0096 Swann s’était avancé, sur l’insistance de Mme de Saint-Euverte

Swann s’était avancé, sur l’insistance de Mme de Saint-Euverte et pour entendre un air d’Orphée qu’exécutait un flûtiste, s’était mis dans un coin où il avait malheureusement comme seule perspective deux dames déjà mûres assises l’une à côté de l’autre, la marquise de Cambremer et la vicomtesse de Franquetot, lesquelles, parce qu’elles étaient cousines, passaient leur temps dans les soirées, portant leurs sacs et suivies de leurs filles, à se chercher comme dans une gare et n’étaient tranquilles que quand elles avaient marqué, par leur éventail ou leur mouchoir, deux places voisines: Mme de Cambremer, comme elle avait très peu de relations, étant d’autant plus heureuse d’avoir une compagne, Mme de Franquetot, qui était au contraire très lancée, trouvait quelque chose d’élégant, d’original, à montrer à toutes ses belles connaissances qu’elle leur préférait une dame obscure avec qui elle avait en commun des souvenirs de jeunesse. Plein d’une mélancolique ironie, Swann les regardait écouter l’intermède de piano («Saint François parlant aux oiseaux», de Liszt) qui avait succédé à l’air de flûte, et suivre le jeu vertigineux du virtuose. Mme de Franquetot anxieusement, les yeux éperdus comme si les touches sur lesquelles il courait avec agilité avaient été une suite de trapèzes d’où il pouvait tomber d’une hauteur de quatre-vingts mètres, et non sans lancer à sa voisine des regards d’étonnement, de dénégation qui signifiaient: «Ce n’est pas croyable, je n’aurais jamais pensé qu’un homme pût faire cela», Mme de Cambremer, en femme qui a reçu une forte éducation musicale, battant la mesure avec sa tête transformée en balancier de métronome dont l’amplitude et la rapidité d’oscillations d’une épaule à l’autre étaient devenues telles (avec cette espèce d’égarement et d’abandon du regard qu’ont les douleurs qui ne se connaissent plus ni ne cherchent à se maîtriser et disent: «Que voulez-vous!») qu’à tout moment elle accrochait avec ses solitaires les pattes de son corsage et était obligée de redresser les raisins noirs qu’elle avait dans les cheveux, sans cesser pour cela d’accélérer le mouvement. De l’autre côté de Mme de Franquetot, mais un peu en avant, était la marquise de Gallardon, occupée à sa pensée favorite, l’alliance qu’elle avait avec les Guermantes et d’où elle tirait pour le monde et pour elle-même beaucoup de gloire avec quelque honte, les plus brillants d’entre eux la tenant un peu à l’écart, peut-être parce qu’elle était ennuyeuse, ou parce qu’elle était méchante, ou parce qu’elle était d’une branche inférieure, ou peut-être sans aucune raison. Quand elle se trouvait auprès de quelqu’un qu’elle ne connaissait pas, comme en ce moment auprès de Mme de Franquetot, elle souffrait que la conscience qu’elle avait de sa parenté avec les Guermantes ne pût se manifester extérieurement en caractères visibles comme ceux qui, dans les mosaïques des églises