0100 Swann aimait beaucoup la princesse des Laumes

Swann aimait beaucoup la princesse des Laumes, puis sa vue lui rappelait Guermantes, terre voisine de Combray, tout ce pays qu’il aimait tant et où il ne retournait plus pour ne pas s’éloigner d’Odette. Usant des formes mi-artistes, mi-galantes, par lesquelles il savait plaire à la princesse et qu’il retrouvait tout naturellement quand il se retrempait un instant dans son ancien milieu,—et voulant d’autre part pour lui-même exprimer la nostalgie qu’il avait de la campagne:

—Ah! dit-il à la cantonade, pour être entendu à la fois de Mme de Saint-Euverte à qui il parlait et de Mme des Laumes pour qui il parlait, voici la charmante princesse! Voyez, elle est venue tout exprès de Guermantes pour entendre le Saint-François d’Assise de Liszt et elle n’a eu le temps, comme une jolie mésange, que d’aller piquer pour les mettre sur sa tête quelques petits fruits de prunier des oiseaux et d’aubépine; il y a même encore de petites gouttes de rosée, un peu de la gelée blanche qui doit faire gémir la duchesse. C’est très joli, ma chère princesse.

—Comment la princesse est venue exprès de Guermantes? Mais c’est trop! Je ne savais pas, je suis confuse, s’écrie naïvement Mme de Saint-Euverte qui était peu habituée au tour d’esprit de Swann. Et examinant la coiffure de la princesse: Mais c’est vrai, cela imite... comment dirais-je, pas les châtaignes, non, oh! c’est une idée ravissante, mais comment la princesse pouvait-elle connaître mon programme. Les musiciens ne me l’ont même pas communiqué à moi.

Swann, habitué quand il était auprès d’une femme avec qui il avait gardé des habitudes galantes de langage, de dire des choses délicates que beaucoup de gens du monde ne comprenaient pas, ne daigna pas expliquer à Mme de Saint-Euverte qu’il n’avait parlé que par métaphore. Quant à la princesse, elle se mit à rire aux éclats, parce que l’esprit de Swann était extrêmement apprécié dans sa coterie et aussi parce qu’elle ne pouvait entendre un compliment s’adressant à elle sans lui trouver les grâces les plus fines et une irrésistible drôlerie.

—Hé bien! je suis ravie, Charles, si mes petits fruits d’aubépine vous plaisent. Pourquoi est-ce que vous saluez cette Cambremer, est-ce que vous êtes aussi son voisin de campagne?

Mme de Saint-Euverte voyant que la princesse avait l’air content de causer avec Swann s’était éloignée.

—Mais vous l’êtes vous-même, princesse.

—Moi, mais ils ont donc des campagnes partout, ces gens! Mais comme j’aimerais être à leur place!

—Ce ne sont pas les Cambremer, c’étaient ses parents à elle; elle est une demoiselle Legrandin qui venait à Combray. Je ne sais pas si vous savez que vous êtes la comtesse de Combray et que le chapitre vous doit une redevance.

—Je ne sais pas ce que me doit le chapitre mais je sais que je suis tapée de cent francs tous les ans par le curé, ce dont je me passerais. Enfin ces Cambremer ont un nom bien étonnant. Il finit juste à temps, mais il finit mal! dit-elle en riant.

—Il ne commence pas mieux, répondit Swann.

—En effet cette double abréviation!...

—C’est quelqu’un de très en colère et de très convenable qui n’a pas osé aller jusqu’au bout du premier mot.

—Mais puisqu’il ne devait pas pouvoir s’empêcher de commencer le second, il aurait mieux fait d’achever le premier pour en finir une bonne fois. Nous sommes en train de faire des plaisanteries d’un goût charmant, mon petit Charles, mais comme c’est ennuyeux de ne plus vous voir, ajouta-t-elle d’un ton câlin, j’aime tant causer avec vous. Pensez que je n’aurais même pas pu faire comprendre à cet idiot de Froberville que le nom de Cambremer était étonnant. Avouez que la vie est une chose affreuse. Il n’y a que quand je vous vois que je cesse de m’ennuyer.

Et sans doute cela n’était pas vrai. Mais Swann et la princesse avaient une même manière de juger les petites choses qui avait pour effet—à moins que ce ne fût pour cause—une grande analogie dans la façon de s’exprimer et jusque dans la prononciation. Cette ressemblance ne frappait pas parce que rien n’était plus différent que leurs deux voix. Mais si on parvenait par la pensée à ôter aux propos de Swann la sonorité qui les enveloppait, les moustaches d’entre lesquelles ils sortaient, on se rendait compte que c’étaient les mêmes phrases, les mêmes inflexions, le tour de la coterie Guermantes. Pour les choses importantes, Swann et la princesse n’avaient les mêmes idées sur rien. Mais depuis que Swann était si triste, ressentant toujours cette espèce de frisson qui précède le moment où l’on va pleurer, il avait le même besoin de parler du chagrin qu’un assassin a de parler de son crime. En entendant la princesse lui dire que la vie était une chose affreuse, il éprouva la même douceur que si elle lui avait parlé d’Odette.

