0005 Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman

Après le dîner, hélas, j’étais bientôt obligé de quitter maman qui restait à causer avec les autres, au jardin s’il faisait beau, dans le petit salon où tout le monde se retirait s’il faisait mauvais. Tout le monde, sauf ma grand’mère qui trouvait que «c’est une pitié de rester enfermé à la campagne» et qui avait d’incessantes discussions avec mon père, les jours de trop grande pluie, parce qu’il m’envoyait lire dans ma chambre au lieu de rester dehors. «Ce n’est pas comme cela que vous le rendrez robuste et énergique, disait-elle tristement, surtout ce petit qui a tant besoin de prendre des forces et de la volonté.» Mon père haussait les épaules et il examinait le baromètre, car il aimait la météorologie, pendant que ma mère, évitant de faire du bruit pour ne pas le troubler, le regardait avec un respect attendri, mais pas trop fixement pour ne pas chercher à percer le mystère de ses supériorités. Mais ma grand’mère, elle, par tous les temps, même quand la pluie faisait rage et que Françoise avait précipitamment rentré les précieux fauteuils d’osier de peur qu’ils ne fussent mouillés, on la voyait dans le jardin vide et fouetté par l’averse, relevant ses mèches désordonnées et grises pour que son front s’imbibât mieux de la salubrité du vent et de la pluie. Elle disait: «Enfin, on respire!» et parcourait les allées détrempées,—trop symétriquement alignées à son gré par le nouveau jardinier dépourvu du sentiment de la nature et auquel mon père avait demandé depuis le matin si le temps s’arrangerait,—de son petit pas enthousiaste et saccadé, réglé sur les mouvements divers qu’excitaient dans son âme l’ivresse de l’orage, la puissance de l’hygiène, la stupidité de mon éducation et la symétrie des jardins, plutôt que sur le désir inconnu d’elle d’éviter à sa jupe prune les taches de boue sous lesquelles elle disparaissait jusqu’à une hauteur qui était toujours pour sa femme de chambre un désespoir et un problème.

Quand ces tours de jardin de ma grand’mère avaient lieu après dîner, une chose avait le pouvoir de la faire rentrer: c’était, à un des moments où la révolution de sa promenade la ramenait périodiquement, comme un insecte, en face des lumières du petit salon où les liqueurs étaient servies sur la table à jeu,—si ma grand’tante lui criait: «Bathilde! viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» Pour la taquiner, en effet (elle avait apporté dans la famille de mon père un esprit si différent que tout le monde la plaisantait et la tourmentait), comme les liqueurs étaient défendues à mon grand-père, ma grand’tante lui en faisait boire quelques gouttes. Ma pauvre grand’mère entrait, priait ardemment son mari de ne pas goûter au cognac; il se fâchait, buvait tout de même sa gorgée, et ma grand’mère repartait, triste, découragée, souriante pourtant, car elle était si humble de cœur et si douce que sa tendresse pour les autres et le peu de cas qu’elle faisait de sa propre personne et de ses souffrances, se conciliaient dans son regard en un sourire où, contrairement à ce qu’on voit dans le visage de beaucoup d’humains, il n’y a avait d’ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses yeux qui ne pouvaient voir ceux qu’elle chérissait sans les caresser passionnément du regard. Ce supplice que lui infligeait ma grand’tante, le spectacle des vaines prières de ma grand’mère et de sa faiblesse, vaincue d’avance, essayant inutilement d’ôter à mon grand-père le verre à liqueur, c’était de ces choses à la vue desquelles on s’habitue plus tard jusqu’à les considérer en riant et à prendre le parti du persécuteur assez résolument et gaiement pour se persuader à soi-même qu’il ne s’agit pas de persécution; elles me causaient alors une telle horreur, que j’aurais aimé battre ma grand’tante. Mais dès que j’entendais: «Bathilde, viens donc empêcher ton mari de boire du cognac!» déjà homme par la lâcheté, je faisais ce que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a devant nous des souffrances et des injustices: je ne voulais pas les voir; je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris, et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au donjon de Roussainville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi, sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une inviolable solitude: la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté. Hélas! je ne savais pas que, bien plus tristement que les petits écarts de régime de son mari, mon manque de volonté, ma santé délicate, l’incertitude qu’ils projetaient sur mon avenir, préoccupaient ma grand’mère, au cours de ces déambulations incessantes, de l’après-midi et du soir, où on voyait passer et repasser, obliquement levé vers le ciel, son beau visage aux joues brunes et sillonnées, devenues au retour de l’âge presque mauves comme les labours à l’automne, barrées, si elle sortait, par une voilette à demi relevée, et sur lesquelles, amené là par le froid ou quelque triste pensée, était toujours en train de sécher un pleur involontaire.



