L'EDUCATION SENTIMENTALE - GUSTAVE FLAUBERT II
DEUXIEME PARTIE
Quand il fut à sa place, dans le coupé, au fond, et que la diligence s’ébranla, emportée par les cinq chevaux détalant à la fois, il sentit une ivresse le submerger. Comme un architecte qui fait le plan d’un palais, il arrangea, d’avance, sa vie. Il l’emplit de délicatesses et de splendeurs ; elle montait jusqu’au ciel ; une prodigalité de choses y apparaissait ; et cette contemplation était si profonde, que les objets extérieurs avaient disparu.
Au bas de la côte de Sourdun, il s’aperçut de l’endroit où l’on était. On n’avait fait que cinq kilomètres, tout au plus ! Il fut indigné. Il abattit le vasistas pour voir la route. Il demanda plusieurs fois au conducteur dans combien de temps, au juste, on arriverait. Il se calma cependant, et il restait dans son coin, les yeux ouverts.
La lanterne, suspendue au siège du postillon, éclairait les croupes des limoniers. Il n’apercevait au-delà que les crinières des autres chevaux qui ondulaient comme des vagues blanches ; leurs haleines formaient un brouillard de chaque côté de l’attelage ; les chaînettes de fer sonnaient, les glaces tremblaient dans leur châssis ; et la lourde voiture, d’un train égal, roulait sur le pavé. Çà et là, on distinguait le mur d’une grange, ou bien une auberge, toute seule. Parfois en passant dans les villages, le four d’un boulanger projetait des lueurs d’incendie, et la silhouette monstrueuse des chevaux courait sur l’autre maison en face. Aux relais, quand on avait dételé, il se faisait un grand silence, pendant une minute. Quelqu’un piétinait en haut, sous la bâche, tandis qu’au seuil d’une porte, une femme, debout, abritait sa chandelle avec sa main. Puis, le conducteur sautant sur le marchepied, la diligence repartait.
A Mormans, on entendit sonner une heure et un quart. « C’est donc aujourd’hui », pensa-t-il, « aujourd’hui même, tantôt ! »
Mais, peu à peu ses espérances et ses souvenirs, Nogent, la rue de Choiseul, Mme Arnoux, sa mère, tout se confondait.
Un bruit sourd de planches le réveilla, on traversait le pont de Charenton, c’était Paris. Alors, ses deux compagnons, Otant l’un sa casquette, l’autre son foulard, se couvrirent de leur chapeau et causèrent. Le premier, un gros homme rouge, en redingote de velours, était un négociant ; le second venait dans la Capitale pour consulter un médecin ; — et, craignant de l’avoir incommodé pendant la nuit, Frédéric lui fit spontanément des excuses, tant il avait l’âme attendrie par le bonheur.
Le quai de la gare se trouvant inondé, sans doute, on continua tout droit, et la campagne recommença. Au loin de hautes cheminées d’usines fumaient. Puis on tourna dans Ivry. On monta une rue ; tout à coup il aperçut le dôme du Panthéon.
La plaine, bouleversée, semblait de vagues ruines. L’enceinte des fortifications y faisait un renflement horizontal ; et, sur les trottoirs en terre qui bordaient la route, de petits arbres sans branches étaient défendus par des lattes hérissées de clous. Des établissements de produits chimiques alternaient avec des chantiers de marchands de bois. De hautes portes, comme il y en a dans les fermes, laissaient voir, par leurs battants entrouverts, l’intérieur d’ignobles cours pleines d’immondices, avec des flaques d’eau sale au milieu. De longs cabarets, couleur sang de boeuf, portaient à leur premier étage, entre les fenêtres, deux queues de billard en sautoir dans une couronne de fleurs peintes ; çà et là, une bicoque de plâtre à moitié construite était abandonnée. Puis, la double ligne de maisons ne discontinua plus ; et, sur la nudité de leurs façades, se détachait, de loin en loin, un gigantesque cigare de fer-blanc, pour indiquer un débit de tabac. Des enseignes de sage-femme représentaient une matrone en bonnet, dodelinant un poupon dans une courtepointe garnie de dentelles. Des affiches couvraient l’angle des murs, et, aux trois quarts déchirées tremblaient au vent comme des guenilles. Des ouvriers en blouse passaient, et des haquets de brasseurs, des fourgons de blanchisseuses, des carrioles de bouchers ; une pluie fine tombait, il faisait froid, le ciel était pâle, mais deux yeux qui valaient pour lui le soleil resplendissaient derrière la brume.
On s’arrêta longtemps à la barrière, car des coquetiers, des rouliers et un troupeau de moutons y faisaient de l’encombrement. Le factionnaire, la capote rabattue, allait et venait devant sa guérite pour se réchauffer. Le commis de l’octroi grimpa sur l’impériale, et une fanfare de cornet à piston éclata. On descendit le boulevard au grand trot, les palonniers battants, les traits flottants. La mèche du long fouet claquait dans l’air humide. Le conducteur lançait son cri sonore : « Allume ! allume ! ohé ! » et les balayeurs se rangeaient, les piétons sautaient en arrière, la boue jaillissait contre les vasistas, on croisait des tombereaux, des cabriolets, des omnibus. Enfin la grille du Jardin des plantes se déploya.
La Seine, jaunâtre, touchait presque au tablier des ponts. Une fraîcheur s’en exhalait. Frédéric l’aspira de toutes ses forces, savourant ce bon air de Paris qui semble contenir des effluves amoureuses et des émanations intellectuelles ; il eut un attendrissement en apercevant le premier fiacre. Et il aimait jusqu’au seuil des marchands de vin garni de paille, jusqu’aux décrotteurs avec leurs boîtes, jusqu’aux garçons épiciers secouant leur brûloir à café. Des femmes trottinaient sous des parapluies ; il se penchait pour distinguer leur figure ; un hasard pouvait avoir fait sortir Mme Arnoux.
Les boutiques défilaient, la foule augmentait, le bruit devenait plus fort. Après le quai Saint-Bernard, le quai de la Tournelle et le quai Montebello, on prit le quai Napoléon ; il voulut voir ses fenêtres, elles étaient loin. Puis on repassa la Seine sur le Pont-Neuf, on descendit jusqu’au Louvre ; et, par les rues Saint-Honoré, Croix des-Petits-Champs et du Bouloi, on atteignit la rue Coq-Héron, et l’on entra dans la cour de l’hôtel.
Pour faire durer son plaisir, Frédéric s’habilla le plus lentement possible, et même il se rendit à pied au boulevard Montmartre ; il souriait à l’idée de revoir, tout à l’heure, sur la plaque de marbre le nom chéri ; il leva les yeux. Plus de vitrines, plus de tableaux, rien !
Il courut à la rue de Choiseul. M. et Mme Arnoux n’y habitaient pas, et une voisine gardait la loge du portier ; Frédéric l’attendit ; enfin, il parut, ce n’était plus le même. Il ne savait point leur adresse.
Frédéric entra dans un café, et, tout en déjeunant, consulta l’Almanach du Commerce. Il y avait trois cents Arnoux, mais pas de Jacques Arnoux ! Où donc logeaient-ils ? Pellerin devait le savoir.
Il se transporta tout en haut du faubourg Poissonnière, à son atelier. La porte n’ayant ni sonnette ni marteau, il donna de grands coups de poing, et il appela, cria. Le vide seul lui répondit.
Il songea ensuite à Hussonnet. Mais où découvrir un pareil homme ? Une fois, Il l’avait accompagné jusqu’à la maison de sa maîtresse, rue de Fleurus. Parvenu dans la rue de Fleurus, Frédéric s’aperçut qu’il ignorait le nom de la demoiselle.
Il eut recours à la Préfecture de police. Il erra d’escalier en escalier, de bureau en bureau. Celui des renseignements se fermait. On lui dit de repasser le lendemain.
Puis il entra chez tous les marchands de tableaux qu’il put découvrir, pour savoir si l’on ne connaissait point Arnoux. M. Arnoux ne faisait plus le commerce.
Enfin, découragé, harassé, malade, il s’en revint à son hôtel et se coucha. Au moment où il s’allongeait entre ses draps, une idée le fit bondir de joie :
« Regimbart ! quel imbécile je suis de n’y avoir pas songé ! »
Le lendemain, dès sept heures, il arriva rue Notre-Dame-des-Victoires devant la boutique d’un rogommiste, où Regimbart avait coutume de prendre le vin blanc. Elle n’était pas encore ouverte ; il fit un tour de promenade aux environs, et, au bout d’une demi-heure, s’y présenta de nouveau. Regimbart en sortait. Frédéric s’élança dans la rue. Il crut même apercevoir au loin son chapeau ; un corbillard et des voitures de deuil s’interposèrent. L’embarras passé, la vision avait disparu.
Heureusement, il se rappela que le Citoyen déjeunait tous les jours à onze heures précises chez un petit restaurateur de la place Gaillon. Il s’agissait de patienter ; et, après une interminable flânerie de la Bourse à la Madeleine, et de la Madeleine au Gymnase, Frédéric, à onze heures précises, entra dans le restaurant de la place Gaillon, sûr d’y trouver son Regimbart.
« Connais pas » dit le gargotier d’un ton rogue.
Frédéric insistait il reprit :
« Je ne le connais plus, monsieur ! » avec un haussement de sourcils majestueux et des oscillations de la tête, qui décelaient un mystère.
Mais, dans leur dernière entrevue, le Citoyen avait parlé de l’estaminet Alexandre. Frédéric avala une brioche, et, sautant dans un cabriolet, s’enquit près du cocher s’il n’y avait point quelque part, sur les hauteurs de Sainte-Geneviève, un certain café Alexandre. Le cocher le conduisit rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel dans un établissement de ce nom-là, et à sa question : « M. Regimbart, s’il vous plaît ? » le cafetier lui répondit, avec un sourire extra-gracieux :
« Nous ne l’avons pas encore vu, monsieur », tandis qu’il jetait à son épouse assise dans le comptoir, un regard d’intelligence.
Et aussitôt se tournant vers l’horloge :
« Mais nous l’aurons, j’espère, d’ici à dix minutes, un quart d’heure tout au plus. — Célestin, vite les feuilles ! — Qu’est-ce que monsieur désire prendre ? »
Quoique n’ayant besoin de rien prendre, Frédéric avala un verre de rhum, puis un verre de kirsch, puis un verre de curaçao, puis différents grogs, tant froids que chauds. Il lut tout le Siècle du jour, et le relut ; il examina, jusque dans les grains du papier, la caricature du Charivari ; à la fin, il savait par coeur les annonces. De temps à autre, des bottes résonnaient sur le trottoir, c’était lui ! et la forme de quelqu’un se profilait sur les carreaux ; mais cela passait toujours !
Afin de se désennuyer, Frédéric changeait de place ; il alla se mettre dans le fond, puis à droite, ensuite à gauche ; et il restait au milieu de la banquette, les deux bras étendus. Mais un chat, foulant délicatement le velours du dossier, lui faisait des peurs en bondissant tout à coup, pour lécher les taches de sirop sur le plateau ; et l’enfant de la maison, un intolérable mioche de quatre ans, jouait avec une crécelle sur les marches du comptoir. Sa maman, petite femme pâlotte, à dents gâtées souriait d’un air stupide. Que pouvait donc faire Regimbart ? Frédéric l’attendait, perdu dans une détresse illimitée.
La pluie sonnait comme grêle, sur la capote du cabriolet. Par l’écartement du rideau de mousseline, il apercevait dans la rue le pauvre cheval, plus immobile qu’un cheval de bois. Le ruisseau, devenu énorme, coulait entre deux rayons des roues, et le cocher s’abritant de la couverture sommeillait ; mais, craignant que son bourgeois ne s’esquivât, de temps à autre il entrouvrait la porte, tout ruisselant comme un fleuve ; — et si les regards pouvaient user les choses, Frédéric aurait dissous l’horloge à force d’attacher dessus les yeux. Elle marchait, cependant. Le sieur Alexandre se promenait — de long en large, en répétant : « il va venir, allez ! il va venir ! » et, pour le distraire, lui tenait des discours, parlait politique. Il poussa même la complaisance jusqu’à lui proposer une partie de dominos.
Enfin, à quatre heures et demie, Frédéric, qui était là depuis midi, se leva d’un bond, déclarant qu’il n’attendait plus.
« Je n’y comprends rien moi-même », répondit le cafetier d’un air candide, « c’est la première fois que manque M. Ledoux ! »
« Comment, M. Ledoux ? »
« Mais oui, monsieur ! »
« J’ai dit Regimbart » s’écria Frédéric exaspéré.
« Ah ! mille excuses vous faites erreur ! — N’est-ce pas, madame Alexandre, monsieur a dit : M. Ledoux ? »
Et, interpellant le garçon :
« Vous l’avez entendu, vous-même, comme moi ? » Pour se venger de son maître, sans doute. Le garçon se contenta de sourire.
Frédéric se fit ramener vers les boulevards, indigné du temps perdu. furieux contre le Citoyen, implorant sa présence comme celle d’un dieu, et bien résolu à l’extraire du fond des caves les plus lointaines. Sa voiture l’agaçait, il la renvoya ; ses idées se brouillaient ; puis tous les noms des cafés qu’il avait entendu prononcer par cet imbécile jaillirent de sa mémoire, à la fois, comme les mille pièces d’un feu d’artifice : café Gascard, café Grimbert, café Halbout. estaminet Bordelais, Havanais, Havrais, Boeuf à la mode. brasserie Allemande, Mère Morel ; et il se transporta dans tous successivement. Mais, dans l’un. Regimbart venait de sortir ; dans un autre, il viendrait peut-être ; dans un troisième, on ne l’avait pas vu depuis six mois ; ailleurs, il avait commandé, hier. un gigot pour samedi. Enfin, chez Vautier, limonadier, Frédéric, ouvrant la porte, se heurta contre le garçon.
« Connaissez-vous M. Regimbart ? »
« Comment, monsieur, si je le connais ? C’est moi qui ai l’honneur de le servir. Il est en haut ; il achève de dîner ! »
Et, la serviette sous le bras, le maître de l’établissement, lui-même, l’aborda :
« Vous demandez M. Regimbart, monsieur ? il était ici à l’instant. »
Frédéric poussa un juron, mais le limonadier affirma qu’il le trouverait chez Bouttevilain, infailliblement.
« Je vous en donne ma parole d’honneur ! il est parti un peu plus tôt que de coutume, car il a un rendez-vous d’affaires avec des messieurs. Mais vous le trouverez, je vous le répète, chez Bouttevilain, rue Saint-Martin, deuxième perron, à gauche, au fond de la cour, entresol, porte à droite ! »
Enfin, il l’aperçut à travers la fumée des pipes, seul, au fond de l’arrière-buvette après le billard, une chope devant lui, le menton baissé et dans une attitude méditative.
« Ah ! il y a longtemps que je vous cherchais, vous ! »
Sans s’émouvoir, Regimbart lui tendit deux doigts seulement, et comme s’il l’avait vu la veille, il débita plusieurs phrases insignifiantes sur l’ouverture de la session.
Frédéric l’interrompit, en lui disant, de l’air le plus naturel qu’il put :
« Arnoux va bien ? »
La réponse fut longue à venir, Regimbart se gargarisait avec son liquide.
« Oui, pas mal ! »
« Où demeure-t-il donc, maintenant ? »
« Mais... rue Paradis-Poissonnière », répondit le Citoyen étonné.
« Quel numéro ? »
« Trente-sept, parbleu, vous êtes drôle ! »
Frédéric se leva :
« Comment, vous partez ? »
« Oui, oui, j’ai une course, une affaire que j’oubliais ! Adieu ! »
Frédéric alla de l’estaminet chez Arnoux, comme soulevé par un vent tiède et avec l’aisance extraordinaire que l’on éprouve dans les songes.
Il se trouva bientôt à un second étage, devant une porte dont la sonnette retentissait ; une servante parut ; une seconde porte s’ouvrit, Mme Arnoux était assise près du feu. Arnoux fit un bond et l’embrasse. Elle avait sur ses genoux un petit garçon de trois ans, à peu près ; sa fille, grande comme elle maintenant, se tenait debout, de l’autre côté de la cheminée.
« Permettez-moi de vous présenter ce monsieur-là », dit Arnoux, en prenant son fils par les aisselles.
Et il s’amusa quelques minutes à le faire sauter en l’air, très haut, pour le recevoir au bout de ses bras.
« Tu vas le tuer ! ah ! mon Dieu ! finis donc ! » s’écriait Mme Arnoux.
Mais Arnoux, jurant qu’il n’y avait pas de danger, continuait, et même zézéyait des caresses en patois marseillais, son langage natal. « Ah ! brave pichoûn, mon poulit rossignolet ! » Puis il demanda à Frédéric pourquoi il avait été si longtemps sans leur écrire, ce qu’il avait pu faire là-bas, ce qui le ramenait.
« Moi, à présent, cher ami, je suis marchand de faïences. Mais causons de vous ! »
Frédéric allégua un long procès, la santé de sa mère, il insista beaucoup là-dessus, afin de se rendre intéressant. Bref, il se fixait à Paris, définitivement cette fois ; et il ne dit rien de l’héritage, — dans la peur de nuire à son passé.
Les rideaux, comme les meubles, étaient en damas de laine marron ; deux oreillers se touchaient contre le traversin ; une bouillotte chauffait dans les charbons ; et l’abat-jour de la lampe, posé au bord de la commode, assombrissait l’appartement. Mme Arnoux avait une robe de chambre en mérinos gros bleu. Le regard tourné vers les cendres et une main sur l’épaule du petit garçon, elle défaisait, de l’autre, le lacet de la brassière ; le mioche en chemise pleurait tout en se grattant la tête, comme M. Alexandre fils.
Frédéric s’était attendu à des spasmes de joie mais les passions s’étiolent quand on les dépayse, et, ne retrouvant plus Mme Arnoux dans le milieu où il l’avait connue, elle lui semblait avoir perdu quelque chose, porter confusément comme une dégradation, enfin n’être pas la même. Le calme de son coeur le stupéfiait. Il s’informa des anciens amis, de Pellerin, entre autres.
« Je ne le vois pas souvent », dit Arnoux.
Elle ajouta :
« Nous ne recevons plus, comme autrefois ! » Etait-ce pour l’avertir qu’on ne lui ferait aucune invitation ? Mais Arnoux, poursuivant ses cordialités, lui reprocha de n’être pas venu dîner avec eux, à l’improviste ; et il expliqua pourquoi il avait changé d’industrie.
« Que voulez-vous faire dans une époque de décadence comme la nôtre ? La grande peinture est passée de mode ! D’ailleurs, on peut mettre de l’art partout. Vous savez, moi, j’aime le Beau ! il faudra un de ces jours que je vous mène à ma fabrique. »
Et il voulut lui montrer, immédiatement, quelques-uns de ses produits dans son magasin à l’entresol.
Les plats, les soupières, les assiettes et les cuvettes encombraient le plancher. Contre les murs étaient dressés de larges carreaux de pavage pour salles de bain et cabinets de toilette, avec sujets mythologiques dans le style de la Renaissance, tandis qu’au milieu une double étagère, montant jusqu’au plafond, supportait des vases à contenir la glace, des pots à fleurs, des candélabres, de petites jardinières et de grandes statuettes polychromes figurant un nègre ou une bergère pompadour. Les démonstrations d’Arnoux ennuyaient Frédéric, qui avait froid et faim.
Il courut au café Anglais, y soupa splendidement, et, tout en mangeant, il se disait :
« J’étais bien bon là-bas avec mes douleurs ! A peine si elle m’a reconnu ! quelle bourgeoise ! »
Et, dans un brusque épanouissement de santé, il se fit des résolutions d’égoïsme. Il se sentait le coeur dur comme la table où ses coudes posaient. Donc, il pouvait, maintenant, se jeter au milieu du monde, sans peur. L’idée des Dambreuse lui vint ; il les utiliserait ; puis il se rappela Deslauriers. « Ah ! ma foi, tant pis ! » Cependant, il lui envoya, par un commissionnaire, un billet lui donnant rendez-vous le lendemain au Palais-Royal, afin de déjeuner ensemble.
La fortune n’était pas si douce pour celui-là.
Il s’était présenté au concours d’agrégation avec une thèse sur le droit de tester, où il soutenait qu’on devait le restreindre autant que possible ; — et, son adversaire l’excitant à lui faire dire des sottises, il en avait dit beaucoup, sans que les examinateurs bronchassent. Puis le hasard avait voulu qu’il tirât au sort, pour sujet de leçon, la Prescription. Alors, Deslauriers s’était livré à des théories déplorables ; les vieilles contestations devaient se produire comme les nouvelles ; pourquoi le propriétaire serait-il privé de son bien parce qu’il n’en peut fournir les titres qu’après trente et un an révolus ? C’était donner la sécurité de l’honnête homme à l’héritier du voleur enrichi. Toutes les injustices étaient consacrées par une extension de ce droit, qui était la tyrannie, l’abus de la force ! Il s’était même écrié :
« Abolissons-le ; et les Francs ne pèseront plus sur les Gaulois, les Anglais sur les Irlandais, les Yankees sur les Peaux-Rouges, les Turcs sur les Arabes, les blancs sur les nègres, la Pologne... »
Le président l’avait interrompu :
« Bien ! bien ! monsieur ! nous n’avons que faire de vos opinions politiques, vous vous représenterez plus tard ! »
Deslauriers n’avait pas voulu se représenter. Mais ce malheureux titre XX du IIIe livre du Code civil était devenu pour lui une montagne d’achoppement. Il élaborait un grand ouvrage sur la Prescription, considérée comme base du droit civil et du droit naturel des peuples ; et il était perdu dans Dunod, Rogérius, Balbus, Merlin, Vazeille, Savigny, Tropiong, et autres lectures considérables. Afin de s’y livrer plus à l’aise, il s’était démis de sa place de maître-clerc. Il vivait en donnant des répétitions, en fabriquant des thèses ; et, aux séances de la Parlote, il effrayait par sa virulence le parti conservateur, tous les jeunes doctrinaires issus de M. Guizot, — si bien qu’il avait, dans un certain monde, une espèce de célébrité, quelque peu mêlée de défiance pour sa personne.
Il arriva au rendez-vous, portant un gros paletot doublé de flanelle rouge, comme celui de Sénécal autrefois.
Le respect humain, à cause du public qui passait, les empêcha de s’étreindre longuement, et ils allèrent jusque chez Véfour, bras dessus bras dessous, en ricanant de plaisir, avec une larme au fond des yeux. Puis, dès qu’ils furent seuls, Deslauriers s’écria :
« Ah ! saprelotte, nous allons nous la repasser douce, maintenant ! »
Frédéric n’aima point cette manière de s’associer, tout de suite, à sa fortune. Son ami témoignait trop de joie pour eux deux, et pas assez pour lui seul.
Ensuite, Deslauriers conta son échec, et peu à peu ses travaux, son existence, parlant de lui-même stoïquement et des autres avec aigreur. Tout lui déplaisait. Pas un homme en place qui ne fût un crétin ou une canaille. Pour un verre mal rincé, il s’emporta contre le garçon, et, sur le reproche anodin de Frédéric :
« Comme si j’allais me gêner pour de pareils cocos, qui vous gagnent jusqu’à des six et huit mille francs par an , qui sont électeurs, éligibles peut-être ! Ah non, non ! »
Puis, d’un air enjoué :
« Mais j’oublie que je parle à un capitaliste, à un Mondor, car tu es un Mondor, maintenant ! »
Et, revenant sur l’héritage, il exprima cette idée : que les successions collatérales (chose injuste en soi, bien qu’il se réjouît de celle-là) seraient abolies, un de ces jours, à la prochaine révolution.
« Tu crois ? » dit Frédéric.
« Compte dessus » répondit-il. « Ça ne peut pas durer on souffre trop Quand je vois dans la misère des gens comme Sénécal... »
« Toujours le Sénécal ! » pensa Frédéric.
« Quoi de neuf, du reste ? Es-tu encore amoureux de Mme Arnoux ! C’est passé, hein ? »
Frédéric, ne sachant que répondre, ferma les yeux en baissant la tête.
À propos d’Arnoux, Deslauriers lui apprit que son journal appartenait maintenant à Hussonnet, lequel l’avait transformé. Cela s’appelait « L’Art, institut littéraire, société par actions de cent francs chacune ; capital social : quarante mille francs », avec la faculté pour chaque actionnaire de pousser là sa copie ; car « la société a pour but de publier les oeuvres des débutants, d’épargner au talent, au génie peut-être. Les crises douloureuses qui abreuvent, etc..., tu vois la blague. » Il y avait cependant quelque chose à faire, c’était de hausser le ton de ladite feuille, puis tout à coup, gardant les mêmes rédacteurs et promettant la suite du feuilleton, de servir aux abonnés un journal politique les avances ne seraient pas énormes.
« Qu’en penses-tu, voyons veux-tu t’y mettre ? »
Frédéric ne repoussa pas la proposition. Mais il fallait attendre le règlement de ses affaires.
« Alors, si tu as besoin de quelque chose... »
« Merci, mon petit ! » dit Deslauriers.
Ensuite, ils fumèrent des puros, accoudés sur la planche de velours, au bord de la fenêtre. Le soleil brillait, l’air était doux, des troupes d’oiseaux voletant s’abattaient dans le jardin ; les statues de bronze et de marbre, lavées par la pluie, miroitaient ; des bonnes en tablier causaient assises sur des chaises ; et l’on entendait les rires des enfants, avec le murmure continu que faisait la gerbe du jet d’eau.
Frédéric s’était senti troublé par l’amertume de Deslauriers ; mais, sous l’influence du vin qui circulait dans ses veines, à moitié endormi, engourdi, et recevant la lumière en plein visage, il n’éprouvait plus qu’un immense bien-être, voluptueusement stupide, — comme une plante saturée de chaleur et d’humidité. Deslauriers, les paupières entre-closes, regardait au loin, vaguement. Sa poitrine se gonflait, et il se mit à dire :
« Ah ! c’était plus beau, quand Camille Desmoulins, debout là-bas sur une table, poussait le peuple à la Bastille ! On vivait dans ce temps-là, on pouvait s’affirmer, prouver sa force ! De simples avocats commandaient à des généraux, des va-nu-pieds battaient les rois, tandis qu’à présent... »
Il se tut, puis tout à coup :
« Bah ! l’avenir est gros »
Et, tambourinant la charge sur les vitres, il déclama ces vers de Barthélémy :
Elle reparaîtra, la terrible Assemblée
Dont, après quarante ans, votre tête est troublée,
Colosse qui sans peur marche d’un pas puissant.
« Je ne sais plus le reste ! Mais il est tard, si nous partions ? »
Et il continua, dans la rue, à exposer ses théories.
