0114 Le peintre ayant été malade, le docteur Cottard lui conseilla un voyage en mer
—«Je ne vous demande pas, monsieur, si un homme dans le mouvement comme vous, a vu, aux Mirlitons, le portrait de Machard qui fait courir tout Paris. Eh bien! qu’en dites-vous? Etes-vous dans le camp de ceux qui approuvent ou dans le camp de ceux qui blâment? Dans tous les salons on ne parle que du portrait de Machard, on n’est pas chic, on n’est pas pur, on n’est pas dans le train, si on ne donne pas son opinion sur le portrait de Machard.»
Swann ayant répondu qu’il n’avait pas vu ce portrait, Mme Cottard eut peur de l’avoir blessé en l’obligeant à le confesser.
—«Ah! c’est très bien, au moins vous l’avouez franchement, vous ne vous croyez pas déshonoré parce que vous n’avez pas vu le portrait de Machard. Je trouve cela très beau de votre part. Hé bien, moi je l’ai vu, les avis sont partagés, il y en a qui trouvent que c’est un peu léché, un peu crème fouettée, moi, je le trouve idéal. Évidemment elle ne ressemble pas aux femmes bleues et jaunes de notre ami Biche. Mais je dois vous l’avouer franchement, vous ne me trouverez pas très fin de siècle, mais je le dis comme je le pense, je ne comprends pas. Mon Dieu je reconnais les qualités qu’il y a dans le portrait de mon mari, c’est moins étrange que ce qu’il fait d’habitude mais il a fallu qu’il lui fasse des moustaches bleues. Tandis que Machard! Tenez justement le mari de l’amie chez qui je vais en ce moment (ce qui me donne le très grand plaisir de faire route avec vous) lui a promis s’il est nommé à l’Académie (c’est un des collègues du docteur) de lui faire faire son portrait par Machard. Évidemment c’est un beau rêve! j’ai une autre amie qui prétend qu’elle aime mieux Leloir. Je ne suis qu’une pauvre profane et Leloir est peut-être encore supérieur comme science. Mais je trouve que la première qualité d’un portrait, surtout quand il coûte 10.000 francs, est d’être ressemblant et d’une ressemblance agréable.»
Ayant tenu ces propos que lui inspiraient la hauteur de son aigrette, le chiffre de son porte-cartes, le petit numéro tracé à l’encre dans ses gants par le teinturier, et l’embarras de parler à Swann des Verdurin, Mme Cottard, voyant qu’on était encore loin du coin de la rue Bonaparte où le conducteur devait l’arrêter, écouta son cœur qui lui conseillait d’autres paroles.
—Les oreilles ont dû vous tinter, monsieur, lui dit-elle, pendant le voyage que nous avons fait avec Mme Verdurin. On ne parlait que de vous.
Swann fut bien étonné, il supposait que son nom n’était jamais proféré devant les Verdurin.
—D’ailleurs, ajouta Mme Cottard, Mme de Crécy était là et c’est tout dire. Quand Odette est quelque part elle ne peut jamais rester bien longtemps sans parler de vous. Et vous pensez que ce n’est pas en mal. Comment! vous en doutez, dit-elle, en voyant un geste sceptique de Swann?
Et emportée par la sincérité de sa conviction, ne mettant d’ailleurs aucune mauvaise pensée sous ce mot qu’elle prenait seulement dans le sens où on l’emploie pour parler de l’affection qui unit des amis:
—Mais elle vous adore! Ah! je crois qu’il ne faudrait pas dire ça de vous devant elle! On serait bien arrangé! A propos de tout, si on voyait un tableau par exemple elle disait: «Ah! s’il était là, c’est lui qui saurait vous dire si c’est authentique ou non. Il n’y a personne comme lui pour ça.» Et à tout moment elle demandait: «Qu’est-ce qu’il peut faire en ce moment? Si seulement il travaillait un peu! C’est malheureux, un garçon si doué, qu’il soit si paresseux. (Vous me pardonnez, n’est-ce pas?)» En ce moment je le vois, il pense à nous, il se demande où nous sommes.» Elle a même eu un mot que j’ai trouvé bien joli; M. Verdurin lui disait: «Mais comment pouvez-vous voir ce qu’il fait en ce moment puisque vous êtes à huit cents lieues de lui?» Alors Odette lui a répondu: «Rien n’est impossible à l’œil d’une amie.» Non je vous jure, je ne vous dis pas cela pour vous flatter, vous avez là une vraie amie comme on n’en a pas beaucoup. Je vous dirai du reste que si vous ne le savez pas, vous êtes le seul. Mme Verdurin me le disait encore le dernier jour (vous savez les veilles de départ on cause mieux): «Je ne dis pas qu’Odette ne nous aime pas, mais tout ce que nous lui disons ne pèserait pas lourd auprès de ce que lui dirait M. Swann.» Oh! mon Dieu, voilà que le conducteur m’arrête, en bavardant avec vous j’allais laisser passer la rue Bonaparte... me rendriez-vous le service de me dire si mon aigrette est droite?»
Et Mme Cottard sortit de son manchon pour la tendre à Swann sa main gantée de blanc d’où s’échappa, avec une correspondance, une vision de haute vie qui remplit l’omnibus, mêlée à l’odeur du teinturier. Et Swann se sentit déborder de tendresse pour elle, autant que pour Mme Verdurin (et presque autant que pour Odette, car le sentiment qu’il éprouvait pour cette dernière n’étant plus mêlé de douleur, n’était plus guère de l’amour), tandis que de la plate-forme il la suivait de ses yeux attendris, qui enfilait courageusement la rue Bonaparte, l’aigrette haute, d’une main relevant sa jupe, de l’autre tenant son en-tout-cas et son porte-cartes dont elle laissait voir le chiffre, laissant baller devant elle son manchon.
Pour faire concurrence aux sentiments maladifs que Swann avait pour Odette, Mme Cottard, meilleur thérapeute que n’eût été son mari, avait greffé à côté d’eux d’autres sentiments, normaux ceux-là, de gratitude, d’amitié, des sentiments qui dans l’esprit de Swann rendraient Odette plus humaine (plus semblable aux autres femmes, parce que d’autres femmes aussi pouvaient les lui inspirer), hâteraient sa transformation définitive en cette Odette aimée d’affection paisible, qui l’avait ramené un soir après une fête chez le peintre boire un verre d’orangeade avec Forcheville et près de qui Swann avait entrevu qu’il pourrait vivre heureux.
Mais les actrices pressenties pour le rôle disparaissent tour à tour...
Production : Films7.com
Réalisation : Paul Robin (ESRA)
Concept & Scénario : AK (Films7.com)
Directeur photo et électro : Stéphanie Arbogast (ESRA)
Ingénieur du son et assistant : Eder Urrejola (ESRA)
CAST :
Maud Bettina-marie
Ben Caloone
Virginie Caloone
Mélody Garotin
Elodie Godart
Sébastien Gonthier