byzantines, placés les uns au-dessous des autres, inscrivent en une colonne verticale, à côté d’un Saint Personnage les mots qu’il est censé prononcer. Elle songeait en ce moment qu’elle n’avait jamais reçu une invitation ni une visite de sa jeune cousine la princesse des Laumes, depuis six ans que celle-ci était mariée. Cette pensée la remplissait de colère, mais aussi de fierté; car à force de dire aux personnes qui s’étonnaient de ne pas la voir chez Mme des Laumes, que c’est parce qu’elle aurait été exposée à y rencontrer la princesse Mathilde—ce que sa famille ultra-légitimiste ne lui aurait jamais pardonné, elle avait fini par croire que c’était en effet la raison pour laquelle elle n’allait pas chez sa jeune cousine. Elle se rappelait pourtant qu’elle avait demandé plusieurs fois à Mme des Laumes comment elle pourrait faire pour la rencontrer, mais ne se le rappelait que confusément et d’ailleurs neutralisait et au delà ce souvenir un peu humiliant en murmurant: «Ce n’est tout de même pas à moi à faire les premiers pas, j’ai vingt ans de plus qu’elle.» Grâce à la vertu de ces paroles intérieures, elle rejetait fièrement en arrière ses épaules détachées de son buste et sur lesquelles sa tête posée presque horizontalement faisait penser à la tête «rapportée» d’un orgueilleux faisan qu’on sert sur une table avec toutes ses plumes. Ce n’est pas qu’elle ne fût par nature courtaude, hommasse et boulotte; mais les camouflets l’avaient redressée comme ces arbres qui, nés dans une mauvaise position au bord d’un précipice, sont forcés de croître en arrière pour garder leur équilibre. Obligée, pour se consoler de ne pas être tout à fait l’égale des autres Guermantes, de se dire sans cesse que c’était par intransigeance de principes et fierté qu’elle les voyait peu, cette pensée avait fini par modeler son corps et par lui enfanter une sorte de prestance qui passait aux yeux des bourgeoises pour un signe de race et troublait quelquefois d’un désir fugitif le regard fatigué des hommes de cercle. Si on avait fait subir à la conversation de Mme de Gallardon ces analyses qui en relevant la fréquence plus ou moins grande de chaque terme permettent de découvrir la clef d’un langage chiffré, on se fût rendu compte qu’aucune expression, même la plus usuelle, n’y revenait aussi souvent que «chez mes cousins de Guermantes», «chez ma tante de Guermantes», «la santé d’Elzéar de Guermantes», «la baignoire de ma cousine de Guermantes». Quand on lui parlait d’un personnage illustre, elle répondait que, sans le connaître personnellement, elle l’avait rencontré mille fois chez sa tante de Guermantes, mais elle répondait cela d’un ton si glacial et d’une voix si sourde qu’il était clair que si elle ne le connaissait pas personnellement c’était en vertu de tous les principes indéracinables et entêtés auxquels ses épaules touchaient en arrière, comme à ces échelles sur lesquelles les professeurs de gymnastique vous font étendre pour vous développer le thorax.