—Oh! oui, la vie est une chose affreuse. Il faut que nous nous voyions, ma chère amie. Ce qu’il y a de gentil avec vous, c’est que vous n’êtes pas gaie. On pourrait passer une soirée ensemble.

—Mais je crois bien, pourquoi ne viendriez-vous pas à Guermantes, ma belle-mère serait folle de joie. Cela passe pour très laid, mais je vous dirai que ce pays ne me déplaît pas, j’ai horreur des pays «pittoresques».

—Je crois bien, c’est admirable, répondit Swann, c’est presque trop beau, trop vivant pour moi, en ce moment; c’est un pays pour être heureux. C’est peut-être parce que j’y ai vécu, mais les choses m’y parlent tellement. Dès qu’il se lève un souffle d’air, que les blés commencent à remuer, il me semble qu’il y a quelqu’un qui va arriver, que je vais recevoir une nouvelle; et ces petites maisons au bord de l’eau... je serais bien malheureux!

—Oh! mon petit Charles, prenez garde, voilà l’affreuse Rampillon qui m’a vue, cachez-moi, rappelez-moi donc ce qui lui est arrivé, je confonds, elle a marié sa fille ou son amant, je ne sais plus; peut-être les deux... et ensemble!... Ah! non, je me rappelle, elle a été répudiée par son prince... ayez l’air de me parler pour que cette Bérénice ne vienne pas m’inviter à dîner. Du reste, je me sauve. Ecoutez, mon petit Charles, pour une fois que je vous vois, vous ne voulez pas vous laisser enlever et que je vous emmène chez la princesse de Parme qui serait tellement contente, et Basin aussi qui doit m’y rejoindre. Si on n’avait pas de vos nouvelles par Mémé... Pensez que je ne vous vois plus jamais!

Swann refusa; ayant prévenu M. de Charlus qu’en quittant de chez Mme de Saint-Euverte il rentrerait directement chez lui, il ne se souciait pas en allant chez la princesse de Parme de risquer de manquer un mot qu’il avait tout le temps espéré se voir remettre par un domestique pendant la soirée, et que peut-être il allait trouver chez son concierge. «Ce pauvre Swann, dit ce soir-là Mme des Laumes à son mari, il est toujours gentil, mais il a l’air bien malheureux. Vous le verrez, car il a promis de venir dîner un de ces jours. Je trouve ridicule au fond qu’un homme de son intelligence souffre pour une personne de ce genre et qui n’est même pas intéressante, car on la dit idiote», ajouta-t-elle avec la sagesse des gens non amoureux qui trouvent qu’un homme d’esprit ne devrait être malheureux que pour une personne qui en valût la peine; c’est à peu près comme s’étonner qu’on daigne souffrir du choléra par le fait d’un être aussi petit que le bacille virgule.



Swann was extremely fond of the Princesse des Laumes

Marcel Proust

"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),

translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)

Swann was extremely fond of the Princesse des Laumes, and the sight of her recalled to him Guermantes, a property close to Combray, and all that country which he so dearly loved and had ceased to visit, so as not to be separated from Odette. Slipping into the manner, half-artistic, half-amorous—with which he could always manage to amuse the Princess—a manner which came to him quite naturally whenever he dipped for a moment into the old social atmosphere, and wishing also to express in words, for his own satisfaction, the longing that he felt for the country:

“Ah!” he exclaimed, or rather intoned, in such a way as to be audible at once to Mme. de Saint-Euverte, to whom he spoke, and to Mme. des Laumes, for whom he was speaking, “Behold our charming Princess! See, she has come up on purpose from Guermantes to hear Saint Francis preach to the birds, and has only just had time, like a dear little tit-mouse, to go and pick a few little hips and haws and put them in her hair; there are even some drops of dew upon them still, a little of the hoar-frost which must be making the Duchess, down there, shiver. It is very pretty indeed, my dear Princess.”

“What! The Princess came up on purpose from Guermantes? But that’s too wonderful! I never knew; I’m quite bewildered,” Mme. de Saint-Euverte protested with quaint simplicity, being but little accustomed to Swann’s way of speaking. And then, examining the Princess’s headdress, “Why, you’re quite right; it is copied from... what shall I say, not chestnuts, no,—oh, it’s a delightful idea, but how can the Princess have known what was going to be on my programme? The musicians didn’t tell me, even.”

Swann, who was accustomed, when he was with a woman whom he had kept up the habit of addressing in terms of gallantry, to pay her delicate compliments which most other people would not and need not understand, did not condescend to explain to Mme. de Saint-Euverte that he had been speaking metaphorically. As for the Princess, she was in fits of laughter, both because Swann’s wit was highly appreciated by her set, and because she could never hear a compliment addressed to herself without finding it exquisitely subtle and irresistibly amusing.

