0017 Dans la chambre voisine, j’entendais ma tante qui causait toute seule

Dans la chambre voisine, j’entendais ma tante qui causait toute seule à mi-voix. Elle ne parlait jamais qu’assez bas parce qu’elle croyait avoir dans la tête quelque chose de cassé et de flottant qu’elle eût déplacé en parlant trop fort, mais elle ne restait jamais longtemps, même seule, sans dire quelque chose, parce qu’elle croyait que c’était salutaire pour sa gorge et qu’en empêchant le sang de s’y arrêter, cela rendrait moins fréquents les étouffements et les angoisses dont elle souffrait; puis, dans l’inertie absolu où elle vivait, elle prêtait à ses moindres sensations une importance extraordinaire; elle les douait d’une motilité qui lui rendait difficile de les garder pour elle, et à défaut de confident à qui les communiquer, elle se les annonçait à elle-même, en un perpétuel monologue qui était sa seule forme d’activité. Malheureusement, ayant pris l’habitude de penser tout haut, elle ne faisait pas toujours attention à ce qu’il n’y eût personne dans la chambre voisine, et je l’entendais souvent se dire à elle-même: «Il faut que je me rappelle bien que je n’ai pas dormi» (car ne jamais dormir était sa grande prétention dont notre langage à tous gardait le respect et la trace: le matin Françoise ne venait pas «l’éveiller», mais «entrait» chez elle; quand ma tante voulait faire un somme dans la journée, on disait qu’elle voulait «réfléchir» ou «reposer»; et quand il lui arrivait de s’oublier en causant jusqu’à dire: «Ce qui m’a réveillée» ou «j’ai rêvé que», elle rougissait et se reprenait au plus vite).

Au bout d’un moment, j’entrais l’embrasser; Françoise faisait infuser son thé; ou, si ma tante se sentait agitée, elle demandait à la place sa tisane et c’étais moi qui étais chargé de faire tomber du sac de pharmacie dans une assiette la quantité de tilleul qu’il fallait mettre ensuite dans l’eau bouillante. Le desséchement des tiges les avait incurvées en un capricieux treillage dans les entrelacs duquel s’ouvraient les fleurs pâles, comme si un peintre les eût arrangées, les eût fait poser de la façon la plus ornementale. Les feuilles, ayant perdu ou changé leur aspect, avaient l’air des choses les impossible disparates, d’une aile transparente de mouche, de l’envers blanc d’une étiquette, d’un pétale de rose, mais qui eussent été empilées, concassées ou tressées comme dans la confection d’un nid. Mille petits détails inutiles,—charmante prodigalité du pharmacien,—qu’on eût supprimés dans une préparation factice, me donnaient, comme un livre où on s’émerveille de rencontrer le nom d’une personne de connaissance, le plaisir de comprendre que c’était bien des tiges de vrais tilleuls, comme ceux que je voyais avenue de la Gare, modifiées, justement parce que c’étaient non des doubles, mais elles-même et qu’elles avaient vieilli. Et chaque caractère nouveau n’y étant que la métamorphose d’un caractère ancien, dans de petites boules grises je reconnaissais les boutons verts qui ne sont pas venus à terme; mais surtout l’éclat rose, lunaire et doux qui faisait se détacher les fleurs dans la forêt fragile des tiges où elles étaient suspendues comme de petites roses d’or,—signe, comme la lueur qui révèle encore sur une muraille la place d’une fresque effacée, de la différence entre les parties de l’arbre qui avaient été «en couleur» et celles qui ne l’avaient pas été—me montrait que ces pétales étaient bien ceux qui avant de fleurir le sac de pharmacie avaient embaumé les soirs de printemps. Cette flamme rose de cierge, c’était leur couleur encore, mais à demi éteinte et assoupie dans cette vie diminuée qu’était la leur maintenant et qui est comme le crépuscule des fleurs. Bientôt ma tante pouvait tremper dan l’infusion bouillante dont elle savourait le goût de feuille morte ou de fleur fanée une petite madeleine dont elle me tendait un morceau quand il était suffisamment amolli.

D’un côté de son lit était une grande commode jaune en bois de citronnier et une table qui tenait à la fois de l’officine et du maître-autel, où, au-dessus d’une statuette de la Vierge et d’une bouteille de Vichy-Célestins, on trouvait des livres de messe et des ordonnances de médicaments, tous ce qu’il fallait pour suivre de son lit les offices et son régime, pour ne manquer l’heure ni de la pepsine, ni des Vêpres. De l’autre côté, son lit longeait la fenêtre, elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se désennuyer, à la façon des princes persans, la chronique quotidienne mais immémoriale de Combray, qu’elle commentait en-suite avec Françoise.