0096 Swann had gone forward into the room, under pressure

Marcel Proust

"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),

translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)

Swann had gone forward into the room, under pressure from Mme. de Saint-Euverte and in order to listen to an aria from Orfeo which was being rendered on the flute, and had taken up a position in a corner from which, unfortunately, his horizon was bounded by two ladies of ‘uncertain’ age, seated side by side, the Marquise de Cambremer and the Vicomtesse de Franquetot, who, because they were cousins, used to spend their time at parties in wandering through the rooms, each clutching her bag and followed by her daughter, hunting for one another like people at a railway station, and could never be at rest until they had reserved, by marking them with their fans or handkerchiefs, two adjacent chairs; Mme. de Cambremer, since she knew scarcely anyone, being all the more glad of a companion, while Mme. de Franquetot, who, on the contrary, was extremely popular, thought it effective and original to shew all her fine friends that she preferred to their company that of an obscure country cousin with whom she had childish memories in common. Filled with ironical melancholy, Swann watched them as they listened to the pianoforte inter, mezzo (Liszt’s ‘Saint Francis preaching to the birds’) which came after the flute, and followed the virtuoso in his dizzy flight; Mme. de Franquetot anxiously, her eyes starting from her head, as though the keys over which his fingers skipped with such agility were a series of trapezes, from any one of which he might come crashing, a hundred feet, to the ground, stealing now and then a glance of astonishment and unbelief at her companion, as who should say: “It isn’t possible, I would never have believed that a human being could do all that!”; Mme. de Cambremer, as a woman who had received a sound musical education, beating time with her head—transformed for the nonce into the pendulum of a metronome, the sweep and rapidity of whose movements from one shoulder to the other (performed with that look of wild abandonment in her eye which a sufferer shews who is no longer able to analyse his pain, nor anxious to master it, and says merely “I can’t help it”) so increased that at every moment her diamond earrings caught in the trimming of her bodice, and she was obliged to put straight the bunch of black grapes which she had in her hair, though without any interruption of her constantly accelerated motion. On the other side (and a little way in front) of Mme. de Fran-quetot, was the Marquise de Gallardon, absorbed in her favourite meditation, namely upon her own kinship with the Guermantes family, from which she derived both publicly and in private a good deal of glory no unmingled with shame, the most brilliant ornaments of that house remaining somewhat aloof from her, perhaps because she was just a tiresome old woman, or because she was a scandalous old woman, or because she came of an inferior branch of the family, or very possibly for no reason at all. When she found herself seated next to some one whom she did not know, as she was at this moment next to Mme. de Franquetot, she suffered acutely from the feeling that her own consciousness of her Guermantes connection could not be made externally manifest in visible characterer like those which, in the mosaics in Byzantine churches, placed one beneath another, inscribe in a vertical column by the side of some Sacred Personage the words which he is supposed to be uttering. At this moment she was pondering the fact that she had never received an invitation, or even call, from her young cousin the Princesse des Laumes, during the six years that had already elapsed since the latter’s marriage. The thought filled her with anger—and with pride; for, by virtue of having told everyone who expressed surprise at never seeing her at Mme. des Laumes’s, that it was because of the risk of meeting the Princesse Mathilde there—a degradation which her own family, the truest and bluest of Legitimists, would never have forgiven her, she had come gradually to believe that this actually was the reason for her not visiting her young cousin. She remembered, it is true, that she had several times inquired of Mme. des Laumes how they might contrive to meet, but she remembered it only in a confused way, and besides did more than neutralise this slightly humiliating reminiscence by murmuring, “After all, it isn’t for me to take the first step; I am at least twenty years older than she is.” And fortified by these unspoken words she flung her shoulders proudly back until they seemed to part company with her bust, while her head, which lay almost horizontally upon them, made one think of the ‘stuck-on’ head of a pheasant which is brought to the table regally adorned with its feathers. Not that she in the least degree resembled a pheasant, having been endowed by nature with a short and squat and masculine figure; but successive mortifications had given her a backward tilt, such as one may observe in trees which have taken root on the very edge of a precipice and are forced to grow backwards to preserve their balance. Since she was obliged, in order to console herself for not being quite on a level with the rest of the Guermantes, to repeat to herself incessantly that it was owing to the uncompromising rigidity of her principles and pride that she saw so little of them, the constant iteration had gradually remoulded her body, and had given her a sort of ‘bearing’ which was accepted by the plebeian as a sign of breeding, and even kindled, at times, a momentary spark in the jaded eyes of old gentlemen in clubs. Had anyone subjected Mme. de Gallardon’s conversation to that form of analysis which by noting the relative frequency of its several terms would furnish him with the key to a ciphered message, he would at once have remarked that no expression, not even the commonest forms of speech, occurred in it nearly so often as “at my cousins the Guermantes’s,” “at my aunt Guermantes’s,” “Elzéar de Guermantes’s health,” “my cousin Guermantes’s box.” If anyone spoke to her of a distinguished personage, she would reply that, although she was not personally acquainted with him, she had seen him hundreds of times at her aunt Guermantes’s, but she would utter this reply in so icy a tone, with such a hollow sound, that it was at once quite clear that if she did not know the celebrity personally that was because of all the obstinate, ineradicable principles against which her arching shoulders were stretched back to rest, as on one of those ladders on which gymnastic instructors make us ‘extend’ so as to develop the expansion of our chests.

WOMEN IN FILM ART MUSIC :