“Indeed! I’m delighted, Charles, if my little hips and haws meet with your approval. But tell me, why did you bow to that Cambremer person, are you also her neighbour in the country?”

Mme. de Saint-Euverte, seeing that the Princess seemed quite happy talking to Swann, had drifted away.

“But you are, yourself, Princess!”

“I! Why, they must have ‘countries’ everywhere, those creatures! Don’t I wish I had!”

“No, not the Cambremers; her own people. She was a Legrandin, and used to come to Combray. I don’t know whether you are aware that you are Comtesse de Combray, and that the Chapter owes you a due.”

“I don’t know what the Chapter owes me, but I do know that I’m ‘touched’ for a hundred francs, every year, by the Curé, which is a due that I could very well do without. But surely these Cambremers have rather a startling name. It ends just in time, but it ends badly!” she said with a laugh.

“It begins no better.” Swann took the point.

“Yes; that double abbreviation!”

“Some one very angry and very proper who didn’t dare to finish the first word.”

“But since he couldn’t stop himself beginning the second, he’d have done better to finish the first and be done with it. We are indulging in the most refined form of humour, my dear Charles, in the very best of taste—but how tiresome it is that I never see you now,” she went on in a coaxing tone, “I do so love talking to you. Just imagine, I could not make that idiot Froberville see that there was anything funny about the name Cam-bremer. Do agree that life is a dreadful business. It’s only when I see you that I stop feeling bored.”

Which was probably not true. But Swann and the Princess had the same way of looking at the little things of life—the effect, if not the cause of which was a close analogy between their modes of expression and even of pronunciation. This similarity was not striking because no two things could have been more unlike than their voices. But if one took the trouble to imagine Swann’s utterances divested of the sonority that enwrapped them, of the moustache from under which they emerged, one found that they were the same phrases, the same inflexions, that they had the ‘tone’ of the Guermantes set. On important matters, Swann and the Princess had not an idea in common. But since Swann had become so melancholy, and was always in that trembling condition which precedes a flood of tears, he had the same need to speak about his grief that a murderer has to tell some one about his crime. And when he heard the Princess say that life was a dreadful business, he felt as much comforted as if she had spoken to him of Odette.

“Yes, life is a dreadful business! We must meet more often, my dear friend. What is so nice about you is that you are not cheerful. We could spend a most pleasant evening together.”

“I’m sure we could; why not come down to Guermantes? My mother-in-law would be wild with joy. It’s supposed to be very ugly down there, but I must say, I find the neighborhood not at all unattractive; I have a horror of ‘picturesque spots’.”

“I know it well, it’s delightful!” replied Swann. “It’s almost too beautiful, too much alive for me just at present; it’s a country to be happy in. It’s perhaps because I have lived there, but things there speak to me so. As soon as a breath of wind gets up, and the cornfields begin to stir, I feel that some one is going to appear suddenly, that I am going to hear some news; and those little houses by the water’s edge... I should be quite wretched!”

“Oh! my dearest Charles, do take care; there’s that appalling Rampillon woman; she’s seen me; hide me somewhere, do tell me again, quickly, what it was that happened to her; I get so mixed up; she’s just married off her daughter, or her lover (I never can remember),—perhaps both—to each other! Oh, no, I remember now, she’s been dropped by her Prince... Pretend to be talking, so that the poor old Berenice sha’n’t come and invite me to dinner. Anyhow, I’m going. Listen, my dearest Charles, now that I have seen you, once in a blue moon, won’t you let me carry you off and take you to the Princesse de Parme’s, who would be so pleased to see you (you know), and Basin too, for that matter; he’s meeting me there. If one didn’t get news of you, sometimes, from Mémé... Remember, I never see you at all now!”

Swann declined. Having told M. de Charlus that, on leaving Mme. de Saint-Euverte’s, he would go straight home, he did not care to run the risk, by going on now to the Princesse de Parme’s, of missing a message which he had, all the time, been hoping to see brought in to him by one of the footmen, during the party, and which he was perhaps going to find left with his own porter, at home.

“Poor Swann,” said Mme. des Laumes that night to her husband; “he is always charming, but he does look so dreadfully unhappy. You will see for yourself, for he has promised to dine with us one of these days. I do feel that it’s really absurd that a man of his intelligence should let himself be made to suffer by a creature of that kind, who isn’t even interesting, for they tell me, she’s an absolute idiot!” she concluded with the wisdom invariably shewn by people who, not being in love themselves, feel that a clever man ought to be unhappy only about such persons as are worth his while; which is rather like being astonished that anyone should condescend to die of cholera at the bidding of so insignificant a creature as the common bacillus.

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