Frédéric, sans l’écouter, observait à la devanture des marchands les étoffes et les meubles convenables pour son installation ; et ce fut peut-être la pensée de Mme Arnoux qui le fit s’arrêter à l’étalage d’un brocanteur, devant trois assiettes de faïence. Elles étaient décorées d’arabesques jaunes, à reflets métalliques, et valaient cent écus la pièce. Il les fit mettre de côté.
« Moi, à ta place », dit Deslauriers, « je m’achèterais plutôt de l’argenterie », décelant, par cet amour du cossu, l’homme de mince origine.
Dès qu’il fut seul, Frédéric se rendit chez le célèbre Pomadère, où il se commanda trois pantalons, deux habits, une pelisse de fourrure et cinq gilets ; puis chez un bottier, chez un chemisier, et chez un chapelier, ordonnant partout qu’on se hâtât le plus possible.
Trois jours après, le soir, à son retour du Havre, il trouva chez lui sa garde-robe complète ; et, impatient de s’en servir, il résolut de faire à l’instant même une visite aux Dambreuse. Mais il était trop tôt, huit heures à peine.
« Si j’allais chez les autres ? », se dit-il.
Arnoux, seul, devant sa glace, était en train de se raser. Il lui proposa de le conduire dans un endroit où il s’amuserait, et, au nom de M. Dambreuse :
« Ah ! ça se trouve bien ! Vous verrez là de ses amis venez donc ! ce sera drôle ! »
Frédéric s’excusait, Mme Arnoux reconnut sa voix et lui souhaita le bonjour à travers la cloison, car sa fille était indisposée, elle-même souffrante ; et l’on entendait le bruit d’une cuiller contre un verre, et tout ce frémissement de choses délicatement remuées qui se fait dans la chambre d’un malade. Puis Arnoux disparut pour dire adieu à sa femme. Il entassait les raisons :
« Tu sais bien que c’est sérieux. Il faut que j’y aille, j’y ai besoin, on m’attend. »
« Va, va, mon ami. Amuse-toi ! »
Arnoux héla un fiacre.
« Palais-Royal ! galerie Montpensier. »
Et, se laissant tomber sur les coussins :
« Ah ! comme je suis las, mon cher ! j’en crèverai. Du reste, je peux bien vous le dire, à vous. »
Il se pencha vers son oreille, mystérieusement :
« Je cherche à retrouver le rouge de cuivre des Chinois. »
Et il expliqua ce qu’étaient la couverte et le petit feu.
Arrivé chez Chevet, on lui remit une grande corbeille, qu’il fit porter sur le fiacre. Puis il choisit pour « sa pauvre femme » du raisin, des ananas, différentes curiosités de bouche et recommanda qu’elles fussent envoyées de bonne heure, le lendemain.
Ils allèrent ensuite chez un costumier ; c’était d’un bal qu’il s’agissait. Arnoux prit une culotte de velours bleu, une veste pareille, une perruque rouge ; Frédéric un domino ; et ils descendirent rue de Laval, devant une maison illuminée au second étage par des lanternes de couleur.
Dès le bas de l’escalier, on entendait le bruit des violons.
« Où diable me menez-vous ? » dit Frédéric.
« Chez une bonne fille ! n’ayez pas peur ! »
Un groom leur ouvrit la porte, et ils entrèrent dans l’antichambre, où des paletots, des manteaux et des châles étaient jetés en pile sur des chaises. Une jeune femme, en costume de dragon Louis XV, la traversait en ce moment-là. C’était Mlle Rose-Annette Bron, la maîtresse du lieu.
« Eh bien ? » dit Arnoux.
« C’est fait ! » répondit-elle.
« Ah ! merci, mon ange ! »
Et il voulut l’embrasser.
« Prends donc garde, imbécile ! tu vas gâter mon maquillage ! »
Arnoux présenta Frédéric.
« Tapez là dedans, monsieur, soyez le bienvenu ! » Elle écarta une portière derrière elle, et se mit à crier emphatiquement :
« Le sieur Arnoux, marmiton, et un prince de ses amis ! »
Frédéric fut d’abord ébloui par les lumières ; il n’aperçut que de la soie, du velours, des épaules nues, une masse de couleurs qui se balançait aux sons d’un orchestre caché par des verdures, entre des murailles tendues de soie jaune, avec des portraits au pastel, çà et là, et des torchères de cristal en style Louis XVI. De hautes lampes, dont les globes dépolis ressemblaient à des boules de neige, dominaient des corbeilles de fleurs, posées sur des consoles, dans les coins ; — et, en face, après une seconde pièce plus petite, on distinguait, dans une troisième, un lit à colonnes torses, ayant une glace de Venise à son chevet.
Les danses s’arrêtèrent, et il y eut des applaudissements, un vacarme de joie, à la vue d’Arnoux s’avançant avec son panier sur la tête ; les victuailles faisaient bosse au milieu. « Gare au lustre ! » Frédéric leva les yeux : c’était le lustre en vieux saxe qui ornait la boutique de l’Art industriel ; le souvenir des anciens jours passa dans sa mémoire ; mais un fantassin de la Ligne en petite tenue, avec cet air nigaud que la tradition donne aux conscrits, se planta devant lui, en écartant les deux bras pour marquer l’étonnement ; et il reconnut, malgré les effroyables moustaches noires extra-pointues qui le défiguraient, son ancien ami Hussonnet. Dans un charabia moitié alsacien, moitié nègre, le bohème l’accablait de félicitations, l’appelant son colonel. Frédéric, décontenancé par toutes ces personnes ne savait que répondre. Un archet ayant frappé sur un pupitre, danseurs et danseuses se mirent en place.
Ils étaient une soixantaine environ, les femmes pour la plupart en villageoises ou en marquises, et les hommes, presque tous d’âge mûr, en costumes de routier, de débardeur ou de matelot.
Frédéric, s’étant rangé contre le mur, regarda le quadrille devant lui.
Un vieux beau, vêtu, comme un doge vénitien, d’une longue simarre de soie pourpre, dansait avec Mme Rosanette, qui portait un habit vert, une culotte de tricot et des bottes molles à éperons d’or. Le couple en face se composait d’un Arnaute chargé de yatagans et d’une Suissesse aux yeux bleus, blanche comme du lait, potelée comme une caille, en manches de chemise et corset rouge. Pour faire valoir sa chevelure qui lui descendait jusqu’aux jarrets, une grande blonde, marcheuse à l’Opéra, s’était mise en femme sauvage ; et, par-dessus son maillot de couleur brune, n’avait qu’un pagne de cuir, des bracelets de verroterie, et un diadème de clinquant, d’où s’élevait une haute gerbe en plumes de paon. Devant elle, un Pritchard, affublé d’un habit noir grotesquement large, battait la mesure avec son coude sur sa tabatière. Un petit berger Watteau, azur et argent comme un clair de lune, choquait sa houlette contre le thyrse d’une Bacchante, couronnée de raisins, une peau de léopard sur le flanc gauche et des cothurnes à rubans d’or. De l’autre côté une Polonaise, en spencer de velours nacarat, balançait son jupon de gaze sur ses bas de soie gris perle, pris dans des bottines roses cerclées de fourrure blanche. Elle souriait à un quadragénaire ventru, déguisé en enfant de choeur, et qui gambadait très haut, levant d’une main son surplis et retenant de l’autre sa calotte rouge. Mais la reine, l’étoile, c’était mademoiselle Loulou, célèbre danseuse des bals publics. Comme elle se trouvait riche maintenant, elle portait une large collerette de dentelle sur sa veste de velours noir uni ; et son large pantalon de soie ponceau, collant sur la croupe et serré à la taille par une écharpe de cachemire, avait, tout le long de la couture, des petits camélias blancs naturels. Sa mine pâle, un peu bouffie et à nez retroussé, semblait plus insolente encore par l’ébouriffure de sa perruque où tenait un chapeau d’homme, en feutre gris, plié d’un coup de poing sur l’oreille droite ; et, dans les bonds qu’elle faisait, ses escarpins à boucles de diamants atteignaient presque au nez de son voisin, un grand Baron moyen âge tout empêtré dans une armure de fer. Il y avait aussi un Ange, un glaive d’or à la main, deux ailes de cygne dans le dos, et qui, allant, venant, perdant à toute minute son cavalier, un Louis XIV, ne comprenait rien aux figures et embarrassait la contredanse.
Frédéric, en regardant ces personnes, éprouvait un sentiment d’abandon, un malaise. Il songeait encore à Mme Arnoux et il lui semblait participer à quelque chose d’hostile se tramant contre elle.
Quand le quadrille fut achevé, Mme Rosanette l’aborda. Elle haletait un peu, et son hausse-col, poli comme un miroir, se soulevait doucement sous son menton.
« Et vous, monsieur », dit-elle, « vous ne dansez pas ? »
Frédéric s’excusa, il ne savait pas danser.
« Vraiment ! mais avec moi ? bien sûr ? »
Et, posée sur une seule hanche, l’autre genou un peu rentré, en caressant de la main gauche le pommeau de nacre de son épée, elle le considéra pendant une minute, d’un air moitié suppliant, moitié gouailleur. Enfin elle dit « Bonsoir ! », fit une pirouette, et disparut.
Frédéric, mécontent de lui-même, et ne sachant que faire, se mit à errer dans le bal.
Il entra dans le boudoir, capitonné de soie bleu pâle avec des bouquets de fleurs des champs, tandis qu’au plafond, dans un cercle de bois doré, des Amours, émergeant d’un ciel d’azur, batifolaient sur des nuages en forme d’édredon. Ces élégances, qui seraient aujourd’hui des misères pour les pareilles de Rosanette, l’éblouirent ; et il admira tout : les volubilis artificiels ornant le contour de la glace, les rideaux de la cheminée, le divan turc, et, dans un renfoncement de la muraille, une manière de tente tapissée de soie rose, avec de la mousseline blanche par-dessus. Des meubles noirs à marqueterie de cuivre garnissaient la chambre à coucher, où se dressait, sur une estrade couverte d’une peau de cygne, le grand lit à baldaquin et à plumes d’autruche. Des épingles à tête de pierreries fichées dans des pelotes, des bagues traînant sur des plateaux, des médaillons à cercle d’or et des coffrets d’argent se distinguaient dans l’ombre, sous la lueur qu’épanchait une urne de Bohême, suspendue à trois chaînettes. Par une petite porte entrebâillée, on apercevait une serre chaude occupant toute la largeur d’une terrasse, et que terminait une volière à l’autre bout.
C’était bien là un milieu fait pour lui plaire. Dans une brusque révolte de sa jeunesse, il se jura d’en jouir, s’enhardit ; puis, revenu à l’entrée du salon, où il y avait plus de monde maintenant (tout s’agitait dans une sorte de pulvérulence lumineuse), il resta debout à contempler les quadrilles, clignant les yeux pour mieux voir, — et humant les molles senteurs de femmes, qui circulaient comme un immense baiser épandu.
Mais il y avait près de lui, de l’autre côté de la porte, Pellerin ; — Pellerin en grande toilette, le bras gauche dans la poitrine et tenant de la droite, avec son chapeau, un gant blanc, déchiré.
« Tiens, il y a longtemps qu’on ne vous a vu ! où diable étiez-vous donc ? parti en voyage, en Italie ? Poncif, hein, l’Italie ? pas si raide qu’on dit ? N’importe ! apportez-moi vos esquisses, un de ces jours ? »
Et, sans attendre sa réponse, l’artiste se mit à parler de lui-même.
Il avait fait beaucoup de progrès, ayant reconnu définitivement la bêtise de la Ligne. On ne devait pas tant s’enquérir de la Beauté et de l’Unité, dans une oeuvre, que du caractère et de la diversité des choses.
« Car tout existe dans la nature, donc tout est légitime, tout est plastique. Il s’agit seulement d’attraper la note, voilà. J’ai découvert le secret ! » Et lui donnant un coup de coude, il répéta plusieurs fois : « J’ai découvert le secret, vous voyez ! Ainsi regardez-moi cette petite femme à coiffure de sphinx qui danse avec un postillon russe, c’est net, sec, arrêté, tout en méplats et en tons crus : de l’indigo sous les yeux, une plaque de cinabre à la joue, du bistre sur les tempes ; pif ! paf ! — Et il jetait, avec le pouce, comme des coups de pinceau dans l’air. « Tandis que la grosse, là-bas », continua-t-il en montrant une Poissarde, en robe cerise avec une croix d’or au cou et un fichu de linon noué dans le dos, « rien que des rondeurs ; les narines s’épatent comme les ailes de son bonnet, les coins de la bouche se relèvent, le menton s’abaisse, tout est gras, fondu, copieux, tranquille et soleillant, un vrai Rubens ! Elles sont parfaites cependant ! Où est le type alors ? « Il s’échauffait. » Qu’est-ce qu’une belle femme ? Qu’est-ce que le beau ? Ah ! le beau ! me direz-vous... » Frédéric l’interrompit pour savoir ce qu’était un pierrot à profil de bouc, en train de bénir tous les danseurs au milieu d’une pastourelle.
« Rien du tout ! un veuf, père de trois garçons. Il les laisse sans culottes, passe sa vie au club, et couche avec la bonne. »
« Et celui-là, costumé en bailli, qui parle dans l’embrasure de la fenêtre à une marquise-Pompadour ? » « La marquise, c’est Mme Vandaël, l’ancienne actrice du Gymnase, la maîtresse du Doge, le comte de Palazot. Voilà vingt ans qu’ils sont ensemble ; on ne sait pourquoi. Avait-elle de beaux yeux, autrefois, cette femme-là ! Quant au citoyen près d’elle, on le nomme le capitaine d’Herbigny, un vieux de la vieille, qui n’a pour toute fortune que sa croix d’honneur et sa pension, sert d’oncle aux grisettes dans les solennités, arrange les duels et dîne en ville. »
« Une canaille ? » dit Frédéric.
« Non ! un honnête homme ! »
« Ah ! »
L’artiste lui en nomma d’autres encore, quand, apercevant un monsieur qui portait comme les médecins de Molière une grande robe de serge noire, mais bien ouverte de haut en bas, afin de montrer toutes ses breloques :
« Ceci vous représente le docteur Des Rogis, enragé de n’être pas célèbre, a écrit un livre de pornographie médicale, cire volontiers les bottes dans le grand monde, est discret ; ces dames l’adorent. Lui et son épouse (cette maigre châtelaine en robe grise) se trimbalent ensemble dans tous les endroits publics, et autres. Malgré la gêne du ménage, on a un jour, — thés artistiques où il se dit des vers. — Attention ! »
En effet, le Docteur les aborda ; et bientôt ils formèrent tous les trois, à l’entrée du salon, un groupe de causeurs, où vint s’adjoindre Hussonnet, puis l’amant de la Femme-Sauvage, un jeune poète, exhibant, sous un court mantel à la François, la plus piètre des anatomies, et enfin un garçon d’esprit, déguisé en Turc de barrière. Mais sa veste à galons jaunes avait si bien voyagé sur le dos des dentistes ambulants, son large pantalon à plis était d’un rouge si déteint, son turban roulé comme une anguille à la tartare d’un aspect si pauvre, tout son costume enfin tellement déplorable et réussi, que les femmes ne dissimulaient pas leur dégoût. Le docteur l’en consola par de grands éloges sur la Débardeuse sa maîtresse. Ce Turc était fils d’un banquier.
Entre deux quadrilles, Rosanette se dirigea vers la cheminée, où était installé, dans un fauteuil, un petit vieillard replet, en habit marron, à boutons d’or. Malgré ses joues flétries qui tombaient sur sa haute cravate blanche, ses cheveux encore blonds, et frisés naturellement comme les poils d’un caniche, lui donnaient quelque chose de folâtre.
Elle l’écouta, penchée vers son visage. Ensuite, elle lui accommoda une verre de sirop ; et rien n’était mignon comme ses mains sous leurs manches de dentelles qui dépassaient les parements de l’habit vert. Quand le bonhomme eut bu, il les baisa.
« Mais c’est M. Oudry, le voisin d’Arnoux ! »
« Il l’a perdu ! » dit en riant Pellerin.
« Comment ? »
Un postillon de Longjumeau la saisit par la taille, une valse commençait. Alors, toutes les femmes, assises autour du salon sur des banquettes, se levèrent à la file, prestement ; et leurs jupes, leurs écharpes, leurs coiffures se mirent à tourner.
Elles tournaient si près de lui, que Frédéric distinguait les gouttelettes de leur front ; — et ce mouvement giratoire de plus en plus vif et régulier, vertigineux, communiquant à sa pensée une sorte d’ivresse, y faisait surgir d’autres images, tandis que toutes passaient dans le même éblouissement, et chacune avec une excitation particulière selon le genre de sa beauté. La Polonaise, qui s’abandonnait d’une façon langoureuse, lui inspirait l’envie de la tenir contre son coeur, en filant tous les deux dans un traîneau sur une plaine couverte de neige. Des horizons de volupté tranquille, au bord d’un lac, dans un chalet, se déroulaient sous les pas de la Suissesse, qui valsait le torse droit et les paupières baissées. Puis, tout à coup, la Bacchante, penchant en arrière sa tête brune, le faisait rêver à des caresses dévoratrices, dans des bois de lauriers-roses, par un temps d’orage, au bruit confus des tambourins. La Poissarde, que la mesure trop rapide essoufflait, poussait des rires ; et il aurait voulu, buvant avec elle aux Porcherons, chiffonner à pleines mains son fichu, comme au bon vieux temps. Mais la Débardeuse, dont les orteils légers effleuraient à peine le parquet, semblait receler dans la souplesse de ses membres et le sérieux de son visage tous les raffinements de l’amour moderne, qui a la justesse d’une science et la mobilité d’un oiseau. Rosanette tournait, le poing sur la hanche ; sa perruque à marteau, sautillant sur son collet, envoyait de la poudre d’iris autour d’elle ; et, à chaque tour, du bout de ses éperons d’or, elle manquait d’attraper Frédéric.
Au dernier accord de la valse, Mlle Vatnaz parut. Elle avait un mouchoir algérien sur la tête, beaucoup de piastres sur le front, de l’antimoine au bord des yeux, avec une espèce de paletot en cachemire noir tombant sur un jupon clair, lamé d’argent, et elle tenait un tambour de basque à la main.
Derrière son dos marchait un grand garçon, dans le costume classique du Dante, et qui était (elle ne s’en cachait plus, maintenant) l’ancien chanteur de l’Alhambra, — lequel, s’appelant Auguste Delamare, s’était fait appeler primitivement Anténor Dellamarre, puis Delmas, puis Belmar, et enfin Delmar, modifiant ainsi et perfectionnant son nom, d’après sa gloire croissante ; car il avait quitté le bastringue pour le théâtre, et venait même de débuter bruyamment à l’Ambigu, dans Gaspardo le Pêcheur.
Hussonnet, en l’apercevant, se renfrogna. Depuis qu’on avait refusé sa pièce, il exécrait les comédiens. On n’imaginait pas la vanité de ces Messieurs, de celui-là, surtout ! » — Quel poseur, voyez donc ! »
Après un léger salut à Rosanette, Delmar s’était adossé à la cheminée ; et il restait immobile, une main sur le coeur, le pied gauche en avant, les yeux au ciel, avec sa couronne de lauriers dorés par-dessus son capuchon, tout en s’efforçant de mettre dans son regard beaucoup de poésie, pour fasciner les dames. On faisait, de loin, un grand cercle autour de lui.
Mais la Vatnaz, quand elle eut embrassé longuement Rosanette, s’en vint prier Hussonnet de revoir, sous le point de vue du style, un ouvrage d’éducation qu’elle voulait publier : la Guirlande des jeunes Personnes, recueil de littérature et de morale. L’homme de lettres promit son concours. Alors, elle lui demanda s’il ne pourrait pas. dans une des feuilles où il avait accès, faire mousser quelque peu son ami, et même lui confier plus tard un rôle. Hussonnet en oublia de prendre un verre de punch.
C’était Arnoux qui l’avait fabriqué ; et, suivi par le groom du Comte portant un plateau vide, il l’offrait aux personnes avec satisfaction.
Quand il vint à passer devant M. Oudry, Rosanette l’arrêta.
« Eh bien, et cette affaire ? »
Il rougit quelque peu ; enfin, s’adressant au bon homme :
« Notre amie m’a dit que vous auriez l’obligeance... »
« Comment donc, mon voisin ! tout à vous. »
Et le nom de M. Dambreuse fut prononcé ; comme ils s’entretenaient à demi-voix, Frédéric les entendait confusément ; il se porta vers l’autre coin de la cheminée, où Rosanette et Delmar causaient ensemble.
Le cabotin avait une mine vulgaire, faite comme les décors de théâtre pour être contemplée à distance, des mains épaisses, de grands pieds, une mâchoire lourde ; et il dénigrait les acteurs les plus illustres, traitait de haut les poètes, disait : « mon organe, mon physique, mes moyens », en émaillant son discours de mots peu intelligibles pour lui-même, et qu’il affectionnait, tels que « morbidezza, analogue et homogénéité ».
Rosanette l’écoutait avec de petits mouvements de tête approbatifs. On voyait l’admiration s’épanouir sous le fard de ses joues, et quelque chose d’humide passait comme un voile sur ses yeux clairs, d’une indéfinissable couleur. Comment un pareil homme pouvait-il la charmer ? Frédéric s’excitait intérieurement à le mépriser encore plus, pour bannir, peut-être, l’espèce d’envie qu’il lui portait.
Mlle Vatnaz était maintenant avec Arnoux ; et, tout en riant très haut, de temps à autre, elle jetait un coup d’oeil sur son amie, que M. Oudry ne perdait pas de vue.
Puis Arnoux et la Vatnaz disparurent ; le bonhomme vint parler bas à Rosanette.
« Eh bien, oui, c’est convenu ! Laissez-moi tranquille. »
Et elle pria Frédéric d’aller voir dans la cuisine si M. Arnoux n’y était pas.
Un bataillon de verres à moitié pleins couvrait le plancher ; et les casseroles, les marmites, la turbotière, la poêle à frire sautaient. Arnoux commandait aux domestiques en les tutoyant, battait la rémolade, goûtait les sauces, rigolait avec la bonne.
« Bien », dit-il, « avertissez-la ! Je fais servir. »
On ne dansait plus, les femmes venaient de se rasseoir, les hommes se promenaient. Au milieu du salon, un des rideaux tendus sur une fenêtre se bombait au vent ; et la Sphinx, malgré les observations de tout le monde, exposait au courant d’air ses bras en sueur. Où donc était Rosanette ? Frédéric la chercha plus loin, jusque dans le boudoir et dans la chambre. Quelques-uns, pour être seuls, ou deux à deux, s’y étaient réfugiés. L’ombre et les chuchotements se mêlaient. Il y avait de petits rires sous des mouchoirs, et l’on entrevoyait au bord des corsages des frémissements d’éventails, lents et doux comme des battements d’aile d’oiseau blessé.
En entrant dans la serre, il vit, sous les larges feuilles d’un caladium, près le jet d’eau, Delmar, couché à plat ventre sur le canapé de toile ; Rosanette, assise près de lui, avait la main passée dans ses cheveux ; et ils se regardaient. Au même moment, Arnoux entra par l’autre côté, celui de la volière. Delmar se leva d’un bond, puis il sortit à pas tranquilles sans se retourner ; et même, s’arrêta près de la porte, pour cueillir une fleur d’hibiscus dont il garnit sa boutonnière. Rosanette pencha le visage ; Frédéric, qui la voyait de profil, s’aperçut qu’elle pleurait.
« Tiens ! qu’as-tu donc ? » dit Arnoux.
Elle haussa les épaules sans répondre.
« Est-ce à cause de lui ? » reprit-il.
Elle étendit les bras autour de son cou, et, le baisant au front, lentement :
« Tu sais bien que je t’aimerai toujours, mon gros. N’y pensons plus ! Allons souper ! »
Un lustre de cuivre à quarante bougies éclairait la salle, dont les murailles disparaissaient sous de vieilles faïences accrochées ; et cette lumière crue, tombant d’aplomb, rendait plus blanc encore, parmi les hors-d’oeuvre et les fruits, un gigantesque turbot occupant le milieu de la nappe, bordée par des assiettes pleines de potage à la bisque. Avec un froufrou d’étoffes, les femmes, tassant leurs jupes, leurs manches et leurs écharpes, s’assirent les unes près des autres ; les hommes, debout, s’établirent dans les angles. Pellerin et M. Oudry furent placés près de Rosanette ; Arnoux était en face. Palazot et son amie venaient de partir.
« Bon voyage ! » dit-elle, « attaquons ! »
Et l’Enfant de choeur, homme facétieux, en faisant un grand signe de croix, commença le Benedicite.
Les dames furent scandalisées, et principalement la Poissarde, mère d’une fille dont elle voulait faire une femme honnête. Arnoux, non plus, « n’aimait pas ça », trouvant qu’on devait respecter la religion.
Une horloge allemande, munie d’un coq, carillonnant deux heures, provoqua sur le coucou force plaisanteries. Toutes sortes de propos s’ensuivirent : calembours, anecdotes, vantardises, gageures, mensonges tenus pour vrais, assertions improbables, un tumulte de paroles qui bientôt s’éparpilla en conversations particulières. Les vins circulaient, les plats se succédaient, le docteur découpait. On se lançait de loin une orange, un bouchon ; on quittait sa place pour causer avec quelqu’un. Souvent Rosanette se tournait vers Delmar, immobile derrière elle ; Pellerin bavardait, M. Oudry souriait. Mlle Vatnaz mangea presque à elle seule le buisson d’écrevisses, et les carapaces sonnaient sous ses longues dents. L’Ange, posée sur le tabouret du piano (seul endroit où ses ailes lui permissent de s’asseoir), mastiquait placidement, sans discontinuer.
« Quel fourchette ! » répétait l’Enfant de choeur ébahi, « quelle fourchette ! »
Et la Sphinx buvait de l’eau-de-vie, criait à plein gosier, se démenait comme un démon. Tout à coup ses joues s’enflèrent, et, ne résistant plus au sang qui l’étouffait, elle porta sa serviette contre ses lèvres, puis la jeta sous la table.
Frédéric l’avait vue.
« Ce n’est rien ! »
Et, à ses instances pour partir et se soigner, elle répondit lentement :
« Bah ! à quoi bon ? autant ça qu’autre chose ! la vie n’est pas si drôle ! »
Alors, il frissonna, pris d’une tristesse glaciale, comme s’il avait aperçu des mondes entiers de misère et de désespoir, un réchaud de charbon près d’un lit de sangle, et les cadavres de la Morgue en tablier de cuir, avec le robinet d’eau froide qui coule sur leurs cheveux.
