0111 D’ailleurs ses aveux même, quand elle lui en faisait

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D’ailleurs ses aveux même, quand elle lui en faisait, de fautes qu’elle le supposait avoir découvertes, servaient plutôt pour Swann de point de départ à de nouveaux doutes qu’ils ne mettaient un terme aux anciens. Car ils n’étaient jamais exactement proportionnés à ceux-ci. Odette avait eu beau retrancher de sa confession tout l’essentiel, il restait dans l’accessoire quelque chose que Swann n’avait jamais imaginé, qui l’accablait de sa nouveauté et allait lui permettre de changer les termes du problème de sa jalousie. Et ces aveux il ne pouvait plus les oublier. Son âme les charriait, les rejetait, les berçait, comme des cadavres. Et elle en était empoisonnée.

Une fois elle lui parla d’une visite que Forcheville lui avait faite le jour de la Fête de Paris-Murcie. «Comment, tu le connaissais déjà? Ah! oui, c’est vrai, dit-il en se reprenant pour ne pas paraître l’avoir ignoré.» Et tout d’un coup il se mit à trembler à la pensée que le jour de cette fête de Paris-Murcie où il avait reçu d’elle la lettre qu’il avait si précieusement gardée, elle déjeunait peut-être avec Forcheville à la Maison d’Or. Elle lui jura que non. «Pourtant la Maison d’Or me rappelle je ne sais quoi que j’ai su ne pas être vrai, lui dit-il pour l’effrayer.»—«Oui, que je n’y étais pas allée le soir où je t’ai dit que j’en sortais quand tu m’avais cherchée chez Prévost», lui répondit-elle (croyant à son air qu’il le savait), avec une décision où il y avait, beaucoup plus que du cynisme, de la timidité, une peur de contrarier Swann et que par amour-propre elle voulait cacher, puis le désir de lui montrer qu’elle pouvait être franche. Aussi frappa-t-elle avec une netteté et une vigueur de bourreau et qui étaient exemptes de cruauté car Odette n’avait pas conscience du mal qu’elle faisait à Swann; et même elle se mit à rire, peut-être il est vrai, surtout pour ne pas avoir l’air humilié, confus. «C’est vrai que je n’avais pas été à la Maison Dorée, que je sortais de chez Forcheville. J’avais vraiment été chez Prévost, ça c’était pas de la blague, il m’y avait rencontrée et m’avait demandé d’entrer regarder ses gravures. Mais il était venu quelqu’un pour le voir. Je t’ai dit que je venais de la Maison d’Or parce que j’avais peur que cela ne t’ennuie. Tu vois, c’était plutôt gentil de ma part. Mettons que j’aie eu tort, au moins je te le dis carrément. Quel intérêt aurais-je à ne pas te dire aussi bien que j’avais déjeuné avec lui le jour de la Fête Paris-Murcie, si c’était vrai? D’autant plus qu’à ce moment-là on ne se connaissait pas encore beaucoup tous les deux, dis, chéri.» Il lui sourit avec la lâcheté soudaine de l’être sans forces qu’avaient fait de lui ces accablantes paroles. Ainsi, même dans les mois auxquels il n’avait jamais plus osé repenser parce qu’ils avaient été trop heureux, dans ces mois où elle l’avait aimé, elle lui mentait déjà! Aussi bien que ce moment (le premier soir qu’ils avaient «fait catleya») où elle lui avait dit sortir de la Maison Dorée, combien devait-il y en avoir eu d’autres, recéleurs eux aussi d’un mensonge que Swann n’avait pas soupçonné. Il se rappela qu’elle lui avait dit un jour: «Je n’aurais qu’à dire à Mme Verdurin que ma robe n’a pas été prête, que mon cab est venu en retard. Il y a toujours moyen de s’arranger.» A lui aussi probablement, bien des fois où elle lui avait glissé de ces mots qui expliquent un retard, justifient un changement d’heure dans un rendezvous, ils avaient dû cacher sans qu’il s’en fût douté alors, quelque chose qu’elle avait à faire avec un autre à qui elle avait dit: «Je n’aurai qu’à dire à Swann que ma robe n’a pas été prête, que mon cab est arrivé en retard, il y a toujours moyen de s’arranger.» Et sous tous les souvenirs les plus doux de Swann, sous les paroles les plus simples que lui avait dites autrefois Odette, qu’il avait crues comme paroles d’évangile, sous les actions quotidiennes qu’elle lui avait racontées, sous les lieux les plus accoutumés, la maison de sa couturière, l’avenue du Bois, l’Hippodrome, il sentait (dissimulée à la faveur de cet excédent de temps qui dans les journées les plus détaillées laisse encore du jeu, de la place, et peut servir de cachette à certaines actions), il sentait s’insinuer la présence possible et souterraine de mensonges qui lui rendaient ignoble tout ce qui lui était resté le plus cher, ses meilleurs soirs, la rue La Pérouse elle-même, qu’Odette avait toujours dû quitter à d’autres heures que celles qu’elle lui avait dites, faisant circuler partout un peu de la ténébreuse horreur qu’il avait ressentie en entendant l’aveu relatif à la Maison Dorée, et, comme les bêtes immondes dans la Désolation de Ninive, ébranlant pierre à pierre tout son passé. Si maintenant il se détournait chaque fois que sa mémoire lui disait le nom cruel de la Maison Dorée, ce n’était plus comme tout récemment encore à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce qu’il lui rappelait un bonheur qu’il avait perdu depuis longtemps, mais un malheur qu’il venait seulement d’apprendre. Puis il en fut du nom de la Maison Dorée comme de celui de l’Ile du Bois, il cessa peu à peu de faire souffrir Swann. Car ce que nous croyons notre amour, notre jalousie, n’est pas une même passion continue, indivisible. Ils se composent d’une infinité d’amours successifs, de jalousies différentes et qui sont éphémères, mais par leur multitude ininterrompue donnent l’impression de la continuité, l’illusion de l’unité. La vie de l’amour de Swann, la fidélité de sa jalousie, étaient faites de la mort, de l’infidélité, d’innombrables désirs, d’innombrables doutes, qui avaient tous Odette pour objet. S’il était resté longtemps sans la voir, ceux qui mouraient n’auraient pas été remplacés par d’autres. Mais la présence d’Odette continuait d’ensemencer le cœur de Swann de tendresse et de soupçons alternés.



