Mlle Léa, les soeurs de Bloch, à la fois trop habillées et à demi-nues, et les mensonges d'Albertine

0417 - Souvent nous rencontrions les soeurs de Bloch:

A vrai dire les soeurs de Bloch, à la fois trop habillées et à demi-nues, l’air languissant, hardi, fastueux et souillon ne produisaient pas une impression excellente.

Et une de leurs cousines qui n’avait que quinze ans scandalisait le casino par l’admiration qu’elle affichait pour Mlle Léa, dont M. Bloch père prisait très fort le talent d’actrice, mais que son goût ne passait pas pour porter surtout du côté des messieurs.

1419 - Je n’aurais d’ailleurs pas à m’arrêter sur ce séjour que je fis du côté de Combray :

je demandai à Gilberte avec qui elle se promenait avenue des Champs-Élysées, le soir où j’avais vendu les potiches: c’était Léa habillée en homme. Gilberte savait qu’elle connaissait Albertine, mais ne pouvait dire plus.

Ainsi certaines personnes se retrouvent toujours dans notre vie pour préparer nos plaisirs ou nos douleurs.

1222 - Il est possible que le baron fût sincère quand il parlait de Morel comme d’un bon petit camarade :

Sa grossièreté empêche qu’elle soit reproduite ici, mais on peut mentionner que Léa ne lui parlait qu’au féminin en lui disant : « grande sale, va ! », « ma belle chérie, toi tu en es au moins, etc. ». Et dans cette lettre il était question de plusieurs autres femmes qui ne semblaient pas être moins amies de Morel que de Léa.

1183 - Hélas ! une fois auprès de moi, la blonde crémière :

Léa c’était la comédienne amie des deux jeunes filles de Balbec qu’Albertine, sans avoir l’air de les voir, avait un après-midi, au Casino, regardées dans la glace.

Il est vrai qu’à Balbec, Albertine, au nom de Léa, avait pris un ton de componction particulier pour me dire, presque choquée qu’on pût soupçonner une telle vertu :

« Oh non, ce n’est pas du tout une femme comme ça, c’est une femme très bien.»

Malheureusement pour moi, quand Albertine émettait une affirmation de ce genre, ce n’était jamais que le premier stade d’affirmations différentes.

Peu après la première, venait cette deuxième :

« Je ne la connais pas. »

En troisième lieu, quand Albertine m’avait parlé d’une telle personne « insoupçonnable » et que (secundo) elle ne connaissait pas, elle oubliait peu à peu, d’abord avoir dit qu’elle ne la connaissait pas, et, dans une phrase où elle se « coupait » sans le savoir, racontait qu’elle la connaissait.

Ce premier oubli consommé et la nouvelle affirmation ayant été émise, un deuxième oubli commençait, celui que la personne était insoupçonnable.

« Est-ce qu’une telle, demandais-je, n’a pas de telles mœurs ?
– Mais voyons, naturellement, c’est connu comme tout ! »

Aussitôt le ton de componction reprenait pour une affirmation qui était un vague écho, fort amoindri, de la toute première :

« Je dois dire qu’avec moi elle a toujours été d’une convenance parfaite. Naturellement, elle savait que je l’aurais remisée et de la belle manière. Mais enfin cela ne fait rien. Je suis obligée de lui être reconnaissante du vrai respect qu’elle m’a toujours témoigné. On voit qu’elle savait à qui elle avait affaire. »

On se rappelle la vérité parce qu’elle a un nom, des racines anciennes ; mais un mensonge improvisé s’oublie vite.

Albertine oubliait ce dernier mensonge-là, le quatrième, et, un jour où elle voulait gagner ma confiance par des confidences, elle se laissait aller à me dire de la même personne, au début si comme il faut et qu’elle ne connaissait pas :

« Elle a eu le béguin pour moi. Trois ou quatre fois elle m’a demandé de l’accompagner jusque chez elle et de monter la voir. L’accompagner, je n’y voyais pas de mal, devant tout le monde, en plein jour, en plein air. Mais, arrivée à sa porte, je trouvais toujours un prétexte et je ne suis jamais montée. »

Quelque temps après, Albertine faisait allusion à la beauté des objets qu’on voyait chez la même dame.

D’approximation en approximation on fût sans doute arrivé à lui faire dire la vérité, qui était peut-être moins grave que je n’étais porté à le croire, car, peut-être, facile avec les femmes, préférait-elle un amant, et, maintenant que j’étais le sien, n’eût-elle pas songé à Léa.

En tous cas, pour cette dernière je n’en étais qu’à la première affirmation et j’ignorais si Albertine la connaissait.