Cependant, Hussonnet, accroupi aux pieds de la Femme-Sauvage, braillait d’une voix enrouée, pour imiter l’acteur Grassot :
« Ne sois pas cruelle, ô Celuta cette petite fête de famille est charmante ! Enivrez-moi de voluptés, mes amours ! Folichonnons ! folichonnons ! »
Et il se mit à baiser les femmes sur l’épaule. Elles tressaillaient, piquées par ses moustaches ; puis il imagina de casser contre sa tête une assiette, en la heurtant d’un petit coup. D’autres l’imitèrent -, les morceaux de faïence volaient comme des ardoises par un grand vent, et la Débardeuse s’écria :
« Ne vous gênez pas ! ça ne coûte rien ! Le bourgeois qui en fabrique nous en cadote ! »
Tous les yeux se portèrent sur Arnoux. Il répliqua :
« Ah ! sur facture, permettez ! » tenant, sans doute, à passer pour n’être pas, ou n’être plus l’amant de Rosanette.
Mais deux voix furieuses s’élevèrent :
« Imbécile ! »
« Polisson ! »
« A vos ordres ! »
« Aux vôtres ! »
C’était le Chevalier moyen âge et le Postillon russe qui se disputaient ; celui-ci ayant soutenu que des armures dispensaient d’être brave, l’autre avait pris cela pour une injure. Il voulait se battre, tous s’interposaient, et le Capitaine, au milieu du tumulte, tâchait de se faire entendre.
« Messieurs, écoutez-moi ! un mot ! J’ai de l’expérience, messieurs ! »
Rosanette, ayant frappé avec son couteau sur un verre, finit par obtenir du silence ; et, s’adressant au Chevalier qui gardait son casque, puis au Postillon coiffé d’un bonnet à longs poils :
« Retirez d’abord votre casserole ! ça m’échauffe ! — et vous, là-bas, votre tête de loup. — Voulez-vous bien m’obéir, saprelotte Regardez donc mes épaulettes Je suis votre maréchale »
Il s’exécutèrent, et tous applaudirent en criant « Vive la Maréchale ! vive la Maréchale ! » Alors, elle prit sur le poêle une bouteille de vin de Champagne, et elle le versa de haut, dans les coupes qu’on lui tendait. Comme la table était trop large, les convives, les femmes surtout, se portèrent de son côté, en se dressant sur la pointe des pieds, sur les barreaux des chaises, ce qui forma pendant une minute un groupe pyramidal de coiffures, d’épaules nues, de bras tendus, de corps penchés ; — et de longs jets de vin rayonnaient dans tout cela, car le Pierrot et Arnoux, aux deux angles de la salle, lâchant chacun une bouteille, éclaboussaient les visages. Les petits oiseaux de la volière, dont on avait laissé la porte ouverte, envahirent la salle, tout effarouchés, voletant autour du lustre, se cognant contre les carreaux, contre les meubles ; et quelques-uns, posés sur les têtes, faisaient au milieu des chevelures comme de larges fleurs.
Les musiciens étaient partis. On tira le piano de l’antichambre dans le salon. La Vatnaz s’y mit, et, accompagnée de l’Enfant de choeur qui battait du tambour de basque, elle entama une contredanse avec furie, tapant les touches comme un cheval qui piaffe, et se dandinant de la taille, pour mieux marquer la mesure. La Maréchale entraîna Frédéric, Hussonnet faisait la roue, la Débardeuse se disloquait comme un clown, le Pierrot avait des façons d’orang-outang, la Sauvagesse, les bras écartés, imitait l’oscillation d’une chaloupe. Enfin tous, n’en pouvant plus, s’arrêtèrent ; et on ouvrit une fenêtre.
Le grand jour entra, avec la fraîcheur du matin. Il y eut une exclamation d’étonnement, puis un silence. Les flammes jaunes vacillaient, en faisant de temps à autre éclater leurs bobèches ; des rubans, des fleurs et des perles jonchaient le parquet ; des taches de punch et de sirop poissaient les consoles ; les tentures étaient salies, les costumes fripés, poudreux ; les nattes pendaient sur les épaules ; et le maquillage, coulant avec la sueur, découvrait des faces blêmes, dont les paupières rouges clignotaient.
La Maréchale, fraîche comme au sortir d’un bain, avait les joues roses, les yeux brillants. Elle jeta au loin sa perruque ; et ses cheveux tombèrent autour d’elle comme une toison, ne laissant voir de tout son vêtement que sa culotte, ce qui produisit un effet à la fois comique et gentil.
La Sphinx, dont les dents claquaient de fièvre, eut besoin d’un châle.
Rosanette courut dans sa chambre pour le chercher, et, comme l’autre la suivait, elle lui ferma la porte au nez, vivement.
Le Turc observa, tout haut, qu’on n’avait pas vu sortir M. Oudry. Aucun ne releva cette malice, tant on était fatigué.
Puis, en attendant les voitures, on s’embobelina dans les capelines et les manteaux. Sept heures sonnèrent. L’Ange était toujours dans la salle, attablée devant une compote de beurre et de sardines ; et la Poissarde, près d’elle, fumait des cigarettes, tout en lui donnant des conseils sur l’existence.
Enfin, les fiacres étant survenus, les invités s’en allèrent. Hussonnet, employé dans une correspondance pour la province, devait lire avant son déjeuner cinquante-trois journaux la Sauvagesse avait une répétition à son théâtre, Pellerin un modèle, l’Enfant de choeur trois rendez-vous. Mais l’Ange, envahie par les premiers symptômes d’une indigestion, ne put se lever. Le Baron moyen âge la porta jusqu’au fiacre.
« Prends garde à ses ailes ! » cria par la fenêtre la Débardeuse.
On était sur le palier quand Mlle Vatnaz dit à Rosanette :
« Adieu, chère ! C’était très bien, ta soirée. »
Puis se penchant à son oreille :
« Garde-le ! »
« Jusqu’à des temps meilleurs », reprit la Maréchale en tournant le dos, lentement.
Arnoux et Frédéric s’en revinrent ensemble, comme ils étaient venus. Le marchand de faïence avait un air tellement sombre, que son compagnon le crut indisposé.
« Moi ? pas du tout ! »
il se mordait la moustache, fronçait les sourcils, et Frédéric lui demanda si ce n’était pas ses affaires qui le tourmentaient.
« Nullement ! »
Puis tout à coup :
« Vous le connaissiez, n’est-ce pas, le père Oudry ? »
Et, avec une expression de rancune :
« Il est riche, le vieux gredin ! »
Ensuite, Arnoux parla d’une cuisson importante que l’on devait finir aujourd’hui, à sa fabrique. Il voulait la voir. Le train partait dans une heure. « Il faut cependant que j’aille embrasser ma femme. »
« Ah ! sa femme ! » pensa Frédéric.
Puis il se coucha, avec une douleur intolérable à l’occiput ; et il but une carafe d’eau, pour calmer sa soif.
Une autre soif lui était venue, celle des femmes, du luxe et de tout ce que comporte l’existence parisienne. Il se sentait quelque peu étourdi, comme un homme qui descend d’un vaisseau ; et, dans l’hallucination du premier sommeil, il voyait passer et repasser continuellement les épaules de la Poissarde, les reins de la Débardeuse, les mollets de la Polonaise, la chevelure de la Sauvagesse. Puis deux grands yeux noirs, qui n’étaient pas dans le bal, parurent ; et légers comme des papillons, ardents comme des torches, ils allaient, venaient, vibraient, montaient dans la corniche, descendaient jusqu’à sa bouche. Frédéric s’acharnait à reconnaître ces yeux sans y parvenir. Mais déjà le rêve l’avait pris ; il lui semblait qu’il était attelé près d’Arnoux, au timon d’un fiacre, et que la Maréchale, à califourchon sur lui, l’éventrait avec ses éperons d’or.
Frédéric trouva, au coin de la rue Rumford, un petit hôtel et il s’acheta, tout à la fois le coupé, le cheval, les meubles et deux jardinières prises chez Arnoux, pour mettre aux deux coins de la porte dans son salon. Derrière cet appartement, étaient une chambre et un cabinet. L’idée lui vint d’y loger Deslauriers. Mais, comment la recevrait-il, elle, sa maîtresse future ? La présence d’un ami serait une gêne. Il abattit le refend pour agrandir le salon, et fit du cabinet un fumoir.
Il acheta les poètes qu’il aimait, des Voyages, des Atlas, des Dictionnaires, car il avait des plans de travail sans nombre ; il pressait les ouvriers, courait les magasins, et, dans son impatience de jouir, emportait tout sans marchander.
D’après les notes des fournisseurs, Frédéric s’aperçut qu’il aurait à débourser prochainement une quarantaine de mille francs, non compris les droits de succession, lesquels dépasseraient trente-sept mille ; comme sa fortune était en biens territoriaux, il écrivit au notaire du Havre d’en vendre une partie, pour se libérer de ses dettes et avoir quelque argent à sa disposition. Puis, voulant connaître enfin cette chose vague, miroitante et indéfinissable qu’on appelle le monde, il demanda par un billet aux Dambreuse s’ils pouvaient le recevoir. Madame répondit qu’elle espérait sa visite pour le lendemain.
C’était jour de réception. Des voitures stationnaient dans la cour. Deux valets se précipitèrent sous la marquise, et un troisième, au haut de l’escalier, se mit à marcher devant lui.
Il traversa une antichambre, une seconde pièce, puis un grand salon à hautes fenêtres, et dont la cheminée monumentale supportait une pendule en forme de sphère, avec deux vases de porcelaine monstrueux où se hérissaient, comme deux buissons d’or, deux faisceaux de bobèches. Des tableaux dans la manière de l’Espagnolet étaient appendus au mur ; les lourdes portières en tapisserie tombaient majestueusement ; et les fauteuils, les consoles, les tables, tout le mobilier, qui était de style Empire, avait quelque chose d’imposant et de diplomatique. Frédéric souriait de plaisir, malgré lui.
Enfin il arriva dans un appartement ovale, lambrissé de bois de rose, bourré de meubles mignons et qu’éclairait une seule glace donnant sur un jardin. Mme Dambreuse était auprès du feu, une douzaine de personnes formant cercle autour d’elle. Avec un mot aimable, elle lui fit signe de s’asseoir, mais sans paraître surprise de ne l’avoir pas vu depuis longtemps.
On vantait, quand il entra, l’éloquence de l’abbé Coeur. Puis on déplora l’immoralité des domestiques, à propos d’un vol commis par un valet de chambre ; et les cancans se déroulèrent. La vieille dame de Sommery avait un rhume, Mlle de Turvisot se mariait, les Montcharron ne reviendraient pas avant la fin de janvier, les Bretancourt non plus, maintenant on restait tard à la campagne ; et la misère des propos se trouvait comme renforcée par le luxe des choses ambiantes ; mais ce qu’on disait était moins stupide que la manière de causer, sans but, sans suite et sans animation. Il y avait là, cependant, des hommes versés dans la vie, un ancien ministre, le curé d’une grande paroisse, deux ou trois hauts fonctionnaires du gouvernement ; ils s’en tenaient aux lieux communs les plus rebattus. Quelques-uns ressemblaient. à des douairières fatiguées, d’autres avaient des tournures de maquignon ; et des vieillards accompagnaient leurs femmes, dont ils auraient pu se faire passer pour les grands-pères.
Mme Dambreuse les recevait tous avec grâce. Dès qu’on parlait d’un malade, elle fronçait les sourcils douloureusement, et prenait un air joyeux s’il était question de bals ou de soirées. Elle serait bientôt contrainte de s’en priver, car elle allait faire sortir de pension une nièce de son mari, une orpheline. On exalta son dévouement ; c’était se conduire en véritable mère de famille.
Frédéric l’observait. La peau mate de son visage paraissait tendue, et d’une fraîcheur sans éclat, comme celle d’un fruit conservé. Mais ses cheveux, tire-bouchonnés à l’anglaise, étaient plus fins que de la soie, ses yeux d’un azur brillant, tous ses gestes délicats. Assise au fond, sur la causeuse, elle caressait les floches rouges d’un écran japonaise, pour faire valoir ses mains, sans doute, de longues mains étroites, un peu maigres, avec des doigts retroussés par le bout. Elle portait une robe de moire grise, à corsage montant, comme une puritaine.
Frédéric lui demanda si elle ne viendrait pas cette année à la Fortelle. Mme Dambreuse n’en savait rien. Il concevait cela, du reste : Nogent devait l’ennuyer. Les visites augmentaient. C’était un bruissement continu de robes sur les tapis ; les dames posées au bord des chaises, poussaient de petits ricanements, articulaient deux ou trois mots, et, au bout de cinq minutes, partaient avec leurs jeunes filles. Bientôt, la conversation fut impossible à suivre, et Frédéric se retirait quand Mme Dambreuse lui dit
« Tous les mercredis, n’est-ce pas, monsieur Moreau ? » rachetant par cette seule phrase ce qu’elle avait montré d’indifférence.
Il était content. Néanmoins, il huma dans la rue une large bouffée d’air ; et, par besoin d’un milieu moins artificiel, Frédéric se ressouvint qu’il devait une visite à la Maréchale.
La porte de l’antichambre était ouverte. Deux bichons havanais accoururent. Une voix cria :
« Delphine ! Delphine ! — Est-ce vous, Félix ? »
Il se tenait sans avancer ; les deux petits chiens jappaient toujours. Enfin Rosanette parut, enveloppée dans une sorte de peignoir en mousseline blanche garnie de dentelles, pieds nus dans des babouches.
« Ah ! pardon, monsieur ! Je vous prenais pour le coiffeur. Une minute ! je reviens ! »
Et il resta seul dans la salle à manger.
Les persiennes en étaient closes. Frédéric la parcourait des yeux, en se rappelant le tapage de l’autre nuit, lorsqu’il remarqua au milieu, sur la table, un chapeau d’homme, un vieux feutre bossué, gras, immonde. A qui donc ce chapeau ? Montrant impudemment sa coiffe décousue, il semblait dire : « Je m’en moque après tout Je suis le maître ! »
La Maréchale survint. Elle le prit, ouvrit la serre, l’y jeta, referma la porte (d’autres portes, en même temps, s’ouvraient et se refermaient), et, ayant fait passer Frédéric par la cuisine, elle l’introduisit dans son cabinet de toilette.
On voyait, tout de suite, que c’était l’endroit de la maison le plus hanté, et comme son vrai centre moral. Une perse à grands feuillages tapissait les murs, les fauteuils et un vaste divan élastique ; sur une table de marbre blanc s’espaçaient deux larges cuvettes en faïence bleue ; des planches de cristal formant étagère au-dessus étaient encombrées par des fioles, des brosses, des peignes, des bâtons de cosmétique, des boîtes à poudre ; le feu se mirait dans une haute psyché ; un drap pendait en dehors d’une baignoire, et des senteurs de pâte d’amandes et de benjoin s’exhalaient.
« Vous excuserez le désordre ! Ce soir, je dîne en ville. »
Et, comme elle tournait sur ses talons, elle faillit écraser un des petits chiens. Frédéric les déclara charmants. Elle les souleva tous les deux, et haussant jusqu’à lui leur museau noir :
« Voyons, faites une risette, baisez le monsieur. » Un homme, habillé d’une sale redingote à collet de fourrure, entra brusquement.
« Félix, mon brave », dit-elle, « vous aurez votre affaire dimanche prochain, sans faute. »
L’homme se mit à la coiffer. Il lui apprenait des nouvelles de ses amies : Mme de Rochegune, Mme de Saint-Florentin, Mme Lombard, toutes étant nobles comme à l’hôtel Dambreuse. Puis il causa théâtres ; on donnait le soir à l’Ambigu une représentation extraordinaire.
« Irez-vous ? »
« Ma foi, non ! Je reste chez moi. »
Delphine parut. Elle la gronda pour être sortie sans sa permission. L’autre jura qu’elle « rentrait du marché ».
« Eh bien, apportez-moi votre livre ! — Vous permettez, n’est-ce pas ? »
Et, lisant à demi-voix le cahier, Rosanette faisait des observations sur chaque article. L’addition était fausse.
« Rendez-moi quatre sous ! »
Delphine les rendit, et, quand elle l’eut congédiée
« Ah ! Sainte Vierge ! est-on assez malheureux avec ces gens-là ! »
Frédéric fut choqué de cette récrimination. Elle lui rappelait trop les autres, et établissait entre les deux maisons une sorte d’égalité fâcheuse.
Delphine, étant revenue, s’approcha de la Maréchale pour chuchoter un mot à son oreille.
« Eh non ! je n’en veux pas ! »
Delphine se présenta de nouveau.
« Madame, elle insiste. »
« Ah ! quel embêtement ! Flanque-la dehors ! »
Au même instant, une vieille dame habillée de noir poussa la porte. Frédéric n’entendit rien, ne vit rien ; Rosanette s’était précipitée dans la chambre, à sa rencontre.
Quand elle reparut, elle avait les pommettes rouges et elle s’assit dans un des fauteuils, sans parler. Une larme tomba sur sa joue ; puis se tournant vers le jeune homme, doucement :
« Quel est votre petit nom ? »
« Frédéric. »
« Ah ! Federico ! Ça ne vous gêne pas que je vous appelle comme ça ? »
Et elle le regardait d’une façon câline, presque amoureuse. Tout à coup, elle poussa un cri de joie à la vue de Mlle Vatnaz.
La femme artiste n’avait pas de temps à perdre, devant, à six heures juste, présider sa table d’hôte ; et elle haletait, n’en pouvant plus. D’abord, elle retira de son cabas une chaîne de montre avec un papier, puis différents objets, des acquisitions.
« Tu sauras qu’il y a, rue Joubert, des gants de Suède à trente-six sous magnifiques ! Ton teinturier demande encore huit jours. Pour la guipure, j’ai dit qu’on repasserait. Bugneaux a reçu l’acompte. Voilà tout, il me semble ? C’est cent quatre-vingt-cinq francs que tu me dois ! »
Rosanette alla prendre dans un tiroir dix napoléons. Aucune des deux n’avait de monnaie, Frédéric en offrit.
« Je vous les rendrai », dit la Vatnaz, en fourrant les quinze francs dans son sac. « Mais vous êtes un vilain. Je ne vous aime plus, vous ne m’avez pas fait danser une seule fois, l’autre jour ! — Ah ! ma chère, j’ai découvert, quai Voltaire, à une boutique, un cadre d’oiseaux-mouches empaillés qui sont des amours. A ta place, je me les donnerais. Tiens ! Comment trouves-tu ? »
Et elle exhiba un vieux coupon de soie rose qu’elle avait acheté au Temple pour faire un pourpoint moyen âge à Delmar.
« Il est venu aujourd’hui, n’est-ce pas ? »
« Non ! »
« C’est singulier »
Et, une minute après :
« Où vas-tu ce soir ? »
« Chez Alphonsine », dit Rosanette ; ce qui était la troisième version sur la manière dont elle devait passer la soirée.
Mlle Vatnaz reprit :
« Et le vieux de la Montagne, quoi de neuf ? »
Mais, d’un brusque clin d’oeil, la Maréchale lui commanda de se taire ; et elle reconduisit Frédéric jusque dans l’antichambre, pour savoir s’il verrait bientôt Arnoux.
« Priez-le donc de venir ; pas devant son épouse, bien entendu ! »
Au haut des marches, un parapluie était posé contre le mur, près d’une paire de socques.
« Les caoutchoucs de la Vatnaz », dit Rosanette. « Quel pied, hein ? Elle est forte, ma petite amie ! »
Et d’un ton mélodramatique, en faisant rouler la dernière lettre du mot :
« Ne pas s’y fierrr ! »
Frédéric, enhardi par cette espèce de confidence, voulut la baiser sur le col. Elle dit froidement :
« Oh ! faites ! Ça ne coûte rien ! »
Il était léger en sortant de là, ne doutant pas que la Maréchale ne devînt bientôt sa maîtresse. Ce désir en éveilla un autre ; et, malgré l’espèce de rancune qu’il lui gardait, il eut envie de voir Mme Arnoux.
D’ailleurs, il devait y aller pour la commission de Rosanette.
« Mais, à présent », songea-t-il (six heures sonnaient), « Arnoux est chez lui, sans doute. »
Il ajourna sa visite au lendemain.
Elle se tenait dans la même attitude que le premier jour, et cousait une chemise d’enfant. Le petit garçon, à ses pieds, jouait avec une ménagerie de bois ; Marthe, un peu plus loin, écrivait.
Il commença par la complimenter de ses enfants. Elle répondit sans aucune exagération de bêtise maternelle.
La chambre avait un aspect tranquille. Un beau soleil passait par les carreaux, les angles des meubles reluisaient, et, comme Mme Arnoux était assise auprès de la fenêtre, un grand rayon, frappant les accroche-coeurs de sa nuque, pénétrait d’un fluide d’or sa peau ambrée. Alors, il dit :
« Voilà une jeune personne qui est devenue bien grande depuis trois ans ! — Vous rappelez-vous, Mademoiselle, quand vous dormiez sur mes genoux, dans la voiture ? » Marthe ne se rappelait pas. « Un soir, en revenant de Saint-Cloud ? »
Mme Arnoux eut un regard singulièrement triste. Etait-ce pour lui défendre toute allusion à leur souvenir commun ?
Ses beaux yeux noirs, dont la sclérotique brillait, se mouvaient doucement sous leurs paupières un peu lourdes, et il y avait dans la profondeur de ses prunelles une bonté infinie. Il fut ressaisi par un amour plus fort que jamais, immense : c’était une contemplation qui l’engourdissait, il la secoua pourtant. Comment se faire valoir ? par quels moyens ? Et, ayant bien cherché, Frédéric ne trouva rien de mieux que l’argent. Il se mit à parier du temps, lequel était moins froid qu’au Havre.
« Vous y avez été ? »
« Oui, pour une affaire... de famille... un héritage. » « Ah ! j’en suis bien contente », reprit-elle avec un air de plaisir tellement vrai, qu’il en fut touché comme d’un grand service.
Puis elle lui demanda ce qu’il voulait faire, un homme devant s’employer à quelque chose. Il se rappela son mensonge et dit qu’il espérait parvenir au conseil d’Etat, grâce à M. Dambreuse, le député.
« Vous le connaissez peut-être ? »
« De nom, seulement. »
Puis, d’une voix basse :
« Il vous a mené au bal, l’autre jour, n’est-ce pas ? » Frédéric se taisait.
« C’est ce que je voulais savoir, merci. »
Ensuite, elle lui fit deux ou trois questions discrètes sur sa famille et sa province. C’était bien aimable, d’être resté là-bas si longtemps, sans les oublier.
« Mais.... le pouvais-je ? » reprit-il. « En doutiez-vous ? »
Mme Arnoux se leva.
« Je crois que vous nous portez une bonne et solide affection. — Adieu.... au revoir ! »
Et elle tendit sa main d’une manière franche et virile. N’était-ce pas un engagement, une promesse ? Frédéric se sentait tout joyeux de vivre ; il se retenait pour ne pas chanter, il avait besoin de se répandre, de faire des générosités et des aumônes. Il regarda autour de lui s’il n’y avait personne à secourir. Aucun misérable ne passait ; et sa velléité de dévouement s’évanouit, car il n’était pas homme à en chercher au loin les occasions.
Puis il se ressouvint de ses amis. Le premier auquel il songea fut Hussonnet, le second Pellerin. La position infime de Dussardier commandait naturellement des égards ; quant à Cisy. il se réjouissait de lui faire voir un peu sa fortune. Il écrivit donc à tous les quatre de venir pendre la crémaillère le dimanche suivant, à onze heures juste, et il chargea Deslauriers d’amener Sénécal.
Le répétiteur avait été congédié de son troisième pensionnat pour n’avoir point voulu de distribution de prix, usage qu’il regardait comme funeste à l’égalité. Il était maintenant chez un constructeur de machines, et n’habitait plus avec Deslauriers depuis six mois.
Leur séparation n’avait eu rien de pénible. Sénécal, dans les derniers temps, recevait des hommes en blouse, tous patriotes, tous travailleurs, tous braves gens, mais dont la compagnie semblait fastidieuse à l’avocat. D’ailleurs, certaines idées de son ami, excellentes comme armes de guerre, lui déplaisaient. Il s’en taisait par ambition, tenant à le ménager pour le conduire, car il attendait avec impatience un grand bouleversement où il comptait bien faire son trou, avoir sa place.
Les convictions de Sénécal étaient plus désintéressées. Chaque soir, quand sa besogne était finie, il regagnait sa mansarde, et il cherchait dans les livres de quoi justifier ses rêves. Il avait annoté le Contrat social. Il se bourrait de la Revue Indépendante. Il connaissait Mably, Morelly, Fourier, Saint-Simon, Comte, Cabet, Louis Blanc, la lourde charretée des écrivains socialistes, ceux qui réclament pour l’humanité le niveau des casernes, ceux qui voudraient la divertir dans un lupanar ou la plier sur un comptoir ; et, du mélange de tout cela, il s’était fait un idéal de démocratie vertueuse, ayant le double aspect d’une métairie et d’une filature, une sorte de Lacédémone américaine où l’individu n’existerait que pour servir la Société, plus omnipotente, absolue, infaillible et divine que les Grands Lamas et les Nabuchodonosors. Il n’avait pas un doute sur l’éventualité prochaine de cette conception, et tout ce qu’il jugeait lui être hostile, Sénécal s’acharnait dessus, avec des raisonnements de géomètre et une bonne foi d’inquisiteur. Les titres nobiliaires, les croix, les panaches, les livrées surtout, et même les réputations trop sonores le scandalisaient, — ses études comme ses souffrances avivant chaque jour sa haine essentielle de toute distinction ou supériorité quelconque.
« Qu’est-ce que je dois à ce monsieur pour lui faire des politesses ? S’il voulait de moi, il pouvait venir. » Deslauriers l’entraîna.
Ils trouvèrent leur ami dans sa chambre à coucher. Stores et doubles rideaux, glace de Venise, rien n’y manquait ; Frédéric, en veste de velours, était renversé dans une bergère, où il fumait des cigarettes de tabac turc.
Sénécal se rembrunit, comme les cagots amenés dans les réunions de plaisir. Deslauriers embrassa tout d’un seul coup d’oeil ; puis, le saluant très bas :
« Monseigneur ! je vous présente mes respects »
Dussardier lui sauta au cou.
« Vous êtes donc riche, maintenant ? Ah ! tant mieux, nom d’un chien, tant mieux ! »
Cisy parut, avec un crêpe à son chapeau. Depuis la mort de sa grand-mère, il jouissait d’une fortune considérable, et tenait moins à s’amuser qu’à se distinguer des autres, à n’être pas comme tout le monde, enfin à « avoir du cachet ». C’était son mot.
Il était midi cependant, et tous bâillaient ; Frédéric attendait quelqu’un. Au nom d’Arnoux, Pellerin fit la grimace. Il le considérait comme un renégat depuis qu’il avait abandonné les arts.
« Si l’on se passait de lui ? qu’en dites-vous ? »
Tous approuvèrent.
