ORIANE DE GOYON
Ces deux types féminins décadents, l'adolescente perverse et la femme corrompue, ébauchés depuis 1909, étaient introduits au cours de la soirée chez la princesse de Guermantes, dans le Cahier 43.
Montargis, le futur Saint-Loup, parlait au héros des femmes qu'il fréquentait dans les maisons de passe, en particulier "une petite demoiselle d'un nom comme Orcheville", et "une grande personne blonde qui est première femme de chambre chez la baronne Picpus", "un Giorgione".
Mais rien encore de l'amour de celle-ci pour les femmes, premier indice de Gomorrhe dans le texte définitif.
Puis, vers la fin de la soirée, une jeune fille aux roses rouges frôlait le héros dans la foule et appuyait ses seins contre lui.
Désormais, sa rêverie va de l'une à l'autre.
Il se lance d'abord derrière la jeune fille, interroge le prince et la princesse sur son nom, ne la retrouve pas et quitte la soirée.
(...)
Curieusement, la quête de la jeune fille aux roses rouges rappelle la vie de Proust au printemps de 1908, telle qu'elle se reflète dans sa correspondance.
Entre mars et juin, il mentionne souvent une jeune fille, demande des détails sur elle, voudrait sa photographie, cherche à se faire inviter à des bals afin de la rencontrer...
(...)
Le 12 juin, il aperçoit la jeune fille chez la princesse de Polignac, mais il n'est pas présenté, dit-il, à "la plus jolie jeune fille que j'aie jamais vue".
Le 22 juin enfin, chez la princesse Murat, dans la noblesse d'Empire comme chez les Marengo, on le présente à la jeune fille:
"Cela, écrit-il à Albufera, a été pour moi une émotion énorme, (...), mais aussi une grande déception, car de près elle ne m'a plus paru si bien et un peu agaçante dès qu'elle parle, et plus coquette qu'aimable. Je vais repenser plus tranquillement à elle, toutes mes idées sont un peu mélangées."
Il ajoute: "J'ai des idées de travail pour des mois."
L'émotion tombe vite. Dès la lettre suivante au même, il parle froidement:
"Le fait surtout de l'avoir trouvée mille fois moins bien que je ne croyais, tout cela m'a fait un grand bien et donné un grand calme."
Il n'en sera plus question.
Dans le scénario de 1913, le cycle de la rêverie enthousiaste et de la déception se reproduit ainsi sans cesse.
La jeune fille qui hanta Proust en 1908 s'appelait Oriane de Goyon ; née en 1887, elle avait vingt ans et faisait ses débuts dans le monde."
(Antoine Compagnon, préface de Sodome et Gomorrhe, Folio classique, XVIII - XIX)
[Pas de photo de cette Oriane de Goyon née en 1887 disponible en ligne.]

