocrat of a certain type, brought up from his cradle to regard his name as an integral part of himself of which no accident can deprive him (an asset of whose value his peers, or persons of even higher rank, can form a fairly exact estimate), knows that he can dispense with the efforts (since they can in no way enhance his position) in which, without any appreciable result, so many public men of the middle class spend themselves,—to profess only the ‘right’ opinions, to frequent only the ‘sound’ people. Anxious, on the other hand, to increase his own importance in the eyes of the princely or ducal families which take immediate precedence of his own, he knows that he can do so by giving his name that complement which hitherto it has lacked, which will give it priority over other names heraldically its equals: such as political power, a literary or an artistic reputation, or a large fortune. And so what he saves by avoiding the society of the ineffective country squires, after whom all the professional families run helter-skelter, but of his intimacy with whom, were he to profess it, a prince would think nothing, he will lavish on the politicians who (free-masons, or worse, though they be) can advance him in Diplomacy or ‘back’ him in an election, and on the artists or scientists whose patronage can help him to ‘arrive’ in those departments in which they excel, on everyone, in fact, who is in a position to confer a fresh distinction or to ‘bring off’ a rich marriage.
But in the character of M. de Norpois there was this predominant feature, that, in the course of a long career of diplomacy, he had become imbued with that negative, methodical, conservative spirit, called ‘governmental,’ which is common to all Governments and, under every Government, particularly inspires its Foreign Office. He had imbibed, during that career, an aversion, a dread, a contempt for the methods of procedure, more or less revolutionary and in any event quite incorrect, which are those of an Opposition. Save in the case of a few illiterates—high or low, it makes no matter—by whom no difference in quality is perceptible, what attracts men one to another is not a common point of view but a consanguinity of spirit. An Academician of the kind of Legouvé, and therefore an upholder of the classics, would applaud Maxime Ducamp’s or Mezière’s eulogy of Victor Hugo with more fervour than that of Boileau by Claudel. A common Nationalism suffices to endear Barrés to his electors, who scarcely distinguish between him and M. Georges Berry, but does not endear him to those of his brother Academicians who, with a similar outlook on politics but a different type of mind, will prefer to him even such open adversaries as M. Ribot and M. Deschanel, with whom, in turn, the most loyal Monarchists feel themselves more closely allied than with Maurras or Léon Daudet, although these also are living in the hope of a glorious Restoration. Miserly in the use of words, not only from a professional scruple of prudence and reserve, but because words themselves have more value, present more subtleties of definition to men whose efforts, protracted over a decade, to bring two countries to an understanding, are condensed, translated—in a speech or in a protocol—into a single adjective, colourless in all appearance, but to them pregnant with a world of meaning, M. de Norpois was considered very stiff, at the Commission, where he sat next to my father, whom everyone else congratulated on the astonishing way in which the old Ambassador unbent to him. My father was himself more astonished than anyone. For not being, as a rule, very affable, his company was little sought outside his own intimate circle, a limitation which he used modestly and frankly to avow. He realised that these overtures were an outcome, in the diplomat, of that point of view which everyone adopts for himself in making his choice of friends, from which all a man’s intellectual qualities, his refinement, his affection are a far less potent recommendation of him, when at the same time he bores or irritates one, than are the mere straightforwardness and good-humour of another man whom most people would regard as frivolous or even fatuous. “De Norpois has asked me to dinner again; it’s quite extraordinary; everyone on the Commission is amazed, as he never has any personal relations with any of us. I am sure he’s going to tell me something thrilling, again, about the ‘Seventy war.” My father knew that M. de Norpois had warned, had perhaps been alone in warning the Emperor of the growing strength and bellicose designs of Prussia, and that Bismarck rated his intelligence most highly. Only the other day, at the Opera, during the gala performance given for King Theodosius, the newspapers had all drawn attention to the long conversation which that Monarch had held with M. de Norpois. “I must ask him whether the King’s visit had any real significance,” my father went on, for he was keenly interested in foreign politics. “I know old Norpois keeps very close as a rule, but when he’s with me he opens out quite charmingly.”