Un domestique en longues guêtres ouvrit la porte, et l’on aperçut la salle à manger avec sa haute plinthe en chêne relevé d’or et ses deux dressoirs chargés de vaisselle. Les bouteilles de vin chauffaient sur le poêle les lames des couteaux neufs miroitaient près des huîtres il y avait dans le ton laiteux des verres-mousseline comme une douceur engageante, et la table disparaissait sous du gibier, des fruits, des choses extraordinaires. Ces attentions furent perdues pour Sénécal.
Il commença par demander du pain de ménage (le plus ferme possible), et, à ce propos, paria des meurtres de Buzançais et de la crise des subsistances.
Rien de tout cela ne serait survenu si on protégeait mieux l’agriculture, si tout n’était pas livré à la concurrence, à l’anarchie, à la déplorable maxime du « laissez faire, laissez passer » ! Voilà comment se constituait la féodalité de l’argent, pire que l’autre ! Mais qu’on y prenne garde ! le peuple, à la fin, se lassera, et pourrait faire payer ses souffrances aux détenteurs du capital, soit par de sanglantes proscriptions, ou par le pillage de leurs hôtels.
Frédéric entrevit dans un éclair, un flot d’hommes aux bras nus envahissant le grand salon de Mme Dambreuse, cassant les glaces à coups de pique.
Sénécal continuait : l’ouvrier, vu l’insuffisance des salaires, était plus malheureux que l’ilote, le nègre et le paria, s’il a des enfants surtout.
« Doit-il s’en débarrasser par l’asphyxie, comme le lui conseille je ne sais plus quel docteur anglais, issu de Malthus »
Et se tournant vers Cisy :
« En serons-nous réduits aux conseils de l’infâme Malthus ? »
Cisy, qui ignorait l’infamie et même l’existence de Malthus, répondit qu’on secourait pourtant beaucoup de misères, et que les classes élevées...
« Ah ! les classes élevées ! » dit, en ricanant, le socialiste. « D’abord, il n’y a pas de classes élevées ; on n’est élevé que par le coeur ! Nous ne voulons pas d’aumônes, entendez-vous ! mais l’égalité, la juste répartition des produits. »
Ce qu’il demandait, c’est que l’ouvrier pût devenir capitaliste, comme le soldat colonel. Les jurandes, au moins, en limitant le nombre des apprentis, empêchaient l’encombrement des travailleurs, et le sentiment de la fraternité se trouvait entretenu par les fêtes, les bannières.
Hussonnet comme poète, regrettait les bannières Pellerin aussi, prédilection qui lui était venue au café Dagneaux, en écoutant causer des phalanstériens. Il déclara Fourier un grand homme.
« Allons donc ! » dit Deslauriers. « Une vieille bête ! qui voit dans les bouleversements d’empires des effets de la vengeance divine. C’est comme le sieur Saint-Simon et son église, avec sa haine de la Révolution française : un tas de farceurs qui voudraient nous refaire le catholicisme ! »
M. de Cisy, pour s’éclairer, sans doute, ou donner de lui une bonne opinion, se mit à dire doucement :
« Ces deux savants ne sont donc pas de l’avis de Voltaire ? »
« Celui-là, je vous l’abandonne ! » reprit Sénécal.
« Comment ? moi, je croyais... »
« Eh non ! il n’aimait pas le peuple »
Puis la conversation descendit aux événements contemporains : les mariages espagnols, les dilapidations de Rochefort, le nouveau chapitre de Saint-Denis, ce qui amènerait un redoublement d’impôts. Selon Sénécal, on en payait assez, cependant !
« Et pourquoi, mon Dieu ? pour élever des palais aux singes du Muséum, faire parader sur nos places de brillants états-majors, ou soutenir, parmi les valets du Château, une étiquette gothique ! »
« J’ai lu dans la Mode », dit Cisy, « qu’à la Saint-Ferdinand, au bal des Tuileries, tout le monde était déguisé en chicards. »
« Si ce n’est pas pitoyable ! » fit le socialiste, en haussant de dégoût les épaules.
« Et le musée de Versailles ! » s’écria Pellerin. « Parlons-en ! Ces imbéciles-là ont raccourci un Delacroix et rallongé un Gros ! Au Louvre, on a si bien restauré, gratté et tripoté toutes les toiles, que, dans dix ans, peut-être pas une ne restera. Quant aux erreurs du catalogue, un Allemand a écrit dessus tout un livre. Les étrangers, ma parole, se fichent de nous ! »
« Oui, nous sommes la risée de l’Europe », dit Sénécal.
« C’est parce que l’Art est inféodé à la Couronne. »
« Tant que vous n’aurez pas le suffrage universel... »
« Permettez ! » car l’artiste, refusé depuis vingt ans à tous les Salons, était furieux contre le Pouvoir. « Eh qu’on nous laisse tranquilles. Moi, je ne demande rien seulement les Chambres devraient statuer sur les intérêts de l’Art. Il faudrait établir une chaire d’esthétique, et dont le professeur, un homme à la fois praticien et philosophe, parviendrait, j’espère, à grouper la multitude. — Vous feriez bien, Hussonnet, de toucher un mot de ça dans votre journal ? »
« Est-ce que les journaux sont libres ? est-ce que nous le sommes ? » dit Deslauriers avec emportement. « Quand on pense qu’il peut y avoir jusqu’à vingt-huit formalités pour établir un batelet sur une rivière, ça me donne envie d’aller vivre chez les anthropophages ! Le Gouvernement nous dévore ! Tout est à lui, la philosophie, le droit, les arts, l’air du ciel ; et la France râle, énervée, sous la botte du gendarme et la soutane du calotin ! »
Le futur Mirabeau épanchait ainsi sa bile, largement. Enfin, il prit son verre, se leva, et, le poing sur la hanche, l’oeil allumé :
« Je bois à la destruction complète de l’ordre actuel, c’est-à-dire de tout ce qu’on nomme Privilège, Monopole, Direction, Hiérarchie, Autorité, Etat ! » et, d’une voix plus haute : « que je voudrais briser comme ceci ! » en lançant sur la table le beau verre à patte, qui se fracassa en mille morceaux.
Tous applaudirent, et Dussardier principalement.
Le spectacle des injustices lui faisait bondir le coeur. Il s’inquiétait de Barbès ; il était de ceux qui se jettent sous les voitures pour porter secours aux chevaux tombés. Son érudition se bornait à deux ouvrages, l’un intitulé Crimes des rois, l’autre Mystères du Vatican. Il avait écouté l’avocat bouche béante, avec délices. Enfin, n’y tenant plus :
« Moi, ce que je reproche à Louis-Philippe, c’est d’abandonner les Polonais ! »
« Un moment ! » dit Hussonnet. « D’abord, la Pologne n’existe pas ; c’est une invention de Lafayette ! Les Polonais, règle générale, sont tous du faubourg Saint-Marceau, les véritables s’étant noyés avec Poniatowski. » Bref, « il ne donnait plus là-dedans », il était « revenu de tout ça ! » C’était comme le serpent de mer, la révocation de l’édit de Nantes et « cette vieille blague de la Saint-Barthélemy ! »
Sénécal, sans défendre les Polonais, releva les derniers mots de l’homme de lettres. On avait calomnié les papes, qui, après tout, défendaient le peuple, et il appelait la Ligue « l’aurore de la Démocratie, un grand mouvement égalitaire contre l’individualisme des protestants. »
Frédéric était un peu surpris par ces idées. Elles ennuyaient Cisy probablement, car il mit la conversation sur les tableaux vivants du Gymnase, qui attiraient alors beaucoup de monde.
Sénécal s’en affligea. De tels spectacles corrompaient les filles du prolétaire ; puis on les voyait étaler un luxe insolent. Aussi approuvait-il les étudiants bavarois qui avaient outragé Lola Montés. A l’instar de Rousseau, il faisait plus de cas de la femme d’un charbonnier que de la maîtresse d’un roi.
« Vous blaguez les truffes ! » répliqua majestueusement Hussonnet. Et il prit la défense de ces dames, en faveur de Rosanette. Puis, comme il parlait de son bal et du costume d’Arnoux :
« On prétend qu’il branle dans le manche ? » dit Pellerin.
Le marchand de tableaux venait d’avoir un procès pour ses terrains de Belleville, et il était actuellement dans une compagnie de kaolin bas-breton avec d’autres farceurs de son espèce.
Dussardier en savait davantage ; car son patron à lui, M. Moussinot, ayant été aux informations sur Arnoux près du banquier Oscar Lefebvre, celui-ci avait répondu qu’il le jugeait peu solide, connaissant quelques-uns de ses renouvellements.
Le dessert était fini ; on passa dans le salon, tendu, comme celui de la Maréchale, en damas jaune, et de style Louis XVI.
Pellerin blâma Frédéric de n’avoir pas choisi, plutôt, le style néo-grec ; Sénécal frotta des allumettes contre les tentures , Deslauriers ne fit aucune observation. Il en fit dans la bibliothèque, qu’il appela une bibliothèque de petite fille. La plupart des littérateurs contemporains s’y trouvaient. Il fut impossible de parler de leurs ouvrages, car Hussonnet, immédiatement, contait des anecdotes sur leurs personnes, critiquait leurs figures, leurs moeurs, leur costume, exaltant les esprits de quinzième ordre, dénigrant ceux du premier, et déplorant, bien entendu, la décadence moderne. Telle chansonnette de villageois contenait, à elle seule, plus de poésie que tous les lyriques du XIXe siècle ; Balzac était surfait, Byron démoli, Hugo n’entendait rien au théâtre, etc.
« Pourquoi donc », dit Sénécal, « n’avez-vous pas les volumes de nos poètes-ouvriers ? »
Et M. de Cisy, qui s’occupait de littérature, s’étonna de ne pas voir sur la table de Frédéric « quelques-unes de ces physiologies nouvelles, physiologie du fumeur, du pêcheur à la ligne, de l’employé de barrière ».
Ils arrivèrent à l’agacer tellement, qu’il eut envie de les pousser dehors par les épaules. « Mais je deviens bête ! » Et, prenant Dussardier à l’écart, il lui demanda s’il pouvait le servir en quelque chose.
Le brave garçon fut attendri. Avec sa place de caissier, il n’avait besoin de rien.
Ensuite, Frédéric emmena Deslauriers dans sa chambre, et, tirant de son secrétaire deux mille francs :
« Tiens, mon brave, empoche ! C’est le reliquat de mes vieilles dettes. »
« Mais... et le Journal ? » dit l’avocat. » J’en ai parlé à Hussonnet, tu sais bien. »
Et, Frédéric ayant répondu qu’il se trouvait » un peu gêné, maintenant », l’autre eut un mauvais sourire.
Après les liqueurs, on but de la bière ; après la bière, des grogs ; on refuma des pipes. Enfin, à cinq heures du soir, tous s’en allèrent ; et ils marchaient les uns près des autres, sans parler, quand Dussardier se mit à dire que Frédéric les avait reçus parfaitement. Tous en convinrent.
Hussonnet déclara son déjeuner un peu trop lourd. Sénécal critiqua la futilité de son intérieur. Cisy pensait de même. Cela manquait de » cachet », absolument.
« Moi, je trouve », dit Pellerin, » qu’il aurait bien pu me commander un tableau. »
Deslauriers se taisait, en tenant dans la poche de son pantalon ses billets de banque.
Frédéric était resté seul. Il pensait à ses amis, et sentait entre eux et lui comme un grand fossé plein d’ombre qui les séparait. Il leur avait tendu la main cependant, et ils n’avaient pas répondu à la franchise de son coeur.
Il se rappela les mots de Pellerin et de Dussardier sur Arnoux. C’était une invention, une calomnie sans doute ? Mais pourquoi ? Et il aperçut Mme Arnoux, ruinée, pleurant, vendant ses meubles. Cette idée le tourmenta toute la nuit ; le lendemain, il se présenta chez elle.
Ne sachant comment s’y prendre pour communiquer ce qu’il savait, il lui demanda en manière de conversation si Arnoux avait toujours ses terrains de Belleville.
« Oui, toujours. »
« Il est maintenant dans une compagnie pour du kaolin de Bretagne, je crois ? »
« C’est vrai. »
« Sa fabrique marche très bien, n’est-ce pas ? »
« Mais... je le suppose. »
Et, comme il hésitait :
« Qu’avez-vous donc ? vous me faites peur ! »
Il lui apprit l’histoire des renouvellements.
Elle baissa la tête, et dit :
« Je m’en doutais »
En effet, Arnoux, pour faire une bonne spéculation, s’était refusé à vendre ses terrains, avait emprunté dessus largement, et, ne trouvant point d’acquéreurs, avait cru se rattraper par l’établissement d’une manufacture. Les frais avaient dépassé les devis. Elle n’en savait pas davantage ; il éludait toute question et affirmait continuellement que » ça allait très bien ».
Frédéric tâcha de la rassurer. C’étaient peut-être des embarras momentanés. Du reste, s’il apprenait quelque chose, il lui en ferait part.
« Oh ! oui, n’est-ce pas ? » dit-elle, en joignant ses deux mains, avec un air de supplication charmant.
Il pouvait donc lui être utile. Le voilà qui entrait dans son existence, dans son cœur.
Arnoux parut.
« Ah ! comme c’est gentil, de venir me prendre pour dîner ! »
Frédéric en resta muet.
Arnoux paria de choses indifférentes, puis avertit sa femme qu’il rentrerait fort tard, ayant un rendez-vous avec M. Oudry.
« Chez lui ? »
« Mais certainement, chez lui. »
Il avoua, tout en descendant l’escalier, que, la Maréchale se trouvant libre, ils allaient faire ensemble une partie fine au Moulin-Rouge ; et, comme il lui fallait toujours quelqu’un pour recevoir ses épanchements, il se fit conduire par Frédéric jusqu’à la porte.
Au lieu d’entrer, il se promena sur le trottoir, en observant les fenêtres du second étage. Tout à coup les rideaux s’écartèrent.
« Ah ! bravo ! le père Oudry n’y est plus. Bonsoir ! » C’était donc le père Oudry qui l’entretenait ? Frédéric ne savait que penser maintenant.
A partir de ce jour-là, Arnoux fut encore plus cordial qu’auparavant ; il l’invitait à dîner chez sa maîtresse, et bientôt Frédéric hanta tout à la fois les deux maisons.
Celle de Rosanette l’amusait. On venait là le soir, en sortant du club ou du spectacle ; on prenait une tasse de thé, on faisait une partie de loto ; le dimanche, on jouait des charades ; Rosanette, plus turbulente que les autres, se distinguait par des inventions drolatiques, comme de courir à quatre pattes ou de s’affubler d’un bonnet de coton. Pour regarder les passants par la croisée, elle avait un chapeau de cuir bouilli ; elle fumait des chibouques, elle chantait des tyroliennes. L’après-midi, par désoeuvrement, elle découpait des fleurs dans un morceau de toile perse, les collait elle-même sur ses carreaux, barbouillait de fard ses deux petits chiens, faisait brûler des pastilles, ou se tirait la bonne aventure. Incapable de résister à une envie, elle s’engouait d’un bibelot qu’elle avait vu, n’en dormait pas, courait l’acheter, le troquait contre un autre, et gâchait les étoffes, perdait ses bijoux, gaspillait l’argent, aurait vendu sa chemise pour une loge d’avant-scène. Souvent, elle demandait à Frédéric l’explication d’un mot qu’elle avait lu, mais n’écoutait pas sa réponse, car elle sautait vite à une autre idée, en multipliant les questions. Après des spasmes de gaieté, c’étaient des colères enfantines ; ou bien elle rêvait, assise par terre, devant le feu, la tête basse et le genou dans ses deux mains, plus inerte qu’une couleuvre engourdie. Sans y prendre garde, elle s’habillait devant lui, tirait avec lenteur ses bas de soie, puis se lavait à grande eau le visage, en se renversant la taille comme une naïade qui frissonne -, et le rire de ses dents blanches, les étincelles de ses yeux, sa beauté, sa gaieté éblouissaient Frédéric, et lui fouettaient les nerfs.
Presque toujours, il trouvait Mme Arnoux montrant à lire à son bambin, ou derrière la chaise de Marthe qui faisait des gammes sur son piano ; quand elle travaillait à un ouvrage de couture, c’était pour lui un grand bonheur que de ramasser, quelquefois, ses ciseaux. Tous ses mouvements étaient d’une majesté tranquille ; ses petites mains semblaient faites pour épandre des aumônes, pour essuyer des pleurs ; et sa voix, un peu sourde naturellement, avait des intonations caressantes et comme des légèretés de brise.
Elle ne s’exaltait point pour la littérature, mais son esprit charmait par des mots simples et pénétrants. Elle aimait les voyages, le bruit du vent dans les bois, et à se promener tête nue sous la pluie. Frédéric écoutait ces choses délicieusement, croyant voir un abandon d’elle-même qui commençait.
La fréquentation de ces deux femmes faisait dans sa vie comme deux musiques : l’une folâtre, emportée, divertissante, l’autre grave et presque religieuse ; et, vibrant à la fois, elles augmentaient toujours, et peu à peu se mêlaient ; — car, si Mme Arnoux venait à l’effleurer du doigt seulement, l’image de l’autre, tout de suite, se présentait à son désir, parce qu’il avait, de ce côté-là, une chance moins lointaine ; — et, dans la compagnie de Rosanette, quand il lui arrivait d’avoir le coeur ému, il se rappelait immédiatement son grand amour.
Cette confusion était provoquée par des similitudes entre les deux logements. Un des bahuts que l’on voyait autrefois boulevard Montmartre ornait à présent la salle à manger de Rosanette, l’autre, le salon de Mme Arnoux. Dans les deux maisons, les services de table étaient pareils, et l’on retrouvait jusqu’à la même calotte de velours traînant sur les bergères ; puis une foule de petits cadeaux, des écrans, des boîtes, des éventails allaient et venaient de chez la maîtresse chez l’épouse, car, sans la moindre gêne, Arnoux, souvent, reprenait à l’une ce qu’il lui avait donné, pour l’offrir à l’autre.
La Maréchale riait avec Frédéric de ses mauvaises façons. Un dimanche, après dîner, elle l’emmena derrière la porte, et lui fit voir dans son paletot un sac de gâteaux, qu’il venait d’escamoter sur la table, afin d’en régaler, sans doute, sa petite famille. M. Arnoux se livrait à des espiègleries côtoyant la turpitude. C’était pour lui un devoir que de frauder l’octroi ; il n’allait jamais au spectacle en payant, avec un billet de secondes prétendait toujours se pousser aux premières, et racontait comme une farce excellente qu’il avait coutume, aux bains froids, de mettre dans le tronc du garçon un bouton de culotte pour une pièce de dix sous, ce qui n’empêchait point la Maréchale de l’aimer.
Un jour, cependant, elle dit, en parlant de lui « Ah ! il m’embête, à la fin ! J’en ai assez ! Ma foi, tant pis, j’en trouverai un autre ! »
Frédéric croyait » l’autre » déjà trouvé et qu’il s’appelait M. Oudry.
« Eh bien », dit Rosanette, » qu’est-ce que cela fait ? »
Puis, avec des larmes dans la voix :
« Je lui demande bien peu de chose, pourtant, et il ne veut pas, l’animal ! Il ne veut pas ! Quant à ses promesses, oh ! c’est différent. »
Il lui avait même promis un quart de ses bénéfices dans les fameuses mines de kaolin ; aucun bénéfice ne se montrait, pas plus que le cachemire dont il la leurrait depuis six mois.
Frédéric pensa, immédiatement, à lui en faire cadeau. Arnoux pouvait prendre cela pour une leçon et se fâcher.
Il était bon cependant, sa femme elle-même le disait. Mais si fou ! Au lieu d’amener tous les jours du monde à dîner chez lui, à présent il traitait ses connaissances chez le restaurateur. Il achetait des choses complètement inutiles, telles que des chaînes d’or, des pendules, des articles de ménage. Mme Arnoux montra même à Frédéric, dans le couloir, une énorme provision de bouillottes, chaufferettes et samovars. Enfin, un jour, elle avoua ses inquiétudes : Arnoux lui avait fait signer un billet, souscrit à l’ordre de M. Dambreuse.
Cependant, Frédéric conservait ses projets littéraires, par une sorte de point d’honneur vis-à-vis de lui-même. Il voulut écrire une histoire de l’esthétique, résultat de ses conversations avec Pellerin, puis mettre en drames différentes époques de la Révolution française et composer une grande comédie, par l’influence indirecte de Deslauriers et d’Hussonnet. Au milieu de son travail, souvent le visage de l’une ou de l’autre passait devant lui ; il luttait contre l’envie de la voir, ne tardait pas à y céder ; et il était plus triste en revenant de chez Mme Arnoux.
Un matin qu’il ruminait sa mélancolie au coin de son feu, Deslauriers entra. Les discours incendiaires de Sénécal avaient inquiété son patron, et, une fois de plus, il se trouvait sans ressources.
« Que veux-tu que j’y fasse ? » dit Frédéric.
« Rien ! tu n’as pas d’argent, je le sais. Mais ça ne te gênerait guère de lui découvrir une place, soit par M. Dambreuse ou bien Arnoux ? »
Celui-ci devait avoir besoin d’ingénieurs dans son établissement. Frédéric eut une inspiration : Sénécal pourrait l’avertir des absences du mari, porter des lettres, l’aider dans mille occasions qui se présenteraient. D’homme à homme, on se rend toujours ces services-là. D’ailleurs, il trouverait moyen de l’employer sans qu’il s’en doutât. Le hasard lui offrait un auxiliaire, c’était de bon augure, il fallait le saisir ; et, affectant de l’indifférence, il répondit que la chose peut-être était faisable et qu’il s’en occuperait.
Il s’en occupa tout de suite. Arnoux se donnait beaucoup de peine dans sa fabrique. Il cherchait le rouge de cuivre des Chinois mais ses couleurs se volatilisaient par la cuisson. Afin d’éviter les gerçures de ses faïences, il mêlait de la chaux à son argile ; mais les pièces se brisaient pour la plupart, l’émail de ses peintures sur cru bouillonnait, ses grandes plaques gondolaient ; et, attribuant ces mécomptes au mauvais outillage de sa fabrique, il voulait se faire faire d’autres moulins à broyer, d’autres séchoirs. Frédéric se rappela quelques-unes de ces choses ; et il l’aborda en annonçant qu’il avait découvert un homme très fort, capable de trouver son fameux rouge. Arnoux en fit un bond, puis, l’ayant écouté, répondit qu’il n’avait besoin de personne.
Frédéric exalta les connaissances prodigieuses de Sénécal, tout à la fois ingénieur, chimiste et comptable, étant un mathématicien de première force.
Le faïencier consentit à le voir.
Tous deux se chamaillèrent sur les émoluments. Frédéric s’interposa et parvint, au bout de la semaine, à leur faire conclure un arrangement.
Mais, l’usine étant située à Creil, Sénécal ne pouvait en rien l’aider. Cette réflexion, très simple, abattit son courage comme une mésaventure.
Il songea que plus Arnoux serait détaché de sa femme, plus il aurait de chance auprès d’elle. Alors, il se mit à faire l’apologie de Rosanette, continuellement ; il lui représenta tous ses torts à son endroit, conta les vagues menaces de l’autre jour, et même parla du cachemire, sans taire qu’elle l’accusait d’avarice.
Arnoux, piqué du mot (et, d’ailleurs, concevant des inquiétudes), apporta le cachemire à Rosanette, mais la gronda de s’être plainte à Frédéric ; comme elle disait lui avoir cent fois rappelé sa promesse, il prétendit qu’il ne s’en était pas souvenu, ayant trop d’occupations.
Le lendemain, Frédéric se présenta chez elle. Bien qu’il fût deux heures, la Maréchale était encore couchée ; et, à son chevet, Delmar, installé devant un guéridon, finissait une tranche de foie gras. Elle cria de loin : » Je l’ai, je l’ai » ; puis, le prenant par les oreilles, elle l’embrassa au front, le remercia beaucoup, le tutoya, voulut même le faire asseoir sur son lit. Ses jolis yeux tendres pétillaient, sa bouche humide souriait, ses deux bras ronds sortaient de sa chemise qui n’avait pas de manches ; et, de temps à autre, il sentait, à travers la batiste, les fermes contours de son corps. Delmar, pendant ce temps-là, roulait ses prunelles.
« Mais, véritablement, mon amie, ma chère amie !... »
Il en fut de même les fois suivantes. Dès que Frédéric entrait, elle montait debout sur un coussin, pour qu’il l’embrassât mieux, l’appelait un mignon, un chéri, mettait une fleur à sa boutonnière, arrangeait sa cravate ; ces gentillesses redoublaient toujours lorsque Delmar se trouvait là.
Etaient-ce des avances ? Frédéric le crut. Quant à tromper un ami, Arnoux, à sa place, ne s’en gênerait guère ! et il avait bien le droit de n’être pas vertueux avec sa maîtresse, l’ayant toujours été avec sa femme ; car il croyait l’avoir été, ou plutôt il aurait voulu se le faire accroire, pour la justification de sa prodigieuse couardise. Il se trouvait stupide cependant, et résolut de s’y prendre avec la Maréchale carrément.
Donc une après-midi, comme elle se baissait devant sa commode, il s’approcha d’elle et eut un geste d’une éloquence si peu ambiguë, qu’elle se redressa tout empourprée. Il recommença de suite ; alors, elle fondit en larmes, disant qu’elle était bien malheureuse et que ce n’était pas une raison pour qu’on la méprisât.
Il réitéra ses tentatives. Elle prit un autre genre, qui fut de rire toujours. Il crut malin de riposter par le même ton, et en l’exagérant. Mais il se montrait trop gai pour qu’elle le crût sincère ; et leur camaraderie faisait obstacle à l’épanchement de toute émotion sérieuse. Enfin, un jour elle répondit qu’elle n’acceptait pas les restes d’une autre.
« Quelle autre ? »
« Eh oui ! va retrouver madame Arnoux ! »
Car Frédéric en parlait souvent ; Arnoux, de son côté, avait la même manie ; elle s’impatientait, à la fin, d’entendre toujours vanter cette femme ; et son imputation était une espèce de vengeance.
Frédéric lui en garda rancune.
Elle commençait, du reste, à l’agacer fortement. Quelquefois, se posant comme expérimentée, elle disait du mal de l’amour avec un rire sceptique qui donnait des démangeaisons de la gifler. Un quart d’heure après, c’était la seule chose qu’il y eût au monde, et, croisant ses bras sur sa poitrine, comme pour serrer quelqu’un, elle murmurait : » Oh ! oui, c’est bon ! c’est si bon ! » les paupières entre-closes et à demi pâmée d’ivresse. Il était impossible de la connaître, de savoir, par exemple, si elle aimait Arnoux, car elle se moquait de lui et en paraissait jalouse. De même pour la Vatnaz, qu’elle appelait une misérable, d’autres fois sa meilleure amie. Elle avait, enfin, sur toute sa personne et jusque dans le retroussement de son chignon, quelque chose d’inexprimable qui ressemblait à un défi ; — et il la désirait, pour le plaisir surtout de la vaincre et de la dominer.
