PROUST - VISCONTI : L’idée que quelque chose vient trop tard… - Proust au cinéma

"...scénario écrit par Luchino Visconti avec Suso Cecchi d’Amico pour son grand projet avorté : A la recherche du temps perdu.

...Visconti, que toute son oeuvre, sa personne et son âme destinaient à tourner ce film plutôt qu’un autre, savait que sa transposition perdrait la musicalité proustienne mais il espérait bien pénétrer dans la labyrinthe de l’auteur pour dire avec des images la tristesse, la jalousie, une attitude, un souffle d’air…

Visconti-Proust "ça allait de soi" comme le dit Nicole Stéphane, la productrice de ce non-film.

C’était en 1971. Tout était prêt, le financement bouclé, les contrats signés, le script écrit et Sylvana Mangano en Guermantes, Alain Delon en narrateur, Helmut Berger en Morel, Marlon Brando en Charlus, Simone Signoret en Françoise, Edwige Feuillère en Verdurin et la Garbo elle-même en Reine de Naples, tout ce beau monde habillé par Piero Tosi sous les yeux d’une Albertine qui aurait été une comédienne inconnue.

On peut imaginer ce qui aurait pu être mais qui n’a pas été : la magnificence du Guépard sans les défauts de Mort à Venise.

Et puis au dernier moment ça ne s’est pas fait. A la place, il y a eu Ludwig.

Pourquoi ? Visconti ne s’en est jamais expliqué vraiment. On invoque des raisons personnelles. Parce que c’est comme ça.

Le vrai motif, l’auteur le donne en passant. Il l’a trouvé au coeur de l’oeuvre de Visconti, dans ce rapport au temps si proustien :

"l’idée que quelque chose vient trop tard" écrit-il en rappelant que la nostalgie du prince Salina, la mélancolie du professeur Aschenbach sont celles d’un Bergotte bouleversé à en mourir par la Vue de Delft.

Si l’on garde longtemps en soi une phrase, ne fut-ce qu’une seule, après avoir lu un livre, on ne l’a pas lu en vain.

"L’idée que quelque chose vient trop tard…""

Lire toute la note de Pierre Assouline sur le projet d'adaptation de Proust par Visconti:

Visconti dans le labyrinthe proustien - La république des livres - Blog LeMonde.fr

Thierry Jousse : Fantômes et fragments : Proust au cinéma

Visconti et l'univers proustien.

"Plus qu’aucune autre, la tentative de Visconti pour transposer l’univers de Proust au cinéma plane, comme un obsédant fantôme, sur la question.

Initié en 1969, l’édifice impossible construit par le cinéaste italien, encouragé en cette fascinante et délicate entreprise par les producteurs français Nicole Stéphane et Robert Dorfmann, est, en quelque sorte, un cas d’école.

Toute sa vie, Luchino Visconti aura tourné autour de Proust sans parvenir à la résolution de cette passion, ni même à un début de passage à l’acte qu’il différa jusqu’au bout.

 Chez Visconti, Proust est partout ou presque – au coeur de la somptueuse dernière heure du Guépard, sur la plage balbecienne de Mort à Venise, ou dans l’utilisation de la musique de César Franck pour Sandra – mais il est en même temps nulle part, tant l’échec de la transposition est chez lui programmée.

Deux scénarios successifs servirent pourtant de base au projet proustien de Visconti – le premier construit autour de la mémoire et des flash-back qui l’alimentent, le second, signé par la fidèle Suso Cecchi d’Amico, plus linéaire, où le narrateur brille par son absence – mais aucun des deux ne parviendra à passer de l’état de texte à celui de film.

Pourtant, au début des années 1970, tout semble prêt pour que le projet s’incarne enfin : les capitaux sont réunis, les repérages à Paris ou Cabourg ont donné satisfaction au maestro, le casting est plus que sérieusement envisagé… Visconti veut Silvana Mangano pour la duchesse de Guermantes, Marlon Brando pour Charlus, Helmut Berger pour Morel, Alain Delon pour Marcel ou encore Simone Signoret pour Françoise…

Les producteurs parlent de Dustin Hoffmann, de Brigitte Bardot, de Charlotte Rampling…

On évoque même la participation exceptionnelle de l’invisible Greta Garbo dans le bref rôle de la reine de Naples…

Qu’importe ! Tout cela n’est qu’un château de cartes ou de sable qui va bientôt s’effondrer.

On parle alors des exigences démesurées du cinéaste, de sa folie des grandeurs ; on invoque l’influence délètère et jalouse d’Helmut Berger, compagnon de Visconti à l’époque ; on dit que le cinéaste italien aurait préféré adapter Jean Santeuil, le roman de Proust pré-Recherche du temps perdu…

La vérité, s’il y en a une, c’est que Visconti, en dépit ou à cause même de ses affinités avec l’écrivain (fascination pour le monde de l’aristocratie, homosexualité honteuse et cachée, réflexion sur le temps…) a reculé devant l’obstacle comme s’il sentait intimement la part d’impossible lovée au sein même de l’entreprise, comme si le monument proustien se refusait à être visité frontalement et totalement, fût-ce par son plus grand admirateur."

(A lire : Proust au cinéma, Thierry Jousse)

Suite:

Proust, Visconti, Mann... Alfred, Albertine, Tadzio... de la vie au cinéma en passant par le roman...