0111 Besides, her very admissions—when she made any—of faults

Marcel Proust

"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),

translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)

Besides, her very admissions—when she made any—of faults which she supposed him to have discovered, rather served Swann as a starting-point for fresh doubts than they put an end to the old. For her admissions never exactly coincided with his doubts. In vain might Odette expurgate her confession of all its essential part, there would remain in the accessories something which Swann had never yet imagined, which crushed him anew, and was to enable him to alter the terms of the problem of his jealousy. And these admissions he could never forget. His spirit carried them along, cast them aside, then cradled them again in its bosom, like corpses in a river. And they poisoned it.

She spoke to him once of a visit that Forcheville had paid her on the day of the Paris-Murcie Fête. “What! you knew him as long ago as that? Oh, yes, of course you did,” he corrected himself, so as not to shew that he had been ignorant of the fact. And suddenly he began to tremble at the thought that, on the day of the Paris-Murcie Fête, when he had received that letter which he had so carefully preserved, she had been having luncheon, perhaps, with Forcheville at the Maison d’Or. She swore that she had not. “Still, the Maison d’Or reminds me of something or other which, I knew at the time, wasn’t true,” he pursued, hoping to frighten her. “Yes that I hadn’t been there at all that evening when I told you I had just come from there, and you had been looking for me at Prévost’s,” she replied (judging by his manner that he knew) with a firmness that was based not so much upon cynicism as upon timidity, a fear of crossing Swann, which her own self-respect made her anxious to conceal, and a desire to shew him that she could be perfectly frank if she chose. And so she struck him with all the sharpness and force of a headsman wielding his axe, and yet could not be charged with cruelty, since she was quite unconscious of hurting him; she even began to laugh, though this may perhaps, it is true, have been chiefly to keep him from thinking that she was ashamed, at all, or confused. “It’s quite true, I hadn’t been to the Maison Dorée. I was coming away from Forcheville’s. I had, really, been to Prévost’s—that wasn’t a story—and he met me there and asked me to come in and look at his prints. But some one else came to see him. I told you that I was coming from the Maison d’Or because I was afraid you might be angry with me. It was rather nice of me, really, don’t you see? I admit, I did wrong, but at least I’m telling you all about it now, a’n’t I? What have I to gain by not telling you, straight, that I lunched with him on the day of the Paris-Murcie Fête, if it were true? Especially as at that time we didn’t know one another quite so well as we do now, did we, dear?”

He smiled back at her with the sudden, craven weakness of the utterly spiritless creature which these crushing words had made of him. And so, even in the months of which he had never dared to think again, because they had been too happy, in those months when she had loved him, she was already lying to him! Besides that moment (that first evening on which they had “done a cattleya”) when she had told him that she was coming from the Maison Dorée, how many others must there have been, each of them covering a falsehood of which Swann had had no suspicion. He recalled how she had said to him once: “I need only tell Mme. Verdurin that my dress wasn’t ready, or that my cab came late. There is always some excuse.” From himself too, probably, many times when she had glibly uttered such words as explain a delay or justify an alteration of the hour fixed for a meeting, those moments must have hidden, without his having the least inkling of it at the time, an engagement that she had had with some other man, some man to whom she had said: “I need only tell Swann that my dress wasn’t ready, or that my cab came late. There is always some excuse.” And beneath all his most pleasant memories, beneath the simplest words that Odette had ever spoken to him in those old days, words which he had believed as though they were the words of a Gospel, beneath her daily actions which she had recounted to him, beneath the most ordinary places, her dressmaker’s flat, the Avenue du Bois, the Hippodrome, he could feel (dissembled there, by virtue of that temporal superfluity which, after the most detailed account of how a day has been spent, always leaves something over, that may serve as a hiding place for certain unconfessed actions), he could feel the insinuation of a possible undercurrent of falsehood which debased for him all that had remained most precious, his happiest evenings, the Rue La Pérouse itself, which Odette must constantly have been leaving at other hours than those of which she told him; extending the power of the dark horror that had gripped him when he had heard her admission with regard to the Maison Dorée, and, like the obscene creatures in the ‘Desolation of Nineveh,’ shattering, stone by stone, the whole edifice of his past.... If, now, he turned aside whenever his memory repeated the cruel name of the Maison Dorée it was because that name recalled to him, no longer, as, such a little time since, at Mme. de Saint-Euverte’s party, the good fortune which he long had lost, but a misfortune of which he was now first aware. Then it befell the Maison Dorée, as it had befallen the Island in the Bois, that gradually its name ceased to trouble him. For what we suppose to be our love, our jealousy are, neither of them, single, continuous and individual passions. They are composed of an infinity of successive loves, of different jealousies, each of which is ephemeral, although by their uninterrupted multitude they give us the impression of continuity, the illusion of unity. The life of Swann’s love, the fidelity of his jealousy, were formed out of death, of infidelity, of innumerable desires, innumerable doubts, all of which had Odette for their object. If he had remained for any length of time without seeing her, those that died would not have been replaced by others. But the presence of Odette continued to sow in Swann’s heart alternate seeds of love and suspicion.