Comment faire ? car souvent elle le renvoyait sans nulle cérémonie, apparaissant une minute entre deux portes pour chuchoter : » Je suis occupée ; à ce soir ! » ou bien il la trouvait au milieu de douze personnes ; et quand ils étaient seuls, on aurait juré une gageure, tant les empêchements se succédaient. Il l’invitait à dîner, elle refusait toujours ; une fois, elle accepta, mais ne vint pas.
Une idée machiavélique surgit dans sa cervelle.
Connaissant par Dussardier les récriminations de Pellerin sur son compte, il imagina de lui commander le portrait de la Maréchale, un portrait grandeur nature, qui exigerait beaucoup de séances ; il n’en manquerait pas une seule ; l’inexactitude habituelle de l’artiste faciliterait les tête-à-tête. Il engagea donc Rosanette à se faire peindre, pour offrir son visage à son cher Arnoux. Elle accepta, car elle se voyait au milieu du Grand Salon, à la place d’honneur, avec une foule devant elle, et les journaux en parleraient, ce qui » la lancerait » tout à coup.
Quant à Pellerin, il saisit la proposition avidement. Ce portrait devait le poser en grand homme, être un chef-d’oeuvre.
Il passa en revue dans sa mémoire tous les portraits de maître qu’il connaissait, et se décida finalement pour un Titien, lequel serait rehaussé d’ornements à la Véronèse.
Donc il exécuterait son projet sans ombres factices, dans une lumière franche éclairant les chairs d’un seul ton, et faisant étinceler les accessoires.
« Si je lui mettais », pensa-t-il, » une robe de soie rose, avec un burnous oriental ? oh non ! canaille le burnous ! ou plutôt si je l’habillais de velours bleu, sur un fond gris, très coloré ? On pourrait lui donner également une collerette de guipure blanche, avec un éventail noir et un rideau d’écarlate par derrière ? »
Et, cherchant ainsi, il élargissait chaque jour sa conception et s’en émerveillait.
Il eut un battement de coeur quand Rosanette, accompagnée de Frédéric, arriva chez lui pour la première séance. Il la plaça debout, sur une manière d’estrade, au milieu de l’appartement ; et, en se plaignant du jour et regrettant son ancien atelier, il la fit d’abord s’accouder contre un piédestal, puis asseoir dans un fauteuil, et tour à tour s’éloignant d’elle et s’en rapprochant pour corriger d’une chiquenaude les plis de sa robe, il la regardait les paupières entre-closes, et consultait d’un mot Frédéric.
« Eh bien, non ! » s’écria-t-il. » J’en reviens à mon idée ! Je vous flanque en Vénitienne ! »
Elle aurait une robe de velours ponceau avec une ceinture d’orfèvrerie, et sa large manche doublée d’hermine laisserait voir son bras nu qui toucherait à la balustrade d’un escalier montant derrière elle. A sa gauche, une grande colonne irait jusqu’au haut de la toile rejoindre des architectures, décrivant un arc. On apercevait en dessous, vaguement, des massifs d’orangers presque noirs, où se découperait un ciel bleu, rayé de nuages blancs. Sur le balustre couvert d’un tapis, il y aurait, dans un plat d’argent, un bouquet de fleurs, un chapelet d’ambre, un poignard et un coffret de vieil ivoire un peu jaune dégorgeant des sequins d’or ; quelques-uns même, tombés par terre çà et là, formeraient une suite d’éclaboussures brillantes, de manière à conduire l’oeil vers la pointe de son pied, car elle serait posée sur l’avant-dernière marche, dans un mouvement naturel et en pleine lumière.
Il alla chercher une caisse à tableaux, qu’il mit sur l’estrade pour figurer la marche ; puis il disposa comme accessoires sur un tabouret en guise de balustrade, sa vareuse, un bouclier, une boîte de sardines, un paquet de plumes, un couteau, et, quand il eut jeté devant Rosanette une douzaine de gros sous, il lui fit prendre sa pose.
« Imaginez-vous que ces choses-là sont des richesses, des présents splendides. La tête un peu à droite ! Parfait ! et ne bougez plus ! Cette attitude majestueuse va bien à votre genre de beauté ? »
Elle avait une robe écossaise avec un gros manchon et se retenait pour ne pas rire.
« Quant à la coiffure, nous la mêlerons à un tortis de perles : cela fait toujours bon effet dans les cheveux rouges. »
La Maréchale se récria, disant qu’elle n’avait pas les cheveux rouges.
« Laissez donc ! Le Rouge des peintres n’est pas celui des bourgeois ! »
Il commença à esquisser la position des masses ; et il était si préoccupé des grands artistes de la Renaissance, qu’il en parlait. Pendant une heure, il rêva tout haut à ces existences magnifiques, pleines de génie, de gloire et de somptuosités avec des entrées triomphales dans les villes, et des galas à la lueur des flambeaux, entre des femmes à moitié nues, belles comme des déesses.
« Vous étiez faite pour vivre dans ce temps-là. Une créature de votre calibre aurait mérité un monseigneur ! » Rosanette trouvait ses compliments fort gentils. On fixa le jour de la séance prochaine ; Frédéric se chargeait d’apporter les accessoires.
Comme la chaleur du poêle l’avait étourdie quelque peu, ils s’en retournèrent à pied par la rue du Bac et arrivèrent sur le pont Royal.
Il faisait un beau temps, âpre et splendide. Le soleil s’abaissait ; quelques vitres de maison, dans la Cité, brillaient au loin comme des plaques d’or, tandis que, par derrière, à droite, les tours de Notre-Dame se profilaient en noir sur le ciel bleu, mollement baigné à l’horizon dans des vapeurs grises. Le vent souffla et Rosanette ayant déclaré qu’elle avait faim, ils entrèrent à la Pâtisserie anglaise.
Des jeunes femmes, avec leurs enfants, mangeaient debout contre le buffet de marbre, où se pressaient, sous des cloches de verre, les assiettes de petits gâteaux. Rosanette avala deux tartes à la crème. Le sucre en poudre faisait des moustaches au coin de sa bouche. De temps à autre, pour l’essuyer, elle tirait son mouchoir de son manchon ; et sa figure ressemblait, sous sa capote de soie verte, à une rose épanouie entre ses feuilles.
lis se remirent en marche ; dans la rue de la Paix, elle s’arrêta, devant la boutique d’un orfèvre, à considérer un bracelet ; Frédéric voulut lui en faire cadeau.
« Non », dit-elle, » garde ton argent. »
Il fut blessé de cette parole.
« Qu’a donc le mimi ? On est triste ? » Et, la conversation s’étant renouée, il en vint, comme d’habitude, à des protestations d’amour.
« Tu sais bien que c’est impossible ! »
« Pourquoi ? »
« Ah ! parce que... »
Ils allaient côte à côte, elle appuyée sur son bras, et les volants de sa robe lui battaient contre les jambes. Alors, il se rappela un crépuscule d’hiver, où, sur le même trottoir, Mme Arnoux marchait ainsi à son côté ; et ce souvenir l’absorba tellement, qu’il ne s’apercevait plus de Rosanette et n’y songeait pas.
Elle regardait, au hasard, devant elle, tout en se laissant un peu traîner, comme un enfant paresseux. C’était l’heure où l’on rentrait de la promenade, et des équipages défilaient au grand trot sur le pavé sec. Les flatteries de Pellerin lui revenant sans doute à la mémoire, elle poussa un soupir.
« Ah ! il y en a qui sont heureuses ! Je suis faite pour un homme riche, décidément. »
Il répliqua d’un ton brutal :
« Vous en avez un, cependant ! » car M. Oudry passait pour trois fois millionnaire.
Elle ne demandait pas mieux que de s’en débarrasser.
« Qui vous en empêche ? »
Et il exhala d’amères plaisanteries sur ce vieux bourgeois à perruque, lui montrant qu’une pareille liaison était indigne, et qu’elle devait la rompre !
« Oui », répondit la Maréchale, comme se parlant à elle-même. » C’est ce que je finirai par faire, sans doute ! »
Frédéric fut charmé de ce désintéressement. Elle se ralentissait, il la crut fatiguée. Elle s’obstina à ne pas vouloir de voiture et elle le congédia devant sa porte, en lui envoyant un baiser du bout des doigts.
« Ah ! quel dommage ! et songer que des imbéciles me trouvent riche ! »
Il était sombre en arrivant chez lui.
Hussonnet et Deslauriers l’attendaient.
Le bohème, assis devant sa table, dessinait des têtes de Turcs, et l’avocat, en bottes crottées, sommeillait sur le divan.
« Ah ! enfin », s’écria-t-il. » Mais quel air farouche ! Peux-tu m’écouter ? »
Sa vogue comme répétiteur diminuait, car il bourrait ses élèves de théories défavorables pour leurs examens. Il avait plaidé deux ou trois fois, avait perdu, et chaque déception nouvelle le rejetait plus fortement vers son vieux rêve : un journal où il pourrait s’étaler, se venger, cracher sa bile et ses idées. Fortune et réputation, d’ailleurs, s’ensuivraient. C’était dans cet espoir qu’il avait circonvenu le bohème, Hussonnet possédant une feuille.
A présent, il la tirait sur papier rose ; il inventait des canards, composait des rébus, tâchait d’engager des polémiques, et même (en dépit du local) voulait monter des concerts ! L’abonnement d’un an » donnait droit à une place d’orchestre dans un des principaux théâtres de Paris ; de plus, l’administration se chargeait de fournir à MM. les étrangers tous les renseignements désirables, artistiques, et autres. » Mais l’imprimeur faisait des menaces, on devait trois termes au propriétaire, toutes sortes d’embarras surgissaient ; et Hussonnet aurait laissé périr l’Art, sans les exhortations de l’avocat, qui lui chauffait le moral quotidiennement. Il l’avait pris, afin de donner plus de poids à sa démarche.
« Nous venons pour le Journal », dit-il.
« Tiens, tu y penses encore ! » répondit Frédéric, d’un ton distrait.
« Certainement ! j’y pense ! »
Et il exposa de nouveau son plan. Par des comptes rendus de la Bourse, ils se mettraient en relations avec des financiers, et obtiendraient ainsi les cent mille francs de cautionnement indispensables. Mais, pour que la feuille pût être transformée en journal politique, il fallait auparavant avoir une large clientèle, et, pour cela, se résoudre à quelques dépenses, tant pour les frais de papeterie, d’imprimerie, de bureau, bref une somme de quinze mille francs.
« Je n’ai pas de fonds », dit Frédéric.
« Et nous donc ! » fit Deslauriers en croisant ses deux bras.
Frédéric, blessé du geste, répliqua :
« Est-ce ma faute ?... »
« Ah ! très bien ! Ils ont du bois dans leur cheminée, des truffes sur leur table, un bon lit, une bibliothèque, une voiture, toutes les douceurs ! Mais qu’un autre grelotte sous les ardoises, dîne à vingt sous, travaille comme un forçat et patauge dans la misère ! est-ce leur faute ? »
Et il répétait » Est-ce leur faute ? » avec une ironie cicéronienne qui sentait le Palais. Frédéric voulait parler.
« Du reste je comprends, on a des besoins... aristocratiques ; car sans doute... quelque femme... »
« Eh bien, quand cela serait ? Ne suis-je pas libre ?... »
« Oh ! très libre ! »
Et, après une minute de silence :
« C’est si commode, les promesses ! »
« Mon Dieu ! je ne les nie pas ! » dit Frédéric.
L’avocat continuait :
« Au collège, on fait des serments, on constituera une phalange, on imitera les Treize de Balzac. Puis, quand on se retrouve : Bonsoir, mon vieux, va te promener ! Car celui qui pourrait servir l’autre retient précieusement tout, pour lui seul. »
« Comment ? »
« Oui, tu ne nous as pas même présentés chez les Dambreuse ! »
Frédéric le regarda ; avec sa pauvre redingote, ses lunettes dépolies et sa figure blême, l’avocat lui parut un tel cuistre, qu’il ne put empêcher sur ses lèvres un sourire dédaigneux. Deslauriers l’aperçut, et rougit.
Il avait déjà son chapeau pour s’en aller. Hussonnet, plein d’inquiétude, tâchait de l’adoucir par des regards suppliants, et, comme Frédéric lui tournait le dos :
« Voyons, mon petit ! Soyez mon Mécène ! Protégez les arts ! »
Frédéric, dans un brusque mouvement de résignation, prit une feuille de papier, et, ayant griffonné dessus quelques lignes, la lui tendit. Le visage du bohème s’illumina. Puis, repassant la lettre à Deslauriers :
« Faites des excuses, Seigneur ! »
Leur ami conjurait son notaire de lui envoyer au plus vite, quinze mille francs.
« Ah ! je te reconnais là ! » dit Deslauriers.
« Foi de gentilhomme ! » ajouta le bohème, » vous êtes un brave, on vous mettra dans la galerie des hommes utiles ! »
L’avocat reprit :
« Tu n’y perdras rien, la spéculation est excellente. » « Parbleu ! » s’écria Hussonnet, » j’en fourrerais ma tête sur l’échafaud. »
Et il débita tant de sottises et promit tant de merveilles (auxquelles il croyait peut-être), que Frédéric ne savait pas si c’était pour se moquer des autres ou de lui-même.
Ce soir-là, il reçut une lettre de sa mère.
Elle s’étonnait de ne pas le voir encore ministre, tout en le plaisantant quelque peu. Puis elle parlait de sa santé, et lui apprenait que M. Roque venait maintenant chez elle. » Depuis qu’il est veuf, j’ai cru sans inconvénient de le recevoir. Louise est très changée à son avantage. » Et en post-scriptum : » Tu ne me dis rien de ta belle connaissance, M. Dambreuse ; à ta place, je l’utiliserais. »
Pourquoi pas ? Ses ambitions intellectuelles l’avaient quitté, et sa fortune (il s’en apercevait) était insuffisante ; car, ses dettes payées et la somme convenue remise aux autres, son revenu serait diminué de quatre mille francs, pour le moins ! D’ailleurs, il sentait le besoin de sortir de cette existence, de se raccrocher à quelque chose. Aussi, le lendemain, en dînant chez Mme Arnoux, il dit que sa mère le tourmentait pour qu’il embrassât une profession.
« Mais je croyais », reprit-elle, » que M. Dambreuse devait vous faire entrer au Conseil d’Etat ? Cela vous irait très bien. »
Elle le voulait donc. Il obéit.
Le banquier, comme la première fois, était assis à son bureau, et d’un geste le pria d’attendre quelques minutes, car un monsieur tournant le dos à la porte, l’entretenait de matières graves. Il s’agissait de charbons de terre et d’une fusion à opérer entre diverses compagnies.
Les portraits du général Foy et de Louis-Philippe se faisaient pendant de chaque côté de la glace ; des cartonniers montaient contre le lambris jusqu’au plafond, et il y avait six chaises de paille, M. Dambreuse n’ayant pas besoin pour ses affaires d’un appartement plus beau ; c’était comme ces sombres cuisines où s’élaborent de grands festins. Frédéric observa surtout deux coffres monstrueux, dressés dans les encoignures. Il se demandait combien de millions y pouvaient tenir. Le banquier en ouvrit un, et la planche de fer tourna, ne laissant voir à l’intérieur que des cahiers de papier bleu.
Enfin l’individu passa devant Frédéric. C’était le père Oudry. Tous deux se saluèrent en rougissant, ce qui parut étonner M. Dambreuse. Du reste, il se montra fort aimable. Rien n’était plus facile que de recommander son jeune ami au garde des sceaux. On serait trop heureux de l’avoir ; et il termina ses politesses en l’invitant à une soirée qu’il donnait dans quelques jours..
Frédéric montait en coupé pour s’y rendre quand arriva un billet de la Maréchale. A la lueur des lanternes, il lut : » Cher, j’ai suivi vos conseils. Je viens d’expulser mon Osage. A partir de demain soir, liberté ! Dites que je ne suis pas brave. »
Rien de plus ! Mais c’était le convier à la place vacante. Il poussa une exclamation, serra le billet dans sa poche et partit.
Deux municipaux à cheval stationnaient dans la rue. Une file de lampions brûlaient sur les deux portes cochères ; et des domestiques, dans la cour, criaient, pour faire avancer les voitures jusqu’au bas du perron sous la marquise. Puis, tout à coup, le bruit cessait dans le vestibule.
De grands arbres emplissaient la cage de l’escalier ; les globes de porcelaine versaient une lumière qui ondulait comme des moires de satin blanc sur les murailles. Frédéric monta les marches allègrement. Un huissier lança son nom : M. Dambreuse lui tendit la main presque aussitôt, Mme Dambreuse parut.
Elle avait une robe mauve garnie de dentelles, les boucles de sa coiffure plus abondantes qu’à l’ordinaire, et pas un seul bijou.
Elle se plaignit de ses rares visites, trouva moyen de dire quelque chose. Les invités arrivaient ; en manière de salut, ils jetaient leur torse de côté, ou se courbaient en deux, ou baissaient la figure seulement ; puis un couple conjugal, une famille passait, et tous se dispersaient dans le salon déjà plein.
Sous le lustre, au milieu, un pouf énorme supportait une jardinière, dont les fleurs, s’inclinant comme des panaches, surplombaient la tête des femmes assises en rond, tout autour, tandis que d’autres occupaient les bergères formant deux lignes droites interrompues symétriquement par les grands rideaux des fenêtres en velours nacarat et les hautes baies des portes à linteau doré.
La foule des hommes qui se tenaient debout sur le parquet, avec leur chapeau à la main, faisait de loin une seule masse noire, où les rubans des boutonnières mettaient des points rouges çà et là, et que rendait plus sombre la monotone blancheur des cravates. Sauf de petits jeunes gens à barbe naissante, tous paraissaient s’ennuyer ; quelques dandies, d’un air maussade, se balançaient sur leurs talons. Les têtes grises, les perruques étaient nombreuses ; de place en place, un crâne chauve luisait ; et les visages, ou empourprés ou très blêmes, laissaient voir dans leur flétrissure la trace d’immenses fatigues, — les gens qu’il y avait là appartenant à la politique ou aux affaires. M. Dambreuse avait aussi invité plusieurs savants, des magistrats, deux ou trois médecins illustres, et il repoussait avec d’humbles attitudes les éloges qu’on lui faisait sur sa soirée et les allusions à sa richesse.
Partout, une valetaille à larges galons d’or circulait. Les grandes torchères, comme des bouquets de feu, s’épanouissaient sur les tentures ; elles se répétaient dans les glaces ; et, au fond de la salle à manger, que tapissait un treillage de jasmin, le buffet ressemblait à un maître-autel de cathédrale ou à une exposition d’orfèvrerie, — tant il y avait de plats, de cloches, de couverts et de cuillers en argent et en vermeil, au milieu des cristaux à facettes qui entrecroisaient, par-dessus les viandes, des lueurs irisées. Les trois autres salons regorgeaient d’objets d’art : paysages de maîtres contre les murs, ivoires et porcelaines au bord des tables, chinoiseries sur les consoles ; des paravents de laque se développaient devant les fenêtres, des touffes de camélias montaient dans les cheminées ; et une musique légère vibrait, au loin, comme un bourdonnement d’abeilles.
Les quadrilles n’étaient pas nombreux, et les danseurs, à la manière nonchalante dont ils traînaient leurs escarpins, semblaient s’acquitter d’un devoir. Frédéric entendait des phrases comme celles-ci :
« Avez-vous été à la dernière fête de charité de l’hôtel Lambert, Mademoiselle ? »
« Non, Monsieur ! »
« Il va faire, tout à l’heure, une chaleur ! »
« Oh ! c’est vrai, étouffante »
« De qui donc cette polka ? »
« Mon Dieu ! je ne sais pas, Madame ! »
Et, derrière lui, trois roquentins , postés dans une embrasure, chuchotaient des remarques obscènes ; d’autres causaient chemins de fer, libre-échange un sportman contait une histoire de chasse ; un légitimiste et un orléaniste. Il discutaient.
En errant de groupe en groupe, il arriva dans le salon des joueurs, où, dans un cercle de gens graves, il reconnut Martinon, » attaché maintenant au parquet de la Capitale ».
Sa grosse face couleur de cire emplissait convenablement son collier, lequel était une merveille, tant les poils noirs se trouvaient bien égalisés ; et, gardant un juste milieu entre l’élégance voulue par son âge et la dignité que réclamait sa profession, il accrochait son pouce dans son aisselle suivant l’usage des beaux, puis mettait son bras dans son gilet à la façon des doctrinaires. Bien qu’il eût des bottes extra-vernies, il portait les tempes rasées, pour se faire un front de penseur.
Après quelques mots débités froidement, il se retourna vers son conciliabule. Un propriétaire disait :
« C’est une classe d’hommes qui rêvent le bouleversement de la société ! »
« Ils demandent l’organisation du travail ! » reprit un autre. » Conçoit-on cela ? »
« Que voulez-vous ! » fit un troisième, » quand on voit M. de Genoude donner la main au Siècle ? »
« Et des conservateurs, eux-mêmes, s’intituler progressifs ! Pour nous amener, quoi ? la République ! comme si elle était possible en France ! »
Tous déclarèrent que la République était impossible en France.
« N’importe », remarqua tout haut un monsieur. » On s’occupe trop de la Révolution ; on publie là-dessus un tas d’histoires, de livres !... »
« Sans compter », dit Martinon, , qu’il y a, peut-être, des sujets d’étude plus sérieux ! »
Un ministériel s’en prit aux scandales du théâtre :
« Ainsi, par exemple, ce nouveau drame la Reine Margot dépasse véritablement les bornes ! Où était le besoin qu’on nous parlât des Valois ? Tout cela montre la royauté sous un jour défavorable ! C’est comme votre Presse ! Les lois de septembre, on a beau dire, sont infiniment trop douces Moi, je voudrais des cours martiales pour bâillonner les journalistes ! A la moindre insolence, traînés devant un conseil de guerre ! et allez donc ! »
« Oh ! prenez garde, Monsieur, prenez garde ! » dit un professeur, » n’attaquez pas nos précieuses conquêtes de 1830 ! respectons nos libertés. » Il fallait décentraliser plutôt, répartir l’excédent des villes dans les campagnes.
« Mais elles sont gangrenées ! » s’écria un catholique. » Faites qu’on raffermisse la Religion ! »
Martinon s’empressa de dire :
« Effectivement, c’est un frein ! »
Tout le mal gisait dans cette envie moderne de s’élever au-dessus de sa classe, d’avoir du luxe.
« Cependant », objecta un industriel, » le luxe favorise le commerce. Aussi j’approuve le duc de Nemours d’exiger la culotte courte à ses soirées. »
« M. Thiers y est venu en pantalon. Vous connaissez son mot ? »
« Oui, charmant ! Mais il tourne au démagogue, et son discours dans la question des incompatibilités n’a pas été sans influence sur l’attentat du 12 mai. »
« Ah ! bah ! »
« Eh ! eh ! »
Le cercle fut contraint de s’entrouvrir pour livrer passage à un domestique portant un plateau, et qui tâchait d’entrer dans le salon des joueurs.
Sous l’abat-jour vert des bougies, des rangées de cartes et de pièces d’or couvraient la table. Frédéric s’arrêta devant une d’elles, perdit les quinze napoléons qu’il avait dans sa poche, fit une pirouette, et se trouva au seuil du boudoir où était alors Mme Dambreuse.
Des femmes le remplissaient, les unes près des autres, sur des sièges sans dossier. Leurs longues jupes, bouffant autour d’elles, semblaient des flots d’où leur taille émergeait, et les seins s’offraient aux regards dans l’échancrure des corsages. Presque toutes portaient un bouquet de violettes à la main. Le ton mat de leurs gants faisaient ressortir la blancheur humaine de leurs bras ; des effilés, des herbes, leur pendaient sur les épaules, et on croyait quelquefois, à certains frissonnements, que la robe allait tomber. Mais la décence des figures tempérait les provocations du costume ; plusieurs même avaient une placidité presque bestiale, et ce rassemblement de femmes demi-nues faisait songer à un intérieur de harem ; il vint à l’esprit du jeune homme une comparaison plus grossière. En effet, toutes sortes de beautés se trouvaient là : des Anglaises à profil de keepsake, une Italienne dont les yeux noirs fulguraient comme un Vésuve, trois soeurs habillées de bleu, trois Normandes, fraîches comme des pommiers d’avril, une grande rousse avec une parure d’améthystes ; — et les blanches scintillations des diamants qui tremblaient en aigrettes dans les chevelures, les taches lumineuses des pierreries étalées sur les poitrines, et l’éclat doux des perles accompagnant les visages se mêlaient au miroitement des anneaux d’or, aux dentelles, à la poudre, aux plumes, au vermillon des petites bouches, à la nacre des dents. Le plafond, arrondi en coupole, donnait au boudoir la forme d’une corbeille ; et un courant d’air parfumé circulait sous le battement des éventails.
Frédéric, campé derrière elles avec son lorgnon dans l’oeil, ne jugeait pas toutes les épaules irréprochables ; il songeait à la Maréchale, ce qui refoulait ses tentations, ou l’en consolait.
Il regardait cependant Mme Dambreuse, et il la trouvait charmante, malgré sa bouche un peu longue et ses narines trop ouvertes. Mais sa grâce était particulière. Les boucles de sa chevelure avaient comme une langueur passionnée, et son front couleur d’agate semblait contenir beaucoup de choses et dénotait un maître.
Elle avait mis près d’elle la nièce de son mari, jeune personne assez laide. De temps à autre, elle se dérangeait pour recevoir celles qui entraient ; et le murmure des voix féminines, augmentant, faisait comme un caquetage d’oi seaux.
Il était question des ambassadeurs tunisiens et de leurs costumes. Un dame avait assisté à la dernière réception de l’Académie ; une autre parla du Don Juan de Molière, représenté nouvellement aux Français. Mais, désignant sa nièce d’un coup d’oeil, Mme Dambreuse posa un doigt contre sa bouche, et un sourire qui lui échappa démentait cette austérité.
Tout à coup, Martinon apparut, en face, sous l’autre porte. Elle se leva. Il lui offrit son bras. Frédéric, pour le voir continuer ses galanteries, traversa les tables de jeu et les rejoignit dans le grand salon ; Mme Dambreuse quitta aussitôt son cavalier, et l’entretint familièrement.
Elle comprenait qu’il ne jouât pas, ne dansât pas.
« Dans la jeunesse on est triste ! » Puis, enveloppant le bal d’un seul regard :
« D’ailleurs, tout cela n’est pas drôle ! pour certaines natures du moins ! »
Et elle s’arrêtait devant la rangée des fauteuils, distribuant çà et là des mots aimables, tandis que des vieux, qui avaient des binocles à deux branches, venaient lui faire la cour. Elle présenta Frédéric à quelques-uns. M. Dambreuse le toucha au coude légèrement, et l’emmena dehors sur la terrasse.