But after dinner, alas, I was soon obliged to leave Mamma

Marcel Proust

"Remembrance of Things Past" (In Search of Lost Time),

translated by C. K. Scott Moncrieff (1889-1930)

But after dinner, alas, I was soon obliged to leave Mamma, who stayed talking with the others, in the garden if it was fine, or in the little parlour where everyone took shelter when it was wet. Everyone except my grandmother, who held that “It is a pity to shut oneself indoors in the country,” and used to carry on endless discussions with my father on the very wettest days, because he would send me up to my room with a book instead of letting me stay out of doors. “That is not the way to make him strong and active,” she would say sadly, “especially this little man, who needs all the strength and character that he can get.” My father would shrug his shoulders and study the barometer, for he took an interest in meteorology, while my mother, keeping very quiet so as not to disturb him, looked at him with tender respect, but not too hard, not wishing to penetrate the mysteries of his superior mind. But my grandmother, in all weathers, even when the rain was coming down in torrents and Françoise had rushed indoors with the precious wicker armchairs, so that they should not get soaked—you would see my grandmother pacing the deserted garden, lashed by the storm, pushing back her grey hair in disorder so that her brows might be more free to imbibe the life-giving draughts of wind and rain. She would say, “At last one can breathe!” and would run up and down the soaking paths—too straight and symmetrical for her liking, owing to the want of any feeling for nature in the new gardener, whom my father had been asking all morning if the weather were going to improve—with her keen, jerky little step regulated by the various effects wrought upon her soul by the intoxication of the storm, the force of hygiene, the stupidity of my education and of symmetry in gardens, rather than by any anxiety (for that was quite unknown to her) to save her plum-coloured skirt from the spots of mud under which it would gradually disappear to a depth which always provided her maid with a fresh problem and filled her with fresh despair.

When these walks of my grandmother’s took place after dinner there was one thing which never failed to bring her back to the house: that was if (at one of those points when the revolutions of her course brought her, moth-like, in sight of the lamp in the little parlour where the liqueurs were set out on the card-table) my great-aunt called out to her: “Bathilde! Come in and stop your husband from drinking brandy!” For, simply to tease her (she had brought so foreign a type of mind into my father’s family that everyone made a joke of it), my great-aunt used to make my grandfather, who was forbidden liqueurs, take just a few drops. My poor grandmother would come in and beg and implore her husband not to taste the brandy; and he would become annoyed and swallow his few drops all the same, and she would go out again sad and discouraged, but still smiling, for she was so humble and so sweet that her gentleness towards others, and her continual subordination of herself and of her own troubles, appeared on her face blended in a smile which, unlike those seen on the majority of human faces, had no trace in it of irony, save for herself, while for all of us kisses seemed to spring from her eyes, which could not look upon those she loved without yearning to bestow upon them passionate caresses. The torments inflicted on her by my great-aunt, the sight of my grandmother’s vain entreaties, of her in her weakness conquered before she began, but still making the futile endeavour to wean my grandfather from his liqueur-glass—all these were things of the sort to which, in later years, one can grow so well accustomed as to smile at them, to take the tormentor’s side with a. happy determination which deludes one into the belief that it is not, really, tormenting; but in those days they filled me with such horror that I longed to strike my great-aunt. And yet, as soon as I heard her “Bathilde! Come in and stop your husband from drinking brandy!” in my cowardice I became at once a man, and did what all we grown men do when face to face with suffering and injustice; I preferred not to see them; I ran up to the top of the house to cry by myself in a little room beside the schoolroom and beneath the roof, which smelt of orris-root, and was scented also by a wild currant-bush which had climbed up between the stones of the outer wall and thrust a flowering branch in through the half-opened window. Intended for a more special and a baser use, this room, from which, in the daytime, I could see as far as the keep of Roussainville-le-Pin, was for a long time my place of refuge, doubtless because it was the only room whose door Ï was allowed to lock, whenever my occupation was such as required an inviolable solitude; reading or dreaming, secret tears or paroxysms of desire. Alas! I little knew that my own lack of will-power, my delicate health, and the consequent uncertainty as to my future weighed far more heavily on my grandmother’s mind than any little breach of the rules by her husband, during those endless perambulations, afternoon and evening, in which we used to see passing up and down, obliquely raised towards the heavens, her handsome face with its brown and wrinkled cheeks, which with age had acquired almost the purple hue of tilled fields in autumn, covered, if she were walking abroad, by a half-lifted veil, while upon them either the cold or some sad reflection invariably left the drying traces of an involuntary tear.

Post new comment

The content of this field is kept private and will not be shown publicly.

More information about formatting options

CAPTCHA
This question is for testing whether you are a human visitor and to prevent automated spam submissions.

Avertissement: cette publication intégrale en ligne de l'édition originale de A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU est destinée aux amateurs, passionnés et étudiants, pour retrouver un passage, ou lire une page au hasard.

Pour toute étude précise (travail universitaire...), il est nécessaire de se reporter ultérieurement à l'édition qui fait autorité : bibliothèque de la Pléiade, par Jean-Yves Tadié.

Pour le plaisir de suivre la Recherche du temps perdu dans sa continuité, nous recommandons l'édition sonore des Editions Thélème, avec les comédiens André Dussollier, Lambert Wilson, Robin Renucci, Guillaume Gallienne, Denis Podalydès et Michaël Lonsdale.

DERNIERES VIDEOS