0042 S’il était assez simple d’aller du côté de Méséglise, c’était une autre affaire d’aller du côté de Guermantes

S’il était assez simple d’aller du côté de Méséglise, c’était une autre affaire d’aller du côté de Guermantes, car la promenade était longue et l’on voulait être sûr du temps qu’il ferait. Quand on semblait entrer dans une série de beaux jours; quand Françoise désespérée qu’il ne tombât pas une goutte d’eau pour les «pauvres récoltes», et ne voyant que de rares nuages blancs nageant à la surface calme et bleue du ciel s’écriait en gémissant: «Ne dirait-on pas qu’on voit ni plus ni moins des chiens de mer qui jouent en montrant là-haut leurs museaux? Ah! ils pensent bien à faire pleuvoir pour les pauvres laboureurs! Et puis quand les blés seront poussés, alors la pluie se mettra à tomber tout à petit patapon, sans discontinuer, sans plus savoir sur quoi elle tombe que si c’était sur la mer»; quand mon père avait reçu invariablement les mêmes réponses favorables du jardinier et du baromètre, alors on disait au dîner: «Demain s’il fait le même temps, nous irons du côté de Guermantes.» On partait tout de suite après déjeuner par la petite porte du jardin et on tombait dans la rue des Perchamps, étroite et formant un angle aigu, remplie de graminées au milieu desquelles deux ou trois guêpes passaient la journée à herboriser, aussi bizarre que son nom d’où me semblaient dériver ses particularités curieuses et sa personnalité revêche, et qu’on chercherait en vain dans le Combray d’aujourd’hui où sur son tracé ancien s’élève l’école. Mais ma rêverie (semblable à ces architectes élèves de Viollet-le-Duc, qui, croyant retrouver sous un jubé Renaissance et un autel du XVIIe siècle les traces d’un chœur roman, remettent tout l’édifice dans l’état où il devait être au XIIe siècle) ne laisse pas une pierre du bâtiment nouveau, reperce et «restitue» la rue des Perchamps. Elle a d’ailleurs pour ces reconstitutions, des données plus précises que n’en ont généralement les restaurateurs: quelques images conservées par ma mémoire, les dernières peut-être qui existent encore actuellement, et destinées à être bientôt anéanties, de ce qu’était le Combray du temps de mon enfance; et parce que c’est lui-même qui les a tracées en moi avant de disparaître, émouvantes,—si on peut comparer un obscur portrait à ces effigies glorieuses dont ma grand’mère aimait à me donner des reproductions—comme ces gravures anciennes de la Cène ou ce tableau de Gentile Bellini dans lesquels l’on voit en un état qui n’existe plus aujourd’hui le chef-d’œuvre de Vinci et le portail de Saint-Marc.

On passait, rue de l’Oiseau, devant la vieille hôtellerie de l’Oiseau flesché dans la grande cour de laquelle entrèrent quelquefois au XVIIe siècle les carrosses des duchesses de Montpensier, de Guermantes et de Montmorency quand elles avaient à venir à Combray pour quelque contestation avec leurs fermiers, pour une question d’hommage. On gagnait le mail entre les arbres duquel apparaissait le clocher de Saint-Hilaire. Et j’aurais voulu pouvoir m’asseoir là et rester toute la journée à lire en écoutant les cloches; car il faisait si beau et si tranquille que, quand sonnait l’heure, on aurait dit non qu’elle rompait le calme du jour mais qu’elle le débarrassait de ce qu’il contenait et que le clocher avec l’exactitude indolente et soigneuse d’une personne qui n’a rien d’autre à faire, venait seulement—pour exprimer et laisser tomber les quelques gouttes d’or que la chaleur y avait lentement et naturellement amassées—de presser, au moment voulu, la plénitude du silence.



0042 If the ‘Méséglise way’ was so easy

Marcel Proust

"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),

translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)

If the ‘Méséglise way’ was so easy, it was a very different matter when we took the ‘Guermantes way,’ for that meant a long walk, and we must make sure, first, of the weather. When we seemed to have entered upon a spell of fine days, when Françoise, in desperation that not a drop was falling upon the ‘poor crops,’ gazing up at the sky and seeing there only a little white cloud floating here and there upon its calm, azure surface, groaned aloud and exclaimed: “You would say they were nothing more nor less than a lot of dogfish swimming about and sticking up their snouts! Ah, they never think of making it rain a little for the poor labourers! And then when the corn is all ripe, down it will come, rattling all over the place, and think no more of where it is falling than if it was on the sea!”—when my father’s appeals to the gardener had met with the same encouraging answer several times in succession, then some one would say, at dinner: “To-morrow, if the weather holds, we might go the Guermantes way.” And off we would set, immediately after luncheon, through the little garden gate which dropped us into the Rue des Perchamps, narrow and bent at a sharp angle, dotted with grass-plots over which two or three wasps would spend the day botanising, a street as quaint as its name, from which its odd characteristics and its personality were, I felt, derived; a street for which one might search in vain through the Combray of to-day, for the public school now rises upon its site. But in my dreams of Combray (like those architects, pupils of Viollet-le-Duc, who, fancying that they can detect, beneath a Renaissance rood-loft and an eighteenth-century altar, traces of a Norman choir, restore the whole church to the state in which it probably was in the twelfth century) I leave not a stone of the modern edifice standing, I pierce through it and ‘restore’ the Rue des Perchamps. And for such reconstruction memory furnishes me with more detailed guidance than is generally at the disposal of restorers; the pictures which it has preserved—perhaps the last surviving in the world to-day, and soon to follow the rest into oblivion—of what Combray looked like in my childhood’s days; pictures which, simply because it was the old Combray that traced their outlines upon my mind before it vanished, are as moving—if I may compare a humble landscape with those glorious works, reproductions of which my grandmother was so fond of bestowing on me—as those old engravings of the ‘Cenacolo,’ or that painting by Gentile Bellini, in which one sees, in a state in which they no longer exist, the masterpiece of Leonardo and the portico of Saint Mark’s.

We would pass, in the Rue de l’Oiseau, before the old hostelry of the Oiseau Flesché, into whose great courtyard, once upon a time, would rumble the coaches of the Duchesses de Montpensier, de Guermantes, and de Montmorency, when they had to come down to Combray for some litigation with their farmers, or to receive homage from them. We would come at length to the Mall, among whose treetops I could distinguish the steeple of Saint-Hilaire. And I should have liked to be able to sit down and spend the whole day there, reading and listening to the bells, for it was so charming there and so quiet that, when an hour struck, you would have said not that it broke in upon the calm of the day, but that it relieved the day of its superfluity, and that the steeple, with the indolent, painstaking exactitude of a person who has nothing else to do, had simply, in order to squeeze out and let fall the few golden drops which had slowly and naturally accumulated in the hot sunlight, pressed, at a given moment, the distended surface of the silence.

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