Il avait vu le Ministre. La chose n’était pas facile. Avant d’être présenté comme auditeur au Conseil d’Etat, on devait subir un examen ; Frédéric, pris d’une confiance inexplicable, répondit qu’il en savait les matières.
Le financier n’en était pas surpris, d’après tous les éloges que faisait de lui M. Roque.
A ce nom, Frédéric revit la petite Louise, sa maison, sa chambre ; et il se rappela des nuits pareilles, où il restait à sa fenêtre, écoutant les rouliers qui passaient. Ce souvenir de ses tristesses amena la pensée de Mme Arnoux ; et il se taisait, tout en continuant à marcher sur la terrasse. Les croisées dressaient au milieu des ténèbres de longues plaques rouges ; le bruit du bal s’affaiblissait les voitures commençaient à s’en aller.
« Pourquoi donc », reprit M. Dambreuse, » tenez-vous au Conseil d’Etat ? »
Et il affirma, d’un ton de libéral, que les fonctions publiques ne menaient à rien, il en savait quelque chose ; les affaires valaient mieux. Frédéric objecta la difficulté de les apprendre.
« Ah ! bah ! en peu de temps, je vous y mettrais. » Voulait-il l’associer à ses entreprises ?
Le jeune homme aperçut, comme dans un éclair, une immense fortune qui allait venir.
« Rentrons », dit le banquier. » Vous soupez avec nous, n’est-ce pas ? »
Il était trois heures, on partait. Dans la salle à manger, une table servie attendait les intimes.
M. Dambreuse aperçut Martinon, et, s’approchant de sa femme, d’une voix basse :
« C’est vous qui l’avez invité ? »
Elle répliqua sèchement :
« Mais oui ! »
La nièce n’était pas là. On but très bien, on rit très haut ; et des plaisanteries hasardeuses ne choquèrent point, tous éprouvant cet allégement qui suit les contraintes un peu longues. Seul, Martinon se montra sérieux ; il refusa de boire du vin de Champagne par bon genre, souple d’ailleurs et fort poli, car M. Dambreuse, qui avait la poitrine étroite, se plaignant d’oppression, il s’informa de sa santé à plusieurs reprises ; puis il dirigeait ses yeux bleuâtres du côté de Mme Dambreuse.
Elle interpella Frédéric, pour savoir quelles jeunes personnes lui avaient plu. Il n’en avait remarqué aucune, et préférait, d’ailleurs, les femmes de trente ans.
« Ce n’est peut-être pas bête ! » répondit-elle.
Puis, comme on mettait les pelisses et les paletots, M. Dambreuse lui dit :
« Venez me voir un de ces matins, nous causerons ! »
Martinon, au bas de l’escalier, alluma un cigare ; et il offrait, en le suçant, un profil tellement lourd, que son compagnon lâcha cette phrase :
« Tu as une bonne tête, ma parole »
« Elle en a fait tourner quelques-unes ! » reprit le jeune magistrat, d’un air à la fois convaincu et vexé.
Frédéric, en se couchant, résuma la soirée. D’abord, sa toilette (il s’était observé dans les glaces plusieurs fois), depuis la coupe de l’habit jusqu’au noeud des escarpins, ne laissait rien à reprendre ; il avait parlé à des hommes considérables, avait vu de près des femmes riches, M. Dambreuse s’était montré excellent et Mme Dambreuse presque engageante. Il pesa un à un ses moindres mots, ses regards, mille choses inanalysables et cependant expressives. Ce serait crânement beau d’avoir une pareille maîtresse ! Pourquoi non, après tout ? Il en valait bien un autre ! Peut-être qu’elle n’était pas si difficile ? Martinon ensuite revint à sa mémoire ; et, en s’endormant, il souriait de pitié sur ce brave garçon.
L’idée de la Maréchale le réveilla ; ces mots de son billet : » A partir de demain soir », étaient bien un rendez-vous pour le jour même. Il attendit jusqu’à neuf heures, et courut chez elle.
Quelqu’un, devant lui, qui montait l’escalier, ferma la porte. Il tira la sonnette ; Delphine vint ouvrir, et affirma que Madame n’y était pas.
Frédéric insista, pria. Il avait à lui communiquer quelque chose de très grave, un simple mot. Enfin l’argument de la pièce de cent sous réussit, et la bonne le laissa seul dans l’antichambre.
Rosanette parut. Elle était en chemise, les cheveux dénoués ; et, tout en hochant la tête, elle fit de foin avec les deux bras, un grand geste exprimant qu’elle ne pouvait le recevoir.
Frédéric descendit l’escalier, lentement. Ce caprice-là dépassait tous les autres. Il n’y comprenait rien.
Devant la loge du portier, Mlle Vatnaz l’arrêta.
« Elle vous a reçu ? »
« Non ! »
« On vous a mis à la porte ? »
« Comment le savez-vous ? »
« Ça se voit ! Mais venez ! sortons ! j’étouffe ! »
Elle l’emmena dans la rue. Elle haletait. Il sentait son bras maigre trembler sur le sien. Tout à coup elle éclata.
« Ah ! le misérable ! »
« Qui donc ? »
« Mais c’est lui ! lui ! Delmar ! »
Cette révélation humilia Frédéric ; il reprit :
« En êtes-vous bien sûre ? »
« Mais quand je vous dis que je l’ai suivi ! » s’écria la Vatnaz ; » je l’ai vu entrer ! Comprenez-vous maintenant ? Je devais m’y attendre, d’ailleurs c’est moi, dans ma bêtise, qui l’ai mené chez elle. Et si vous saviez, mon Dieu ! Je l’ai recueilli, je l’ai nourri, je l’ai habillé ; et toutes mes démarches dans les journaux ! Je l’aimais comme une mère ! » Puis, avec un ricanement : » Ah ! c’est qu’il faut à Monsieur des robes de velours ! une spéculation de sa part, vous pensez bien ! Et elle ! Dire que je l’ai connue confectionneuse de lingerie ! Sans moi, plus de vingt fois, elle serait tombée dans la crotte. Mais je l’y plongerai ! oh oui ! Je veux qu’elle crève à l’hôpital On saura tout ! »
Et, comme un torrent d’eau de vaisselle qui charrie des ordures, sa colère fit passer tumultueusement sous Frédéric les hontes de sa rivale.
« Elle a couché avec Jumillac, avec Flacourt, avec le petit Allard, avec Bertinaux, avec Saint-Valéry, le grêlé. Non ! l’autre ! Ils sont deux frères, n’importe ! Et quand elle avait des embarras, j’arrangeais tout. Qu’est-ce que j’y gagnais ? Elle est si avare ! Et puis, vous en conviendrez, c’était une jolie complaisance que de la voir, car enfin, nous ne sommes pas du même monde ! Est-ce que je suis une fille, moi ! Est-ce que je me vends ! Sans compter qu’elle est bête comme un chou ! Elle écrit catégorie par un th. Au reste, ils vont bien ensemble ; ça fait la paire, quoiqu’il s’intitule artiste et se croie du génie ! Mais, mon Dieu ! s’il avait seulement de l’intelligence, il n’aurait pas commis une infamie pareille ! On ne quitte pas une femme supérieure pour une coquine ! Je m’en moque, après tout. Il devient laid ! Je l’exècre ! Si je la rencontrais, tenez, je lui cracherais à la figure. » Elle cracha. » Oui, voilà le cas que j’en fais maintenant ! Et Arnoux, hein ? N’est-ce pas abominable ! Il lui a tant de fois pardonné ! On n’imagine pas ses sacrifices ! Elle devrait baiser ses pieds ! Il est si généreux, si bon ! »
Frédéric jouissait à entendre dénigrer Delmar. Il avait accepté Arnoux. Cette perfidie de Rosanette lui semblait une chose anormale, injuste ; et, gagné par l’émotion de la vieille fille, il arrivait à sentir pour lui comme de l’attendrissement. Tout à Coup, il se trouva devant sa porte ; Mlle Vatnaz, sans qu’il s’en aperçût, lui avait fait descendre le faubourg Poissonnière.
« Nous y voilà », dit-elle. » Moi, je ne peux pas monter. Mais vous, rien ne vous empêche ? »
« Pour quoi faire ? »
« Pour lui dire tout, parbleu ! »
Frédéric, comme se réveillant en sursaut, comprit l’infamie où on le poussait.
« Eh bien ? » reprit-elle.
Il leva les yeux vers le second étage. La lampe de Mme Arnoux brûlait. Rien effectivement ne l’empêchait de monter.
« Je vous attends ici. Allez donc ! »
Ce commandement acheva de le refroidir, et il dit :
« Je serai là-haut longtemps. Vous feriez mieux de vous en retourner. J’irai demain chez vous. »
« Non, non ! » répliqua la Vatnaz, en tapant du pied. » Prenez-le ! emmenez-le ? faites qu’il les surprenne »
« Mais Delmar n’y sera plus »
Elle baissa la tête.
« Oui, c’est peut-être vrai ? »
Et elle resta sans parler, au milieu de la rue, entre les voitures ; puis, fixant sur lui ses yeux de chatte sauvage :
« Je peux compter sur vous, n’est-ce pas ? Entre nous deux maintenant, c’est sacré ! Faites donc. A demain ! »
Frédéric, en traversant le corridor, entendit deux voix qui se répondaient. Celle de Mme Arnoux disait :
« Ne mens pas ! ne mens donc pas ! »
Il entra. On se tut.
Arnoux marchait de long en large, et Madame était assise sur la petite chaise près du feu, extrêmement pâle, l’oeil fixe. Frédéric fit un mouvement pour se retirer. Arnoux lui saisit la main, heureux du secours qui lui arrivait.
« Mais je crains... », dit Frédéric.
« Restez donc ! » souffla Arnoux dans son oreille. Madame reprit :
« Il faut être indulgent, monsieur Moreau ! Ce sont de ces choses que l’on rencontre parfois dans les ménages. »
« C’est qu’on les y met », dit gaillardement Arnoux.
« Les femmes vous ont des lubies ! Ainsi, celle-là, par exemple, n’est pas mauvaise. Non, au contraire ! Eh bien, elle s’amuse depuis une heure à me taquiner avec un tas d’histoires. »
« Elles sont vraies ! » répliqua Mme Arnoux impatientée. » Car, enfin, tu l’as acheté. »
« Moi ? »
« Oui, toi-même ! au Persan ! »
« Le cachemire ! » pensa Frédéric.
Il se sentait coupable et avait peur.
Elle ajouta, de suite :
« C’était l’autre mois, un samedi, le 14. »
« Ah ! ce jour-là, précisément, j’étais à Creil ! Ainsi, tu vois. »
« Pas du tout ! Car nous avons dîné chez les Bertin, le 14. »
« Le 14... ? » fit Arnoux, en levant les yeux comme pour chercher une date.
« Et même, le commis qui t’a vendu était un blond ! »
« Est-ce que je peux me rappeler le commis ! »
« Il a cependant écrit, sous ta dictée, l’adresse : 18, rue de Laval. »
« Comment sais-tu ? » dit Arnoux stupéfait.
Elle leva les épaules.
« Oh ! c’est bien simple : j’ai été pour faire réparer mon cachemire, et un chef de rayon m’a appris qu’on venait d’en expédier un autre pareil chez Mme Arnoux. »
« Est-ce ma faute, à moi, s’il y a dans la même rue une dame Arnoux ? »
« Oui ! mais pas Jacques Arnoux », reprit-elle.
Alors, il se mit à divaguer, protestant de son innocence. C’était une méprise, un hasard, une de ces choses inexplicables comme il en arrive. On ne devait pas condamner les gens sur de simples soupçons, des indices vagues ; et il cita l’exemple de l’infortuné Lesurques.
« Enfin, j’affirme que tu te trompes ! Veux-tu que je t’en jure ma parole ? »
« Ce n’est point la peine. »
« Pourquoi ? »
Elle le regarda en face, sans rien dire ; puis allongea la main, prit le coffret d’argent sur la cheminée, et lui tendit une facture grande ouverte.
Arnoux rougit jusqu’aux oreilles et ses traits décomposés s’enflèrent.
« Eh bien ? »
« Mais... » répondit-il, lentement, » qu’est-ce que ça prouve ? »
« Ah » fit-elle, avec une intonation de voix singulière, où il y avait de la douleur et de l’ironie. » Ah ! »
Arnoux gardait la note entre ses mains, et la retournait, n’en détachant pas les yeux comme s’il avait dû y découvrir la solution d’un grand problème.
« Oh ! oui, oui, je me rappelle », dit-il enfin. » C’est une commission. — Vous devez savoir cela, vous. Frédéric ? » Frédéric se taisait. » Une commission dont j’étais chargé... par... par le père Oudry. »
« Et pour qui ? »
« Pour sa maîtresse. »
« Pour la vôtre ! » s’écria Mme Arnoux, se levant toute droite.
« Je te jure... »
« Ne recommencez pas ! Je sais tout ! »
« Ah ! très bien ! Ainsi, on m’espionne ! »
Elle répliqua froidement :
« Cela blesse, peut-être, votre délicatesse ? »
« Du moment qu’on s’emporte », reprit Arnoux, en cherchant son chapeau, » et qu’il n’y a pas moyen de raisonner »
Puis, avec un grand soupir :
« Ne vous mariez pas, mon pauvre ami, non, croyez-moi ! »
Et il décampa, ayant besoin de prendre l’air.
Alors, il se fit un grand silence ; et tout, dans l’appartement, sembla plus immobile. Un cercle lumineux, au-dessus de la carcel, blanchissait le plafond, tandis que, dans les coins, l’ombre s’étendait comme des gazes noires superposées ; on entendait le tic-tac de la pendule avec la crépitation du feu.
Mme Arnoux venait de se rasseoir, à l’autre angle de la cheminée dans le fauteuil ; elle mordait ses lèvres en grelottant ; ses deux mains se levèrent, un sanglot lui échappa, elle pleurait.
Il se mit sur la petite chaise ; et, d’une voix caressante, comme on fait une personne malade :
« Vous ne doutez pas que je ne partage... ? »
Elle ne répondit rien. Mais, continuant tout haut ses réflexions :
« Je le laisse bien libre ! Il n’avait pas besoin de mentir ! »
« Certainement », dit Frédéric.
C’était la conséquence de ses habitudes sans doute, il n’y avait pas songé, et peut-être que, dans des choses plus graves...
« Que voyez-vous donc de plus grave ? »
« Oh ! rien ! »
Frédéric s’inclina, avec un sourire d’obéissance. Arnoux néanmoins possédait certaines qualités ; il aimait ses enfants.
« Ah ! et il fait tout pour les ruiner ! »
Cela venait de son humeur trop facile ; car, enfin, c’était un bon garçon.
Elle s’écria :
« Mais qu’est-ce que cela veut dire, un bon garçon ! »
Il le défendait ainsi, de la manière la plus vague qu’il pouvait trouver, et, tout en la plaignant, il se réjouissait, se délectait au fond de l’âme. Par vengeance ou besoin d’affection, elle se réfugierait vers lui. Son espoir, démesurément accru, renforçait son amour.
Jamais elle ne lui avait paru si captivante, si profondément belle. De temps à autre, une aspiration soulevait sa poitrine ; ses deux yeux fixes semblaient dilatés par une vision intérieure, et sa bouche demeurait entre-close comme pour donner son âme. Quelquefois, elle appuyait dessus fortement son mouchoir ; il aurait voulu être ce petit morceau de batiste tout trempé de larmes. Malgré lui, il regardait la couche, au fond de l’alcôve, en imaginant sa tête sur l’oreiller et il voyait cela si bien, qu’il se retenait pour ne pas la saisir dans ses bras. Elle ferma les paupières, apaisée, inerte. Alors, il s’approcha de plus près, et, penché sur elle, il examinait avidement sa figure. Un bruit de bottes résonna dans le couloir, c’était l’autre. Ils l’entendirent fermer la porte de sa chambre. Frédéric demanda, d’un signe, à Mme Arnoux, s’il devait y aller.
Elle répliqua » oui » de la même façon ; et ce muet échange de leurs pensées était comme un consentement, un début d’adultère.
Arnoux, près de se coucher, défaisait sa redingote.
« Eh bien, comment va-t-elle ? »
« Oh ! mieux ! » dit Frédéric. » Cela se passera ! »
Mais Arnoux était peiné.
« Vous ne la connaissez pas ! Elle a maintenant des nerfs... ! Imbécile de commis ! Voilà ce que c’est que d’être trop bon ! Si je n’avais pas donné ce maudit châle à Rosanette ! »
« Ne regrettez rien ! Elle vous est on ne peut plus reconnaissante ! »
« Vous croyez ? »
Frédéric n’en doutait pas. La preuve, c’est qu’elle venait de congédier le père Oudry.
« Ah ! pauvre biche ! »
Et, dans l’excès de son émotion, Arnoux voulait courir chez elle.
« Ce n’est pas la peine ! j’en viens. Elle est malade ! »
« Raison de plus ! »
Il repassa vivement sa redingote et avait pris son bougeoir. Frédéric se maudit pour sa sottise, et lui représenta qu’il devait, par décence, rester ce soir auprès de sa femme. Il ne pouvait l’abandonner, ce serait très mal.
« Franchement, vous auriez tort ! Rien ne presse, là-bas ! Vous irez demain ! Voyons faites cela pour moi. » Arnoux déposa son bougeoir, et lui dit, en l’embrassant :
« Vous êtes bon, vous ! »
Alors commença pour Frédéric une existence misérable. Il fut le parasite de la maison.
Si quelqu’un était indisposé, il venait trois fois par jour savoir de ses nouvelles, allait chez l’accordeur de piano, inventait mille prévenances ; et il endurait d’un air content les bouderies de Mlle Marthe et les caresses du jeune Eugène, qui lui passait toujours ses mains sales sur la figure. Il assistait aux dîners où Monsieur et Madame, en face l’un de l’autre, n’échangeaient pas un mot : ou bien, Arnoux agaçait sa femme par des remarques saugrenues. Le repas terminé, il jouait dans la chambre avec son fils, se cachait derrière les meubles, ou le portait sur son dos, en marchant à quatre pattes, comme le Béarnais. Il s’en allait enfin -, et elle abordait immédiatement l’éternel sujet de plainte : Arnoux.
Ce n’était pas son inconduite qui l’indignait. Mais elle paraissait souffrir dans son orgueil, et laissait voir sa répugnance pour cet homme sans délicatesse, sans dignité, sans honneur.
« Ou plutôt il est fou ! » disait-elle.
Frédéric sollicitait adroitement ses confidences. Bientôt, il connut toute sa vie.
Ses parents étaient de petits bourgeois de Chartres. Un jour, Arnoux, dessinant au bord de la rivière (il se croyait peintre dans ce temps-là), l’avait aperçue comme elle sortait de l’église et demandée en mariage ; à cause de sa fortune, on n’avait pas hésité. D’ailleurs, il l’aimait éperdument. Elle ajouta :
« Mon Dieu, il m’aime encore à sa manière ! »
Ils avaient, les premiers mois, voyagé en Italie.
Arnoux, malgré son enthousiasme devant les paysages et les chefs-d’oeuvre, n’avait fait que gémir sur le vin, et organisait des pique-nique avec des Anglais, pour se distraire. Quelques tableaux bien revendus l’avaient poussé au commerce des arts. Puis il s’était engoué d’une manufacture de faïence. D’autres spéculations, à présent, le tentaient ; et, se vulgarisant de plus en plus, il prenait des habitudes grossières et dispendieuses. Elle avait moins à lui reprocher ses vices que toutes ses actions. Aucun changement ne pouvait survenir, et son malheur à elle était irréparable.
Frédéric affirmait que son existence, de même, se trouvait manquée.
Il était bien jeune cependant. Pourquoi désespérer ? Et elle lui donnait de bons conseils : » Travaillez ! mariez-vous ! »
Il répondait par des sourires amers ; car, au lieu d’exprimer le véritable motif de son chagrin, il en feignait un autre, sublime, faisant un peu l’Antony, le maudit, — langage, du reste, qui ne dénaturait pas complètement sa pensée.
L’action, pour certains hommes, est d’autant plus impraticable que le désir est plus fort. La méfiance d’eux-mêmes les embarrasse, la crainte de déplaire les épouvante ; d’ailleurs, les affections profondes ressemblent aux honnêtes femmes ; elles ont peur d’être découvertes, et passent dans la vie les yeux baissés.
Bien qu’il connût Mme Arnoux davantage (à cause de cela, peut-être), il était encore plus lâche qu’autrefois. Chaque matin, il se jurait d’être hardi. Une invincible pudeur l’en empêchait ; et il ne pouvait se guider d’après aucun exemple puisque celle-là différait des autres. Par la force de ses rêves, il l’avait posée en dehors des conditions humaines. Il se sentait, à côté d’elle, moins important sur la terre que les brindilles de soie s’échappant de ses ciseaux.
Puis il pensait à des choses monstrueuses, absurdes, telles que des surprises, la nuit, avec des narcotiques et des fausses clefs, — tout lui paraissant plus facile que d’affronter son dédain.
D’ailleurs, les enfants, les deux bonnes, la disposition des pièces faisaient d’insurmontables obstacles. Donc, il résolut de la posséder à lui seul, et d’aller vivre ensemble bien loin, au fond d’une solitude ; il cherchait même sur quel lac assez bleu, au bord de quelle plage assez douce, si ce serait l’Espagne, la Suisse ou l’Orient ; et, choisissant exprès les jours où elle semblait plus irritée, il lui disait qu’il faudrait sortir de là, imaginer un moyen, et qu’il n’en voyait pas d’autre qu’une séparation. Mais, pour l’amour de ses enfants, jamais elle n’en viendrait à une telle extrémité. Tant de vertu augmenta son respect.
Ses après-midi se passaient à se rappeler la visite de la veille, à désirer celle du soir. Quand il ne dînait pas chez eux, vers neuf heures, il se postait au coin de la rue ; et, dès qu’Arnoux avait tiré la grande porte, Frédéric montait vivement les deux étages et demandait à la bonne d’un air ingénu :
« Monsieur est là ? »
Puis faisait l’homme surpris de ne pas le trouver.
Arnoux, souvent, rentrait à l’improviste. Alors, il fallait le suivre dans un petit café de la rue Sainte-Anne, que fréquentait maintenant Regimbart.
Le Citoyen commençait par articuler contre la Couronne quelque nouveau grief. Puis ils causaient, en se disant amicalement des injures ; car le fabricant tenait Regimbart pour un penseur de haute volée, et, chagriné de voir tant de moyens perdus, il le taquinait sur sa paresse. Le Citoyen jugeait Arnoux plein de coeur et d’imagination, mais décidément trop immoral ; aussi le traitait-il sans la moindre indulgence et refusait même de dîner chez lui, parce que » la cérémonie l’embêtait. »
Quelquefois, au moment des adieux, Arnoux était pris de fringale. Il » avait besoin » de manger une omelette ou des pommes cuites ; et, les comestibles ne se trouvant jamais dans l’établissement, il les envoyait chercher. On attendait. Regimbart ne s’en allait pas, et finissait, en grommelant, par accepter quelque chose.
Il était sombre néanmoins, car il restait pendant des heures, en face du même verre à moitié plein. La Providence ne gouvernant point les choses selon ses idées, il tournait à l’hypocondriaque, ne voulait même plus lire les journaux, et poussait des rugissements au seul nom de l’Angleterre. Il s’écria une fois, à propos d’un garçon qui le servait mal :
« Est-ce que nous n’avons pas assez des affronts de l’Etranger ! »
En dehors de ces crises, il se tenait taciturne, méditant » un coup infaillible pour faire péter toute la boutique ».
Tandis qu’il était perdu dans ses réflexions, Arnoux, d’une voix monotone et avec un regard un peu ivre, contait d’incroyables anecdotes où il avait toujours brillé, grâce à son aplomb ; et Frédéric (cela tenait sans doute à des ressemblances profondes), éprouvait un certain entraînement pour sa personne. Il se reprochait cette faiblesse, trouvant qu’il aurait dû le haïr, au contraire.
Arnoux se lamentait devant lui sur l’humeur de sa femme, son entêtement, ses préventions injustes. Elle n’était pas comme cela autrefois.
« A votre place », disait Frédéric, » je lui ferais une pension, et je vivrais seul. »
Arnoux ne répondait rien ; et, un moment après, entamait son éloge. Elle était bonne, dévouée, intelligente, vertueuse ; et, passant à ses qualités corporelles, il prodiguait les révélations, avec l’étourderie de ces gens qui étaient leurs trésors dans les auberges.
Une catastrophe dérangea son équilibre.
Il était entré, comme membre du Conseil de surveillance, dans une compagnie de kaolin. Mais, se fiant à tout se qu’on lui disait, il avait signé des rapports inexacts et approuvé, sans vérification, les inventaires annuels frauduleusement dressés par le gérant. Or, la compagnie avait croulé, et Arnoux, civilement responsable, venait d’être condamné, avec les autres, à la garantie des dommages-intérêts, ce qui lui faisait une perte d’environ trente mille francs, aggravée par les motifs du jugement.
Frédéric apprit cela dans un journal, et se précipita vers la rue Paradis.
On le reçut dans la chambre de Madame. C’était l’heure du premier déjeuner. Des bols de café au lait encombraient un guéridon auprès du feu. Des savates traînaient sur le tapis, des vêtements sur les fauteuils. Arnoux, en caleçon et en veste de tricot, avait les yeux rouges et la chevelure ébouriffée ; le petit Eugène, à cause de ses oreillons, pleurait, tout en grignotant sa tartine ; sa soeur mangeait tranquillement ; Mme Arnoux, un peu plus pâle que d’habitude, les servait tous les trois.
« Eh bien », dit Arnoux, en poussant un gros soupir, » vous savez ! » Et Frédéric ayant fait un geste de compassion : » Voilà ! J’ai été victime de ma confiance ! » Puis il se tut ; et son abattement était si fort, qu’il repoussa le déjeuner. Mme Arnoux leva les yeux, avec un haussement d’épaules. Il se passa les mains sur le front.
« Après tout, je ne suis pas coupable. Je n’ai rien à me reprocher. C’est un malheur ! On s’en tirera ! Ah ! ma foi, tant pis ! »
Et il entama une brioche, obéissant, du reste, aux sollicitations de sa femme.
Le soir, il voulut dîner seul, avec elle, dans un cabinet particulier, à la Maison d’or. Mme Arnoux ne comprit rien à ce mouvement de coeur, s’offensant même d’être traitée en lorette ; — ce qui, de la part d’Arnoux, au contraire, était une preuve d’affection. Puis, comme il s’ennuyait, il alla se distraire chez la Maréchale.