Déjà, en tous cas pour bien des femmes, il m’eût suffi de rassembler devant mon amie, en une synthèse, ses affirmations contradictoires pour la convaincre de ses fautes (fautes qui sont bien plus aisées, comme les lois astronomiques, à dégager par le raisonnement, qu’à observer, qu’à surprendre dans la réalité).

Mais elle aurait encore mieux aimé dire qu’elle avait menti quand elle avait émis une de ces affirmations, dont ainsi le retrait ferait écrouler tout mon système, plutôt que de reconnaître que tout ce qu’elle avait raconté dès le début n’était qu’un tissu de contes mensongers.

Il en est de semblables dans les Mille et une Nuits, et qui nous y charment. Ils nous font souffrir dans une personne que nous aimons, et à cause de cela nous permettent d’entrer un peu plus avant dans la connaissance de la nature humaine au lieu de nous contenter de nous jouer à sa surface.

Le chagrin pénètre en nous et nous force par la curiosité douloureuse à pénétrer. D’où des vérités que nous ne nous sentons pas le droit de cacher, si bien qu’un athée moribond qui les a découvertes, assuré du néant, insoucieux de la gloire, use pourtant ses dernières heures à tâcher de les faire connaître.

1184 - Sans doute je n’en étais qu’à la première de ces affirmations pour Léa :

Sans doute je n’en étais qu’à la première de ces affirmations pour Léa. J’ignorais même si Albertine la connaissait ou non. N’importe, cela revenait au même. Il fallait à tout prix éviter qu’au Trocadéro elle pût retrouver cette connaissance, ou faire la connaissance de cette inconnue.

Je dis que je ne savais si elle connaissait Léa ou non ; j’avais dû pourtant l’apprendre à Balbec, d’Albertine elle-même.

Car l’oubli anéantissait aussi bien chez moi que chez Albertine une grande part des choses qu’elle m’avait affirmées.

La mémoire, au lieu d’un exemplaire en double, toujours présent à nos yeux, des divers faits de notre vie, est plutôt un néant d’où par instant une similitude actuelle nous permet de tirer, ressuscités, des souvenirs morts ; mais encore il y a mille petits faits qui ne sont pas tombés dans cette virtualité de la mémoire, et qui resteront à jamais incontrôlables pour nous.

Tout ce que nous ignorons se rapporter à la vie réelle de la personne que nous aimons, nous n’y faisons aucune attention, nous oublions aussitôt ce qu’elle nous a dit à propos de tel fait ou de telles gens que nous ne connaissons pas, et l’air qu’elle avait en nous le disant.

Aussi, quand ensuite notre jalousie est excitée par ces mêmes gens, pour savoir si elle ne se trompe pas, si c’est bien à eux qu’elle doit rapporter telle hâte que notre maîtresse a de sortir, tel mécontentement que nous l’en ayons privée en rentrant trop tôt, notre jalousie, fouillant le passé pour en tirer des indications, n’y trouve rien ; toujours rétrospective, elle est comme un historien qui aurait à faire une histoire pour laquelle il n’est aucun document ; toujours en retard, elle se précipite comme un taureau furieux là où ne se trouve pas l’être fier et brillant qui l’irrite de ses piqûres et dont la foule cruelle admire la magnificence et la ruse.

La jalousie se débat dans le vide, incertaine comme nous le sommes dans ces rêves où nous souffrons de ne pas trouver dans sa maison vide une personne que nous avons bien connue dans la vie, mais qui peut-être en est ici une autre et a seulement emprunté les traits d’un autre personnage, incertaine comme nous le sommes plus encore après le réveil quand nous cherchons à identifier tel ou tel détail de notre rêve.

Quel air avait notre amie en nous disant cela ; n’avait-elle pas l’air heureux, ne sifflait-elle même pas, ce qu’elle ne fait que quand elle a quelque pensée amoureuse ?

Au temps de l’amour, pour peu que notre présence l’importune et l’irrite, ne nous a-t-elle pas dit une chose qui se trouve en contradiction avec ce qu’elle nous affirme maintenant, qu’elle connaît ou ne connaît pas telle personne ?

Nous ne le savons pas, nous ne le saurons jamais ; nous nous acharnons à chercher les débris inconsistants d’un rêve, et pendant ce temps notre vie avec notre maîtresse continue, notre vie distraite devant ce que nous ignorons être important pour nous, attentive à ce qui ne l’est peut-être pas, encauchemardée par des êtres qui sont sans rapports réels avec nous, pleine d’oublis, de lacunes, d’anxiétés vaines, notre vie pareille à un songe.