Les acteurs et les actrices - Lucien attendait un hasard qui ne se présentait pas - Les illusions perdues (Balzac)

"Le théâtre, ce premier amour de tous les esprits poétiques, fascina Lucien.

Les acteurs et les actrices lui semblaient des personnages imposants; il ne croyait pas à la possibilité de franchir la rampe et de les voir familièrement. Ces auteurs de ses plaisirs étaient pour lui des êtres merveilleux que les journaux traitaient comme les grands intérêts de l'Etat.

Etre auteur dramatique, se faire jouer, quel rêve caressé! Ce rêve, quelques audacieux, comme Casimir Delavigne, le réalisaient!

Ces fécondes pensées, ces moments de croyance en soi suivis de désespoir agitèrent Lucien et le maintinrent dans la sainte voie du travail et de l'économie, malgré les grondements sourds de plus d'un fanatique désir.

Par excès de sagesse, il se défendit de pénétrer dans le Palais-Royal, ce lieu de perdition où, pendant une seule journée, il avait dépensé cinquante francs chez Véry, et près de cinq cents francs en habits.

Aussi quand il cédait à la tentation de voir Fleury, Talma, les deux Baptiste, ou Michot, n'allait-il pas plus loin que l'obscure galerie où l'on faisait queue dès cinq heures et demie, et où les retardataires étaient obligés d'acheter pour dix sous une place auprès du bureau. Souvent, après être resté là pendant deux heures, ces mots: "Il n'y a plus de billets!" retentissaient à l'oreille de plus d'un étudiant désappointé.

Après le spectacle, Lucien revenait les yeux baissés, ne regardant point dans les rues alors meublées de séductions vivantes.

Peut-être lui arriva-t-il quelques-unes de ces aventures d'une excessive simplicité, mais qui prennent une place immense dans les jeunes imaginations timorées.

Effrayé de la baisse de ses capitaux, un jour où il compta ses écus, Lucien eut des sueurs froides en songeant à la nécessité de s'enquérir d'un libraire et de chercher quelques travaux payés.

Le jeune journaliste dont il s'était fait, à lui seul, un ami, ne venait plus chez Flicoteaux.

Lucien attendait un hasard qui ne se présentait pas.

A Paris, il n'y a de hasard que pour les gens extrêmement répandus;

le nombre des relations y augmente les chances du succès en tout genre, et le hasard aussi est du côté des gros bataillons."

Balzac, Les illusions perdues

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