Jusqu’à présent, on lui avait passé beaucoup de choses, grâce à son caractère bonhomme. Son procès le classa parmi les gens tarés. Une solitude se fit autour de sa maison.
Frédéric, par point d’honneur, crut devoir les fréquenter plus que jamais. Il loua une baignoire aux Italiens et les y conduisit chaque semaine. Cependant, ils en étaient à cette période où, dans les unions disparates, une invincible lassitude ressort des concessions que l’on s’est faites et rend l’existence intolérable. Mme Arnoux se retenait pour ne pas éclater, Arnoux s’assombrissait ; et le spectacle de ces deux êtres malheureux attristait Frédéric.
Elle l’avait chargé, puisqu’il possédait sa confiance, de s’enquérir de ses affaires. Mais il avait honte, il souffrait de prendre ses dîners en ambitionnant sa femme. Il continuait néanmoins, se donnant pour excuse qu’il devait la défendre, et qu’une occasion pouvait se présenter de lui être utile.
Huit jours après le bal, il avait fait une visite à M. Dambreuse. Le financier lui avait offert une vingtaine d’actions dans son entreprise de houilles ; Frédéric n’y était pas retourné. Deslauriers lui écrivait des lettres ; il les laissait sans réponse. Pellerin l’avait engagé à venir voir le portrait ; il l’éconduisait toujours. Il céda cependant à Cisy, qui l’obsédait pour faire la connaissance de Rosanette.
Elle le reçut fort gentiment, mais sans lui sauter au cou, comme autrefois. Son compagnon fut heureux d’être admis chez une impure, et surtout de causer avec un acteur ; Delmar se trouvait là.
Un drame, où il avait représenté un manant qui fait la leçon à Louis XIV et prophétise 89, l’avait mis en telle évidence, qu’on lui fabriquait sans cesse le même rôle ; et sa fonction, maintenant, consistait à bafouer les monarques de tous les pays. Brasseur anglais, il invectivait Charles Ier ; étudiant de Salamanque, maudissait Philippe Il ; ou, père sensible, s’indignait contre la Pompadour, c’était le plus beau ! Les gamins, pour le voir, l’attendaient à la porte des coulisses ; et sa biographie, vendue dans les entractes, le dépeignait comme soignant sa vieille mère, lisant l’Evangile, assistant les pauvres, enfin sous les couleurs d’un saint Vincent de Paul mélangé de Brutus et de Mirabeau. On disait : » Notre Delmar. » Il avait une mission, il devenait Christ.
Tout cela avait fasciné Rosanette ; et elle s’était débarrassée du père Oudry, sans se soucier de rien, n’étant pas cupide.
Arnoux, qui la connaissait, en avait profité pendant longtemps pour l’entretenir à peu de frais ; le bonhomme était venu, et ils avaient eu soin, tous les trois, de ne point s’expliquer franchement. Puis, s’imaginant qu’elle congédiait l’autre pour lui seul, Arnoux avait augmenté sa pension. Mais ses demandes se renouvelaient avec une fréquence inexplicable, car elle menait un train moins dispendieux ; elle avait même vendu jusqu’au cachemire. tenant à s’acquitter de ses vieilles dettes. disait-elle ; et il donnait toujours, elle l’ensorcelait. elle abusait de lui. sans pitié. Aussi les factures. les papiers timbrés pleuvaient dans la maison. Frédéric sentait une crise prochaine.
Un jour, il se présenta pour voir Mme Arnoux. Elle était sortie. Monsieur travaillait en bas dans le magasin.
En effet, Arnoux. au milieu de ses potiches. tâchait d’enfoncer de jeunes mariés. des bourgeois de la province. Il parlait du tournage et du tournassage. du truité et du glacé ; les autres. ne voulant pas avoir l’air de n’y rien comprendre. faisaient des signes d’approbation et achetaient.
Quand les chalands furent dehors. il conta qu’il avait eu, le matin. avec sa femme une petite altercation. Pour prévenir les observations sur la dépense, il avait affirmé que la Maréchale n’était plus sa maîtresse.
« Je lui ai même dit que c’était la vôtre. »
Frédéric fut indigné ; mais des reproches pouvaient le trahir, il balbutia :
« Ah ! vous avez eu tort, grand tort ! »
« Qu’est-ce que ça fait ? », dit Arnoux. » Où est le déshonneur de passer pour son amant ? Je le suis bien, moi ! Ne seriez-vous pas flatté de l’être ? »
Avait-elle parlé ? Etait-ce une allusion’ ? Frédéric se hâta de répondre :
« Non ! pas du tout ! au contraire ! »
« Eh bien. alors ? »
« Oui, c’est vrai ! cela n’y fait rien. » Arnoux reprit :
« Pourquoi ne venez-vous plus là-bas ? »
Frédéric promit d’y retourner.
« Ah j’oubliais ! vous devriez.... en causant de Rosanette.... lâcher à ma femme quelque chose... je ne sais quoi. mais vous trouverez... quelque chose qui la persuade que vous êtes son amant. Je vous demande cela comme un service. hein ? » Le jeune homme. pour toute réponse. fit une grimace ambiguë. Cette calomnie le perdait. Il alla le soir même chez elle, et jura que l’allégation d’Arnoux était fausse.
« Bien vrai ? »
Il paraissait sincère ; et, quand elle eut respiré largement, elle lui dit : » Je Vous crois », avec un beau sourire ; puis elle baissa la tête, et, sans le regarder « Au reste, personne n’a de droit sur vous ! » Elle ne devinait donc rien, et elle le méprisait, puisqu’elle ne pensait pas qu’il put assez l’aimer pour lui être fidèle ! Frédéric, oubliant ses tentatives près de l’autre, trouvait la permission outrageante.
Ensuite, elle le pria d’aller quelquefois » chez cette femme », pour voir un peu ce qui en était.
Arnoux survint, et, cinq minutes après, voulut l’entraîner chez Rosanette.
La situation devenait intolérable.
Il en fut distrait par une lettre du notaire qui devait lui envoyer le lendemain quinze mille francs ; et, pour réparer sa négligence envers Deslauriers, il alla lui apprendre tout de suite cette bonne nouvelle.
L’avocat logeait rue des Trois-Maries, au cinquième étage, sur une cour. Son cabinet, petite pièce carrelée, froide, et tendue d’un papier grisâtre, avait pour principale décoration une médaille en or, son prix de doctorat, insérée dans un cadre d’ébène contre la glace. Une bibliothèque d’acajou enfermait sous vitres cent volumes, à peu près. Le bureau, couvert de basane, tenait le milieu de l’appartement. Quatre vieux fauteuils de velours vert en occupaient les coins ; et des copeaux flambaient dans la cheminée, où il y avait toujours un fagot prêt à allumer au coup de sonnette. C’était l’heure de ses consultations l’avocat portait une cravate blanche.
L’annonce des quinze mille francs (il n’y comptait plus, sans doute) lui causa un ricanement de plaisir.
« C’est bien, mon brave, c’est bien, c’est très bien Il jeta du bois dans le feu, se rassit, et parla immédiatement du Journal. La première chose à faire était de se débarrasser d’Hussonnet.
« Ce crétin-là me fatigue ! Quant à desservir une opinion, le plus équitable, selon moi, et le plus fort, c’est de n’en avoir aucune. »
Frédéric parut étonné.
« Mais sans doute ! il serait temps de traiter la Politique scientifiquement. Les vieux du XVIIIe siècle commençaient, quand Rousseau, les littérateurs, y ont introduit la philanthropie, la poésie, et autres blagues, pour la plus grande joie des catholiques ; alliance naturelle, du reste, puisque les réformateurs modernes (je peux le prouver) croient tous à la Révélation. Mais, si vous chantez des messes pour la Pologne, si à la place du Dieu des dominicains, qui était un bourreau, vous prenez le Dieu des romantiques, qui est un tapissier ; si, enfin, vous n’avez pas de l’Absolu une conception plus large que vos aïeux, la monarchie percera sous vos formes républicaines, et votre bonnet rouge ne sera jamais qu’une calotte sacerdotale ! Seulement, le régime cellulaire aura remplacé la torture, l’outrage à la Religion le sacrilège, le concert européen la Sainte-Alliance ; et, dans ce bel ordre qu’on admire, fait de débris louisquatorziens, de ruines voltairiennes, avec du badigeon impérial par-dessus et des fragments de constitution anglaise, on verra les conseils municipaux tâchant de vexer le maire, les conseils généraux leur préfet, les chambres le roi, la presse le pouvoir, l’administration tout le monde ! Mais les bonnes âmes s’extasient sur le Code civil, oeuvre fabriquée, quoi qu’on dise, dans un esprit mesquin, tyrannique ; car le législateur, au lieu de faire son état, qui est de régulariser la coutume, a prétendu modeler la société comme un Lycurgue ! Pourquoi la loi gêne-t-elle le père de famille en matière de testament ? Pourquoi entrave-t-elle la vente forcée des immeubles ? Pourquoi punit-elle comme délit le vagabondage, lequel ne devrait pas être même une contravention ! Et il y en a d’autres ! Je les connais ! aussi je vais écrire un petit roman intitulé Histoire de l’idée de justice, qui sera drôle ! Mais j’ai une soif abominable ! et toi ? »
Il se pencha par la fenêtre, et cria au portier d’aller chercher des grogs au cabaret.
« En résumé, je vois trois partis..., non ! trois groupes, — et dont aucun ne m’intéresse : ceux qui ont, ceux qui n’ont plus, et ceux qui tâchent d’avoir. Mais tous s’accordent dans l’idolâtrie imbécile de l’Autorité ! Exemples : Mably recommande qu’on empêche les philosophes de publier leurs doctrines ; M. Wronski géomètre, appelle en son langage la censure » répression critique de la spontanéité spéculative » ; le père Enfantin bénit les Habsbourg » d’avoir passé par-dessus les Alpes une main pesante pour comprimer l’Italie » ; Pierre Leroux veut qu’on vous force à entendre un orateur, et Louis Blanc incline à une religion d’Etat, tant ce peuple de vassaux a la rage du gouvernement ! Pas un cependant n’est légitime, malgré leurs sempiternels principes. Mais, principe signifiant origine, il faut se reporter toujours à une révolution, à un acte de violence, à un fait transitoire. Ainsi, le principe du nôtre est la souveraineté nationale, comprise dans la forme parlementaire, quoique le parlement n’en convienne pas ! Mais en quoi la souveraineté du peuple serait-elle plus sacrée que le droit divin ? L’un et l’autre sont deux fictions ! Assez de métaphysique, plus de fantômes ! Pas n’est besoin de dogmes pour faire balayer les rues ! On dira que je renverse la société ! Eh bien, après ? où serait le mai ? Elle est propre, en effet, ta société. »
Frédéric aurait eu beaucoup de choses à lui répondre. Mais, le voyant loin des théories de Sénécal, il était plein d’indulgence. Il se contenta d’objecter qu’un pareil système les ferait haïr généralement.
« Au contraire, comme nous aurons donné à chaque parti un gage de haine contre son voisin, tous compteront sur nous. Tu vas t’y mettre aussi, toi, et nous faire de la critique transcendante »
Il fallait attaquer les idées reçues, l’Académie, l’Ecole normale, le Conservatoire, la Comédie-Française, tout ce qui ressemblait à une institution. C’est par là qu’ils donneraient un ensemble de doctrine à leur Revue. Puis, quand elle serait bien posée, le journal tout à coup deviendrait quotidien ; alors, ils s’en prendraient aux personnes.
« Et on nous respectera, sois-en sûr ! »
Deslauriers touchait à son vieux rêve : une rédaction en chef, c’est-à-dire au bonheur inexprimable de diriger les autres, de tailler en plein dans leurs articles, d’en commander, d’en refuser. Ses yeux pétillaient sous ses lunettes, il s’exaltait et buvait des petits verres, coup sur coup, machinalement.
« Il faudra que tu donnes un dîner une fois la semaine. C’est indispensable, quand même la moitié de ton revenu y passerait ! On voudra y venir, ce sera un centre pour les autres, un levier pour toi ; et, maniant l’opinion par les deux bouts, littérature et politique, avant six mois, tu verras, nous tiendrons le haut du pavé dans Paris. »
Frédéric, en l’écoutant, éprouvait une sensation de rajeunissement, comme un homme qui, après un long séjour dans une chambre, est transporté au grand air. Cet enthousiasme le gagnait.
« Oui, j’ai été un paresseux, un imbécile, tu as raison ! »
« A la bonne heure ! » s’écria Deslauriers ; » je retrouve mon Frédéric ! »
Et, lui mettant le poing sous la mâchoire :
« Ah ! tu m’as fait souffrir. N’importe ! je t’aime tout de même. »
Ils étaient debout et se regardaient, attendris l’un et l’autre, et près de s’embrasser.
Un bonnet de femme parut au seuil de l’antichambre.
« Qui t’amène ? » dit Deslauriers.
C’était Mlle Clémence, sa maîtresse.
Elle répondit nue, passant devant sa maison par hasard, elle n’avait pu résister au désir de le voir ; et, pour faire une petite collation ensemble, elle lui apportait des gâteaux, qu’elle déposa sur la table.
« Prends garde à mes papiers ! » reprit aigrement l’avocat. » D’ailleurs, c’est la troisième fois que je te défends de venir pendant mes consultations. »
Elle voulut l’embrasser.
« Bien ! va-t’en ! file ton noeud ! »
Il la repoussait, elle eut un grand sanglot.
« Ah ! tu m’ennuies, à la fin ! »
« C’est que je t’aime ! »
« Je ne demande pas qu’on m’aime, mais qu’on m’oblige ! »
Ce mot, si dur, arrêta les larmes de Clémence. Elle se planta devant la fenêtre, et y restait immobile, le front posé contre le carreau.
Son attitude et son mutisme agaçaient Deslauriers.
« Quand tu auras fini, tu commanderas ton carrosse, n’est-ce pas ! »
Elle se retourna en sursaut.
« Tu me renvoies ! »
« Parfaitement ! »
Elle fixa sur lui ses grands yeux bleus, pour une dernière prière sans doute, puis croisa les deux bouts de son tartan, attendit une minute encore et s’en alla.
« Tu devrais la rappeler », dit Frédéric.
« Allons donc ! »
Et, comme il avait besoin de sortir, Deslauriers passa dans sa cuisine, qui était son cabinet de toilette. Il y avait sur la dalle, près d’une paire de bottes, les débris d’un maigre déjeuner, et un matelas avec une couverture était roulé par terre dans un coin.
« Ceci te démontre », dit-il, » que je reçois peu de marquises ! On s’en passe aisément, va ! et des autres aussi. Celles qui ne coûtent rien prennent votre temps ; c’est de l’argent sous une autre forme ; or, je ne suis pas riche ! Et puis elles sont toutes si bêtes ! si bêtes ! Est-ce que tu peux causer avec une femme, toi ? » Ils se séparèrent à l’angle du pont Neuf.
« Ainsi, c’est convenu ! tu m’apporteras la chose demain, dès que tu l’auras. »
« Convenu ! » dit Frédéric.
Le lendemain à son réveil, il reçut par la poste un bon de quinze mille francs sur la Banque.
Ce chiffon de papier lui représenta quinze gros sacs d’argent ; et il se dit qu’avec une somme pareille, il pourrait : d’abord garder sa voiture pendant trois ans, au lieu de la vendre comme il y serait forcé prochainement, ou s’acheter deux belles armures damasquinées qu’il avait vues sur le quai Voltaire, puis quantité de choses encore, des peintures, des livres et combien de bouquets de fleurs, de cadeaux pour Mme Arnoux ! Tout, enfin, aurait mieux valu que de risquer, que de perdre tant d’argent dans ce journal ! Deslauriers lui semblait présomptueux, son insensibilité de la veille le refroidissant à son endroit, et Frédéric s’abandonnait à ces regrets quand il fut tout surpris de voir entrer Arnoux, — lequel s’assit sur le bord de sa couche, pesamment, comme un homme accablé.
« Qu’y a-t-il donc ? »
« Je suis perdu ! »
Il avait à verser, le jour même, en l’étude de Me Beauminet, notaire rue Sainte-Anne, dix-huit mille francs, prêtés par un certain Vanneroy.
« C’est un désastre inexplicable ! Je lui ai donné une hypothèque qui devait le tranquilliser, pourtant ! Mais il me menace d’un commandement, s’il n’est pas payé cette après-midi, tantôt ! »
« Et alors ? »
« Alors, c’est bien simple ! Il va faire exproprier mon immeuble. La première affiche me ruine, voilà tout ! Ah ! si je trouvais quelqu’un pour m’avancer cette maudite somme-là, il prendrait la place de Vanneroy et je serais sauvé ! Vous ne l’auriez pas, par hasard ? »
Le mandat était resté sur la table de nuit, près d’un livre. Frédéric souleva le volume et le posa par-dessus, en répondant :
« Mon Dieu, non, cher ami ! »
Mais il lui coûtait de refuser à Arnoux.
« Comment, vous ne trouvez personne qui veuille... ? »
« Personne ! et songer que, d’ici à huit jours, j’aurai des rentrées ! On me doit peut-être... cinquante mille francs pour la fin du mois ! »
« Est-ce que vous ne pourriez pas prier les individus qui vous doivent d’avancer... ? »
« Ah, bien, oui ! »
« Mais vous avez des valeurs quelconques, des billets ? »
« Rien ! »
« Que faire ? » dit Frédéric.
« C’est ce que je me demande », reprit Arnoux.
Il se tut. et il marchait dans la chambre de long en large.
« Ce n’est pas pour moi, mon Dieu ! mais pour mes enfants, pour ma pauvre femme ! »
Puis, en détachant chaque mot :
« Enfin... je serai fort.... j’emballerai tout cela... et j’irai chercher fortune... je ne sais où « Impossible ! » s’écria Frédéric.
Arnoux répliqua d’un air calme :
« Comment voulez-vous que je vive à Paris. maintenant ? »
Il y eut un long silence.
Frédéric se mit à dire :
« Quand le rendriez-vous, cet argent ? »
Non pas qu’il l’eût ; au contraire ! Mais rien ne l’empêchait de voir des amis, de faire des démarches. Et il sonna son domestique pour s’habiller. Arnoux le remerciait.
« C’est dix-huit mille francs qu’il vous faut, n’est-ce pas ? »
« Oh ! je me contenterais bien de seize mille ! Car j’en ferai bien deux mille cinq cents. trois mille avec mon argenterie, si Vanneroy. toutefois. m’accorde jusqu’à demain ; et, je vous le répète, vous pouvez affirmer, jurer au prêteur que. dans huit jours. peut-être même dans cinq ou six, l’argent sera remboursé. D’ailleurs, l’hypothèque en répond. Ainsi, pas de danger, vous comprenez ? »
Frédéric assura qu’il comprenait et qu’il allait sortir immédiatement.
Il resta chez lui. maudissant Deslauriers. car il voulait tenir sa parole, et cependant obliger Arnoux.
« Si je m’adressais à M. Dambreuse ? Mais sous quel prétexte demander de l’argent ? C’est à moi, au contraire, d’en porter chez lui pour ses actions de houilles ! Ah ! qu’il aille se promener avec ses actions ! Je ne les dois pas ! »
Et Frédéric s’applaudissait de son indépendance, comme s’il eût refusé un, service à M. Dambreuse.
« Eh bien », se dit-il ensuite, » puisque je fais une perte de ce côté-là car je pourrais, avec quinze mille francs, en gagner cent mille ! A la Bourse, ça se voit quelquefois... Donc, puisque je manque à l’un, ne suis-je libre ?... D’ailleurs, quand Deslauriers attendrait ! — Non, non, c’est mal, allons-y ! »
Il regarda sa pendule.
« Ah ! rien ne presse ! la Banque ne ferme qu’à cinq heures. »
Et, à quatre heures et demie, quand il eut touché son argent :
« C’est inutile, maintenant ! Je ne le trouverais pas j’irai ce soir ! » se donnant ainsi le moyen de revenir sur sa décision, car il reste toujours dans la conscience quelque chose des sophismes qu’on y a versés ; elle en garde l’arrière-goût, comme d’une liqueur mauvaise.
Il se promena sur les boulevards, et dîna seul au restaurant. Puis il entendit un acte au Vaudeville, pour se distraire. Mais ses billets de banque le gênaient, comme s’il les eût volés. Il n’aurait pas été chagrin de les perdre.
En rentrant chez lui, il trouva une lettre contenant ces mots :
« Quoi de neuf ?
Ma femme se joint à moi, cher ami, dans l’espérance, etc.
A vous »
Et un parafe.
« Sa femme ! elle me prie ! »
Au même moment, parut Arnoux, pour savoir s’il avait trouvé la somme urgente.
« Tenez, la voilà ! » dit Frédéric.
Et, vingt-quatre heures après, il répondit à Deslauriers :
« Je n’ai rien reçu. »
L’Avocat revint trois jours de suite. Il le pressait d’écrire au notaire. Il offrit même de faire le voyage du Havre.
« Non c’est inutile je vais y aller ! »
La semaine finie, Frédéric demanda timidement au sieur Arnoux ses quinze mille francs.
Arnoux le remit au lendemain, puis au surlendemain. Frédéric se risquait dehors à la nuit close, craignant d’être surpris par Deslauriers.
Un soir, quelqu’un le heurta au coin de la Madeleine. C’était lui.
« Je vais les chercher », dit-il.
Et Deslauriers J’accompagna jusqu’à la porte d’une maison, dans le faubourg Poissonnière.
« Attends-moi. »
Il attendit. Enfin, après quarante-trois minutes, Frédéric sortit avec Arnoux, et lui fit signe de patienter encore un peu. Le marchand de faïences et son compagnon montèrent, bras dessus, bras dessous, la rue Hauteville, prirent ensuite la rue de Chabrol.
La nuit était sombre, avec des rafales de vent tiède. Arnoux marchait doucement, tout en parlant des Galeries du Commerce : une suite de passages couverts qui auraient mené du boulevard Saint-Denis au Châtelet, spéculation merveilleuse, où il avait grande envie d’entrer ; et il s’arrêtait de temps à autre, pour voir aux carreaux des boutiques la figure des grisettes, puis reprenait son discours.
Frédéric entendait les pas de Deslauriers derrière lui, comme des reproches, comme des coups frappant sur sa conscience. Mais il n’osait faire sa réclamation, par mauvaise honte, et dans la crainte qu’elle ne fût inutile. L’autre se rapprochait. Il se décida.
Arnoux, d’un ton fort dégagé, dit que, ses recouvrements n’ayant pas eu lieu, il ne pouvait rendre actuellement les quinze mille francs.
« Vous n’en avez pas besoin, j’imagine ? »
A ce moment, Deslauriers accosta Frédéric, et, le tirant à l’écart :
« Sois franc, les as-tu, oui ou non ? »
« Eh bien, non ! » dit Frédéric, » Je les ai perdus ! »
« Ah ! et à quoi ? »
« Au jeu ! »
Deslauriers ne répondit pas un mot, salua très bas, et partit. Arnoux avait profité de l’occasion pour allumer un cigare dans un débit de tabac. Il revint en demandant quel était ce jeune homme.
« Rien ! un ami ! »
Puis, trois minutes après, devant la porte de Rosanette :
« Montez donc », dit Arnoux, » elle sera contente de vous voir. Quel sauvage vous êtes maintenant ! »
Un réverbère, en face, l’éclairait ; et avec son cigare entre ses dents blanches et son air heureux, il avait quelque chose d’intolérable.
« Ah ! à propos, mon notaire a été ce matin chez le vôtre, pour cette inscription d’hypothèque. C’est ma femme qui me l’a rappelé. »
« Une femme de tête ! » reprit machinalement Frédéric.
« Je crois bien ! »
Et Arnoux recommença son éloge. Elle n’avait pas sa pareille pour l’esprit, le coeur, l’économie ; il ajouta d’une voix basse, en roulant des yeux :
« Et comme corps de femme ! »
« Adieu ! » dit Frédéric.
Arnoux fit un mouvement.
« Tiens ! pourquoi ? »
Et, la main à demi tendue vers lui, il l’examinait, tout décontenancé par la colère de son visage.
Frédéric répliqua sèchement :
« Adieu ! »
Il descendit la rue de Bréda comme une pierre qui déroule, furieux contre Arnoux, se faisant le serment de ne jamais plus le revoir, ni elle non plus, navré, désolé. Au lieu de la rupture qu’il attendait, voilà que l’autre, au contraire, se mettait à la chérir et complètement, depuis le bout des cheveux jusqu’au fond de l’âme. La vulgarité de cet homme exaspérait Frédéric. Tout lui appartenait donc, à celui-là ! Il le retrouvait sur le seuil de la lorette ; et la mortification d’une rupture s’ajoutait à la rage de son impuissance. D’ailleurs, l’honnêteté d’Arnoux offrant des garanties pour son argent l’humiliait ; il aurait voulu l’étrangler et par-dessus son chagrin planait dans sa conscience, comme un brouillard, le sentiment de sa lâcheté envers son ami. Des larmes l’étouffaient.
Deslauriers dévalait la rue des Martyrs, en jurant tout haut d’indignation ; car son projet, tel qu’un obélisque abattu, lui paraissait maintenant d’une hauteur extraordinaire. Il s’estimait volé, comme s’il avait subi un grand dommage. Son amitié pour Frédéric était morte, et il en éprouvait de la joie ; c’était une compensation ! Une haine l’envahit contre les riches. Il pencha vers les opinions de Sénécal et se promettait de les servir.
Arnoux, pendant ce temps-là, commodément assis dans une bergère, auprès du feu, humait sa tasse de thé, en tenant la Maréchale sur ses genoux.
Frédéric ne retourna point chez eux ; et, pour se distraire de sa passion calamiteuse, adoptant le premier sujet qui se présenta, il résolut de composer une Histoire de la Renaissance. Il entassa pêle-mêle sur sa table les humanistes, les philosophes et les poètes ; il allait au cabinet des estampes, voir les gravures de Marc-Antoine ; il tâchait d’entendre Machiavel. Peu à peu, la sérénité du travail l’apaisa. En plongeant dans la personnalité des autres, il oublia la sienne, ce qui est la seule manière peut-être de n’en pas souffrir.
Un jour qu’il prenait des notes, tranquillement, la porte s’ouvrit et le domestique annonça Mme Arnoux.
C’était bien elle ! seule ? Mais non ! car elle tenait par la main le petit Eugène, suivi de sa bonne en tablier blanc. Elle s’assit ; et, quand elle eut toussé :
« Il y a longtemps que vous n’êtes venu à la maison. »
Frédéric ne trouvant pas d’excuse, elle ajouta :
« C’est une délicatesse de votre part ! »
Il reprit :
« Quelle délicatesse ? »
« Ce que vous avez fait pour Arnoux ! » dit-elle.
Frédéric eut un geste signifiant :
« Je m’en moque bien c’était pour vous ! »
Elle envoya son enfant jouer avec la bonne, dans le salon. Ils échangèrent deux ou trois mots sur leur santé, puis l’entretien tomba.