Je n’étais pas avec ma tante depuis cinq minutes, qu’elle me renvoyait par peur que je la fatigue. Elle tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire, et elle me disait: «Allons, mon pauvre enfant, va-t’en, va te préparer pour la messe; et si en bas tu rencontres Françoise, dis-lui de ne pas s’amuser trop longtemps avec vous, qu’elle monte bientôt voir si je n’ai besoin de rien.»



In the next room I could hear my aunt talking

Marcel Proust

"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),

translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)

In the next room I could hear my aunt talking quietly to herself. She never spoke save in low tones, because she believed that there was something broken in her head and floating loose there, which she might displace by talking too loud; but she never remained for long, even when alone, without saying something, because she believed that it was good for her throat, and that by keeping the blood there in circulation it would make less frequent the chokings and other pains to which she was liable; besides, in the life of complete inertia which she led she attached to the least of her sensations an extraordinary importance, endowed them with a Protean ubiquity which made it difficult for her to keep them secret, and, failing a confidant to whom she might communicate them, she used to promulgate them to herself in an unceasing monologue which was her sole form of activity. Unfortunately, having formed the habit of thinking aloud, she did not always take care to see that there was no one in the adjoining room, and I would often hear her saying to herself: “I must not forget that I never slept a wink”—for “never sleeping a wink” was her great claim to distinction, and one admitted and respected in our household vocabulary; in the morning Françoise would not ‘call’ her, but would simply ‘come to’ her; during the day, when my aunt wished to take a nap, we used to say just that she wished to ‘be quiet’ or to ‘rest’; and when in conversation she so far forgot herself as to say “what made me wake up,” or “I dreamed that,” she would flush and at once correct herself.

After waiting a minute, I would go in and kiss her; Françoise would be making her tea; or, if my aunt were feeling ‘upset,’ she would ask instead for her ‘tisane,’ and it would be my duty to shake out of the chemist’s little package on to a plate the amount of lime-blossom required for infusion in boiling water. The drying of the stems had twisted them into a fantastic trellis, in whose intervals the pale flowers opened, as though a painter had arranged them there, grouping them in the most decorative poses. The leaves, which had lost or altered their own appearance, assumed those instead of the most incongruous things imaginable, as though the transparent wings of flies or the blank sides of labels or the petals of roses had been collected and pounded, or interwoven as birds weave the material for their nests. A thousand trifling little details—the charming prodigality of the chemist—details which would have been eliminated from an artificial preparation, gave me, like a book in which one is astonished to read the name of a person whom one knows, the pleasure of finding that these were indeed real lime-blossoms, like those I had seen, when coming from the train, in the Avenue de la Gare, altered, but only because they were not imitations but the very same blossoms, which had grown old. And as each new character is merely a metamorphosis from something older, in these little grey balls I recognised green buds plucked before their time; but beyond all else the rosy, moony, tender glow which lit up the blossoms among the frail forest of stems from which they hung like little golden roses—marking, as the radiance upon an old wall still marks the place of a vanished fresco, the difference between those parts of the tree which had and those which had not been ‘in bloom’—shewed me that these were petals which, before their flowering-time, the chemist’s package had embalmed on warm evenings of spring. That rosy candlelight was still their colour, but half-extinguished and deadened in the diminished life which was now theirs, and which may be called the twilight of a flower. Presently my aunt was able to dip in the boiling infusion, in which she would relish the savour of dead or faded blossom, a little madeleine, of which she would hold out a piece to me when it was sufficiently soft.

At one side of her bed stood a big yellow chest-of-drawers of lemon-wood, and a table which served at once as pharmacy and as high altar, on which, beneath a statue of Our Lady and a bottle of Vichy-Célestins, might be found her service-books and her medical prescriptions, everything that she needed for the performance, in bed, of her duties to soul and body, to keep the proper times for pepsin and for vespers. On the other side her bed was bounded by the window: she had the street beneath her eyes, and would read in it from morning to night to divert the tedium of her life, like a Persian prince, the daily but immemorial chronicles of Combray, which she would discuss in detail afterwards with Françoise.

I would not have been five minutes with my aunt before she would send me away in case I made her tired. She would hold out for me to kiss her sad brow, pale and lifeless, on which at this early hour she would not yet have arranged the false hair and through which the bones shone like the points of a crown of thorns-er the beads of a rosary, and she would say to me: “Now, my poor child, you must go away; go and get ready for mass; and if you see Françoise downstairs, tell her not to stay too long amusing herself with you; she must come up soon to see if I want anything.”

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