Elle portait une robe de soie brune, de la couleur d’un vin d’Espagne, avec un paletot de velours noir, bordé de martre ; cette fourrure donnait envie de passer les mains dessus, et ses longs bandeaux, bien lissés, attiraient les lèvres. Mais une émotion la troublait, et, tournant les yeux du côté de la porte :
« Il fait un peu chaud, ici ! »
Frédéric devina l’intention prudente de son regard.
« Pardon ! les deux battants ne sont que poussés. »
« Ah ! c’est vrai ! »
Et elle sourit, comme pour dire : » Je ne crains rien. » Il lui demanda immédiatement ce qui l’amenait. « Mon mari », reprit-elle avec effort, » m’a engagée à venir chez vous, n’osant faire cette démarche lui-même. »
« Et pourquoi ? »
« Vous connaissez M. Dambreuse, n’est-ce pas ? »
« Oui, un peu ! »
« Ah ! un peu. »
Elle se taisait.
« N’importe ! achevez. »
Alors, elle conta que l’avant-veille, Arnoux n’avait pu payer quatre billets de mille francs souscrits à l’ordre du banquier, et sur lesquels il lui avait fait mettre sa signature. Elle se repentait d’avoir compromis la fortune de ses enfants. Mais tout valait mieux que le déshonneur ; et, si M. Dambreuse arrêtait les poursuites, on le payerait bientôt, certainement ; car elle allait vendre, à Chartres, une petite maison qu’elle avait.
« Pauvre femme ! » murmura Frédéric.
« J’irai comptez sur moi. »
« Merci ! »
Et elle se leva pour partir.
« Oh ! rien ne vous presse encore ! »
Elle resta debout, examinant le trophée de flèches mongoles suspendu au plafond, la bibliothèque, les reliures, tous les ustensiles pour écrire ; elle souleva la cuvette de bronze qui contenait les plumes ; ses talons se posèrent à des places différentes sur le tapis. Elle était venue plusieurs fois chez Frédéric, mais toujours avec Arnoux.
Ils se trouvaient seuls, maintenant, — seuls, dans sa propre maison ; — c’était un événement extraordinaire, presque une bonne fortune.
Elle voulut voir son jardinet ; il lui offrit le bras pour lui montrer ses domaines, trente pieds de terrain, enclos par des maisons, ornés d’arbustes dans les angles et d’une plate-bande au milieu.
On était aux premiers jours d’avril. Les feuilles des lilas verdoyaient déjà, un souffle pur se roulait dans l’air, et de petits oiseaux pépiaient, alternant leur chanson avec le bruit lointain que faisait la forge d’un carrossier.
Frédéric alla chercher une pelle à feu ; et, tandis qu’ils se promenaient côte à côte, l’enfant élevait des tas de sable dans l’allée.
Mme Arnoux ne croyait pas qu’il eût plus tard une grande imagination, mais il était d’humeur caressante. Sa soeur, au contraire, avait une sécheresse naturelle qui la blessait quelquefois.
« Cela changera », dit Frédéric. » Il ne faut jamais désespérer. »
Elle répliqua :
« Il ne faut jamais désespérer. »
Cette répétition machinale de sa phrase lui parut une sorte d’encouragement ; il cueillit une rose, la seule du jardin.
« Vous rappelez-vous... un certain bouquet de roses, un soir, en voiture ? »
Elle rougit quelque peu ; et, avec un air de compassion railleuse :
« Ah ! j’étais bien jeune ! »
« Et celle-là », reprit à voix basse Frédéric, » en sera-t-il de même ? »
Elle répondit, tout en faisant tourner la tige entre ses doigts, comme le fil d’un fuseau :
« Non ! je la garderai ! »
Elle appela d’un geste la bonne, qui prit l’enfant sur son bras : puis, au seuil de la porte, dans la rue, Mme Arnoux aspira la fleur, en inclinant la tête sur son épaule, et avec un regard aussi doux qu’un baiser.
Quand il fut remonté dans son cabinet, il contempla le fauteuil où elle s’était assise et tous les objets qu’elle avait touchés. Quelque chose d’elle circulait autour de lui. La caresse de sa présence durait encore. « Elle est donc venue là ! » se disait-il.
Et les flots d’une tendresse infinie le submergeaient.
Le lendemain, à onze heures, il se présenta chez M. Dambreuse. On le reçut dans la salle à manger. Le banquier déjeunait en face de sa femme. Sa nièce était près d’elle, et de l’autre côté l’institutrice, une Anglaise, fortement marquée de petite vérole.
M. Dambreuse invita son jeune ami à prendre place au milieu d’eux, et, sur son refus : « A quoi puis-je vous être bon ? Je vous écoute. » Frédéric avoua, en affectant de l’indifférence, qu’il venait faire une requête pour un certain Arnoux.
« Ah ! ah ! l’ancien marchand de tableaux », dit le banquier, avec un rire muet découvrant ses gencives.
« Oudry le garantissait, autrefois ; on s’est fâché. »
Et il se mit à parcourir les lettres et les journaux posés près de son couvert.
Deux domestiques servaient, sans faire de bruit sur le parquet -, et la hauteur de la salle, qui avait trois portières en tapisserie et deux fontaines de marbre blanc, le poli des réchauds, la disposition des hors-d’oeuvre, et jusqu’aux plis raides des serviettes, tout ce bien-être luxueux établissait dans la pensée de Frédéric un contraste avec un autre déjeuner chez Arnoux. Il n’osait interrompre M. Dambreuse.
Madame remarqua son embarras.
« Voyez-vous quelquefois notre ami Martinon ? »
« Il viendra ce soir », dit vivement la jeune fille.
« Ah ! tu le sais ? » répliqua sa tante, en arrêtant sur elle un regard froid.
Puis, un des valets s’étant penché à son oreille :
« Ta couturière, mon enfant !... miss John ! »
Et l’institutrice, obéissante, disparut avec son élève.
M. Dambreuse, troublé par le dérangement des chaises, demanda ce qu’il y avait.
« C’est Mme Regimbart. »
« Tiens ! Regimbart ! Je connais ce nom-là. J’ai rencontré sa signature. »
Frédéric aborda enfin la question ; Arnoux méritait de l’intérêt ; il allait même, dans le seul but de remplir ses engagements, vendre une maison à sa femme.
« Elle passe pour très jolie », dit Mme Dambreuse.
Le banquier ajouta d’un air bonhomme :
« Etes-vous leur ami... intime ? »
Frédéric, sans répondre nettement, dit qu’il lui serait fort obligé de prendre en considération...
« Eh bien, puisque cela vous fait plaisir, soit ! on attendra ! J’ai du temps encore. Si nous descendions dans mon bureau, voulez-vous ? »
Le déjeuner était fini ; Mme Dambreuse s’inclina légèrement, tout en souriant d’un rire singulier, plein à la fois de politesse et d’ironie. Frédéric n’eut pas le temps d’y réfléchir ; car M. Dambreuse, dès qu’ils furent seuls :
« Vous n’êtes pas venu chercher vos actions. » Et, sans lui permettre de s’excuser : « Bien ! bien ! il est juste que vous connaissiez l’affaire un peu mieux. »
Il lui offrit une cigarette et commença.
L’Union générale des Houilles françaises était constituée ; on n’attendait plus que l’ordonnance. Le fait seul de la fusion diminuait les frais de surveillance et de main-d’oeuvre, augmentait les bénéfices. De plus, la Société imaginait une chose nouvelle, qui était d’intéresser les ouvriers à son entreprise. Elle leur bâtirait des maisons, des logements salubres ; enfin elle se constituait le fournisseur de ses employés, leur livrait tout à prix de revient.
« Et ils gagneront, monsieur ; voilà du véritable progrès -, c’est répondre victorieusement à certaines criailleries républicaines ! Nous avons dans notre conseil », il exhiba le prospectus, » un pair de France, un savant de l’Institut, un officier supérieur du génie en retraite, des noms connus ! De pareils éléments rassurent les capitaux craintifs et appellent les capitaux intelligents ! » La Compagnie aurait pour elle les commandes de l’Etat, puis les chemins de fer, la marine à vapeur, les établissements métallurgiques, le gaz, les cuisines bourgeoises. » Ainsi, nous chauffons, nous éclairons, nous pénétrons jusqu’au foyer des plus humbles ménages. Mais comment, me direz-vous, pourrons-nous assurer la vente ? Grâce à des droits protecteurs, cher monsieur, et nous les obtiendrons ; cela nous regarde ! Moi, du reste, je suis franchement prohibitionniste ! le Pays avant tout ! » On l’avait nommé directeur ; mais le temps lui manquait pour s’occuper de certains détails. de la rédaction entre autres. » Je suis un peu brouillé avec mes auteurs, j’ai oublié mon grec ! J’aurais besoin de quelqu’un... qui pût traduire mes idées. » Et tout à coup : » Voulez-vous être cet homme-là, avec le titre de secrétaire général ? » Frédéric ne sut que répondre.
« Eh bien, qui vous empêche ? »
Ses fonctions se borneraient à écrire, tous les ans. un rapport pour les actionnaires. Il se trouverait en relations quotidiennes avec les hommes les plus considérables de Paris. Représentant la Compagnie près les ouvriers, il s’en ferait adorer, naturellement, ce qui lui permettrait, plus tard, de se pousser au Conseil général, à la députation.
Les oreilles de Frédéric tintaient. D’où provenait cette bienveillance ? Il se confondit en remerciements.
Mais il ne fallait point, dit le banquier, qu’il fût dépendant de personne. Le meilleur moyen, c’était de prendre des actions, » placement superbe d’ailleurs. car votre capital garantit votre position, comme votre position votre capital. »
« A combien, environ, doit-il se monter ? » dit Frédéric.
« Mon Dieu ! ce qui vous plaira ; de quarante à soixante mille francs, je suppose. »
Cette somme était si minime pour M. Dambreuse et son autorité si grande, que le jeune homme se décida immédiatement à vendre une ferme. Il acceptait. M. Dambreuse fixerait un de ces jours un rendez-vous pour terminer leurs arrangements.
« Ainsi, je puis dire à Jacques Arnoux... ? »
« Tout ce que vous voudrez ! le pauvre garçon ! Tout ce que vous voudrez ! »
Frédéric écrivit aux Arnoux de se tranquilliser, et il fit porter la lettre par son domestique auquel on répondit :
« Très bien ! »
Sa démarche, cependant, méritait mieux. Il s’attendait à une visite, à une lettre tout au moins. Il ne reçut pas de visite. Aucune lettre n’arriva.
Y avait-il oubli de leur part ou intention ? Puisque Mme Arnoux était venue une fois, qui l’empêchait de revenir ? L’espèce de sous-entendu, d’aveu qu’elle lui avait fait, n’était donc qu’une manoeuvre exécutée par intérêt ? » Se sont-ils joués de moi ? est-elle complice ? » Une sorte de pudeur, malgré son envie, l’empêchait de retourner chez eux.
Un matin (trois semaines après leur entrevue), M. Dambreuse lui écrivit qu’il l’attendait le jour même, dans une heure.
En route, l’idée des Arnoux l’assaillit de nouveau ; et, ne découvrant point de raison à leur conduite, il fut pris par une angoisse, un pressentiment funèbre. Pour s’en débarrasser, il appela un cabriolet et se fit conduire rue Paradis.
Arnoux était en voyage.
« Et Madame ? »
« A la campagne, à la fabrique ! »
« Quand revient Monsieur ? »
« Demain, sans faute ! »
Il la trouverait seule ; c’était le moment. Quelque chose d’impérieux criait dans sa conscience : » Vas-y donc ! » Mais M. Dambreuse ? » Eh bien, tant pis ! Je dirai que j’étais malade. » Il courut à la gare ; puis, dans le wagon » J’ai eu tort, peut-être ? Ah bah ! qu’importe. »
A droite et à gauche, des plaines vertes s’étendaient le convoi roulait ; les maisonnettes des stations glissaient comme des décors, et la fumée de la locomotive versait toujours du même côté ses gros flocons qui dansaient sur l’herbe quelque temps, puis se dispersaient.
Frédéric, seul sur sa banquette, regardait cela, par ennui, perdu dans cette langueur que donne l’excès même de l’impatience. Mais des grues, des magasins, parurent.
C’était Creil.
La ville, construite au versant de deux collines basses (dont la première est nue et la seconde couronnée par un bois), avec la tour de son église, ses maisons inégales et son pont de pierre, lui semblait avoir quelque chose de gai, de discret et de bon. Un grand bateau plat descendait au fil de l’eau, qui clapotait fouettée par le vent ; des poules, au pied du calvaire, picoraient dans la paille ; une femme passa, portant du linge mouillé sur la tête.
Après le pont, il se trouva dans une île, où l’on voit sur la droite les ruines d’une abbaye. Un moulin tournait, barrant dans toute sa largeur le second bras de l’Oise, que surplombe la manufacture. L’importance de cette construction étonna grandement Frédéric. Il en conçut plus de respect pour Arnoux. Trois pas plus loin, il prit une ruelle, terminée au fond par une grille.
Il était entré. La concierge le rappela en lui criant :
« Avez-vous une permission ? »
« Pourquoi ? »
« Pour visiter l’établissement ! »
Frédéric, d’un ton brutal, dit qu’il venait voir M. Arnoux.
« Qu’est-ce que c’est que M. Arnoux ? »
« Mais le chef, le maître, le propriétaire, enfin ! »
« Non, monsieur, c’est ici la fabrique de MM. Leboeuf et Milliet ! »
La bonne femme plaisantait sans doute. Des ouvriers arrivaient ; il en aborda deux ou trois -, leur réponse fut la même.
Frédéric sortit de la cour, en chancelant comme un homme ivre ; et il avait l’air tellement ahuri que, sur le pont de la Boucherie, un bourgeois en train de fumer sa pipe lui demanda s’il cherchait quelque chose. Celui-là connaissait la manufacture d’Arnoux. Elle était située à Montataire.
Frédéric s’enquit d’une voiture, on n’en trouvait qu’à la gare. Il y retourna. Une calèche disloquée, attelée d’un vieux cheval dont les harnais décousus pendaient dans les brancards, stationnait devant le bureau des bagages, solitairement.
Un gamin s’offrit à découvrir » le père Pilon ». Il revint au bout de dix minutes ; le père Pilon déjeunait. Frédéric, n’y tenant plus, partit. Mais la barrière du passage était close. Il fallut attendre que deux convois eussent défilé, Enfin il se précipita dans la campagne.
La verdure monotone la faisait ressembler à un immense tapis de billard. Des scories de fer étaient rangées, sur les deux bords de la route, comme des mètres de cailloux. Un peu plus loin, des cheminées d’usine fumaient les unes près des autres. En face de lui se dressait sur une colline ronde, un petit château à tourelles, avec le clocher quadrangulaire d’une église. De longs murs, en dessous, formaient des lignes irrégulières parmi les arbres ; et, tout en bas, les maisons du village s’étendaient.
Elles sont à un seul étage, avec des escaliers de trois marches, faites de blocs sans ciment. On entendait, par intervalles, la sonnette d’un épicier. Des pas lourds s’enfonçaient dans la boue noire, et une pluie fine tombait, coupant de mille hachures le ciel pâle.
Frédéric suivit le milieu du pavé ; puis il rencontra sur sa gauche, à l’entrée d’un chemin, un grand arc de bois qui portait écrit en lettres d’or : FAIENCES.
Ce n’était pas sans but que Jacques Arnoux avait choisi le voisinage de Creil ; en plaçant sa manufacture le plus près possible de l’autre (accréditée depuis longtemps), il provoquait dans le public une confusion favorable à ses intérêts.
Le principal corps de bâtiment s’appuyait sur le bord même d’une rivière qui traverse la prairie. La maison de maître, entourée d’un jardin, se distinguait par son perron, orné de quatre vases où se hérissaient des cactus. Des amas de terre blanche séchaient sous des hangars ; il y en avait d’autres à l’air libre ; et au milieu de la cour se tenait Sénécal, avec son éternel paletot bleu, doublé de rouge.
L’ancien répétiteur tendit sa main froide.
« Vous venez pour le patron ? Il n’est pas là. »
Frédéric, décontenancé, répondit bêtement :
« Je le savais. » Mais, se reprenant aussitôt : » C’est pour une affaire qui concerne Mme Arnoux. Peut-elle me recevoir ? »
« Ah ! je ne l’ai pas vue depuis trois jours », dit Sénécal.
Et il entama une kyrielle de plaintes. En acceptant les conditions du fabricant, il avait entendu demeurer à Paris, et non s’enfouir dans cette campagne, loin de ses amis, privé de journaux. N’importe ! il avait passé par là-dessus ! Mais Arnoux ne paraissait faire nulle attention à son mérite. Il était borné d’ailleurs, et rétrograde, ignorant comme pas un. Au lieu de chercher des perfectionnements artistiques, mieux aurait valu introduire des chauffages à la houille et au gaz. Le bourgeois s’enfonçait ; Sénécal appuya sur le mot. Bref, ses occupations lui déplaisaient ; et il somma presque Frédéric de parier en sa faveur, afin qu’on augmentât ses émoluments.
« Soyez tranquille ! » dit l’autre.
Il ne rencontra personne dans l’escalier. Au premier étage, il avança la tête dans une pièce vide ; c’était le salon. Il appela très haut. On ne répondit pas ; sans doute, la cuisinière était sortie, la bonne aussi ; enfin, parvenu au second étage, il poussa une porte. Mme Arnoux était seule, devant une armoire à glace. La ceinture de sa robe de chambre entrouverte pendait le long de ses hanches. Tout un côté de ses cheveux lui faisait un flot noir sur l’épaule droite ; et elle avait les deux bras levés, retenant d’une main son chignon, tandis que l’autre y enfonçait une épingle. Elle jeta un cri, et disparut.
Puis elle revint correctement habillée. Sa taille, ses yeux, le bruit de sa robe, tout l’enchanta. Frédéric se retenait pour ne pas la couvrir de baisers.
« Je vous demande pardon », dit-elle, » mais je ne pouvais... »
Il eut la hardiesse de l’interrompre :
« Cependant.... vous étiez très bien... tout à l’heure. »
Elle trouva sans doute le compliment un peu grossier, car ses pommettes se colorèrent. Il craignait de l’avoir offensée. Elle reprit :
« Par quel bon hasard êtes-vous venu ? »
ne sut que répondre ; et, après un petit ricanement qui lui donna le temps de réfléchir :
« Si je vous le disais, me croiriez-vous ? »
« Pourquoi pas ? »
Frédéric conta qu’il avait eu, l’autre nuit un songe affreux :
« J’ai rêvé que vous étiez gravement malade, près de mourir. »
« Oh ! ni moi, ni mon mari ne sommes jamais malades ! »
« Je n’ai rêvé que de vous », dit-il.
Elle le regarda d’un air calme.
« Les rêves ne se réalisent pas toujours. »
Frédéric balbutia. chercha ses mots, et se lança enfin dans une longue période sur l’affinité des âmes. Une force existait qui peut, à travers les espaces, mettre en rapport deux personnes, les avertir de ce qu’elles éprouvent et les faire se rejoindre.
Elle l’écoutait la tête basse, tout en souriant de son beau sourire. Il l’observait du coin de l’oeil, avec joie, et épanchait son amour plus librement sous la facilité d’un lieu commun. Elle proposa de lui montrer la fabrique ; et, comme elle insistait, il accepta.
Pour le distraire d’abord par quelque chose d’amusant, elle lui fit voir l’espèce de musée qui décorait l’escalier. Les spécimens accrochés contre les murs ou posés sur des planchettes attestaient les efforts et les engouements successifs d’Arnoux. Après avoir cherché le rouge de cuivre des Chinois, il avait voulu faire des majoliques, des faënza, de l’étrusque, de l’oriental, tenté enfin quelques-uns des perfectionnements réalisés plus tard. Aussi remarquait-on, dans la série, de gros vases couverts de mandarins, des écuelles d’un mordoré chatoyant, des pots rehaussés d’écritures arabes, des buires dans le goût de la Renaissance, et de larges assiettes avec deux personnages, qui étaient comme dessinés à la sanguine, d’une façon mignarde et vaporeuse. Il fabriquait maintenant des lettres d’enseigne. des étiquettes à vin ; mais son intelligence n’était pas assez haute pour atteindre jusqu’à l’Art. ni assez bourgeoise non plus pour viser exclusivement au profit, si bien que, sans contenter personne. il se ruinait. Tous deux considéraient ces choses. quand Mlle Marthe passa.
« Tu ne le reconnais donc pas ? » lui dit sa mère.
« Si fait ! » reprit-elle en le saluant, tandis que son regard limpide et soupçonneux. son regard de vierge semblait murmurer : » Que viens-tu faire ici, toi ? » et elle montait les marches, la tête un peu tournée sur l’épaule.
Mme Arnoux emmena Frédéric dans la cour. puis elle expliqua d’un ton sérieux comment on broie les terres. on les nettoie, on les tamisé.
« L’important, c’est la préparation des pâtes. »
Et elle l’introduisit dans une salle que remplissaient des cuves, où virait sur lui-même un axe vertical armé de bras horizontaux. Frédéric s’en voulait de n’avoir pas refusé nettement sa proposition, tout à l’heure.
« Ce sont les patouillards », dit-elle.
Il trouva le mot grotesque, et comme inconvenant dans sa bouche.
De larges courroies filaient d’un bout à l’autre du plafond, pour s’enrouler sur des tambours, et tout s’agitait d’une façon continue, mathématique, agaçante.
Ils sortirent de là, et passèrent près d’une cabane en ruines, qui avait autrefois servi à mettre des instruments de jardinage.
« Elle n’est plus utile », dit Mme Arnoux.
Il répliqua d’une voix tremblante « Le bonheur peut y tenir ! » Le tintamarre de la pompe à feu couvrit ses paroles, et ils entrèrent dans l’atelier des ébauchages.
Des hommes, assis à une table étroite, posaient devant eux, sur un disque tournant, une masse de pâte ; leur main gauche en raclait l’intérieur, leur droite en caressait la surface, et l’on voyait s’élever des vases, comme des fleurs qui s’épanouissent.
Mme Arnoux fit exhiber les moules pour les ouvrages plus difficiles.
Dans une autre pièce, on pratiquait les filets, les gorges, les lignes saillantes. A l’étage supérieur, on enlevait les coutures, et l’on bouchait avec du plâtre les petits trous que les opérations précédentes avaient laissés.
Sur des claires-voies, dans des coins, au milieu des corridors, partout s’alignaient des poteries.
Frédéric commençait à s’ennuyer.
« Cela vous fatigue peut-être ? » dit-elle.
Craignant qu’il ne fallût borner là sa visite, il affecta, au contraire, beaucoup d’enthousiasme. Il regrettait même de ne s’être pas voué à cette industrie.
Elle parut surprise.
« Certainement ! j’aurais pu vivre près de vous » Et, comme il cherchait son regard, Mme Arnoux, afin de l’éviter, prit sur une console des boulettes de pâte, provenant des rajustages manqués, les aplatit en une galette, et imprima dessus sa main.
« Puis-je emporter cela ? » dit Frédéric.
« Etes-vous assez enfant, mon Dieu » Il allait répondre, Sénécal entra.
M. le sous-directeur, dès le seuil, s’aperçut d’une infraction au règlement. Les ateliers devaient être balayés toutes les semaines ; on était au samedi, et, comme les ouvriers n’en avaient rien fait, Sénécal leur déclara qu’ils auraient à rester une heure de plus. » Tant pis pour vous ! »
Ils se penchèrent sur leurs pièces, sans murmurer ; mais on devinait leur colère au souffle rauque de leur poitrine. Ils étaient, d’ailleurs, peu faciles à conduire, tous ayant été chassés de la grande fabrique. Le républicain les gouvernait durement. Homme de théories, il ne considérait que les masses et se montrait impitoyable pour les individus.
Frédéric, gêné par sa présence, demanda bas à Mme Arnoux s’il n’y avait pas moyen de voir les fours. lis descendirent au rez-de-chaussée ; et elle était en train d’expliquer l’usage des cassettes, quand Sénécal, qui les avait suivis, s’interposa entre eux.
Il continua de lui-même la démonstration, s’étendit sur les différentes sortes de combustibles, l’enfournement, les pyroscopes, les alandiers, les engobes, les lustres et les métaux, prodiguant les termes de chimie, chlorure, sulfure, borax, carbonate. Frédéric n’y comprenait rien, et à chaque minute se retournait vers Mme Arnoux.
« Vous n’écoutez pas », dit-elle. » M. Sénécal pourtant est très clair. Il sait toutes ces choses beaucoup mieux que moi. »
Le mathématicien flatté de cet éloge, proposa de faire voir le posage des couleurs. Frédéric interrogea d’un regard anxieux Mme Arnoux. Elle demeura impassible, ne voulant sans doute ni être seule avec lui, ni le quitter cependant. il lui offrit son bras.
« Non ! merci bien ! l’escalier est trop étroit »
Et, quand ils furent en haut, Sénécal ouvrit la porte d’un appartement rempli de femmes.
Elles maniaient des pinceaux, des fioles, des coquilles, des plaques de verre. Le long de la corniche, contre le mur, s’alignaient des planches gravées ; des bribes de papier fin voltigeaient ; et un poêle de fonte exhalait une température écoeurante, où se mêlait l’odeur de la térébenthine.
Les ouvrières, presque toutes, avaient des costumes sordides. On en remarquait une, cependant, qui portait un madras et de longues boucles d’oreilles. Tout à la fois mince et potelée, elle avait de gros yeux noirs et les lèvres charnues d’une négresse. Sa poitrine abondante saillissait sous sa chemise, tenue autour de sa taille par le cordon de sa jupe ; et, un coude sur l’établi, tandis que l’autre bras pendait, elle regardait vaguement, au loin dans la campagne. A côté d’elle traînaient une bouteille de vin et de la charcuterie.
Le règlement interdisait de manger dans les ateliers, mesure de propreté pour la besogne et d’hygiène pour les travailleurs.
Sénécal, par sentiment du devoir ou besoin de despotisme, s’écria de loin, en indiquant une affiche dans un cadre :
« Hé ! là-bas, la Bordelaise ! lisez-moi tout haut l’article 9. »
« Eh bien, après ? »
« Après, mademoiselle ? C’est trois francs d’amende que vous payerez ! »
Elle le regarda en face, impudemment.
« Qu’est-ce que ça me fait ? Le patron à son retour, la lèvera votre amende ! Je me fiche de vous, mon bonhomme ! »
Sénécal, qui se promenait les mains derrière le dos, comme un pion dans une salle d’études se contenta de sourire.
« Article 13, insubordination, dix francs. »
La Bordelaise se remit à sa besogne. Mme Arnoux par convenance, ne disait rien, mais ses sourcils se froncèrent. Frédéric murmura :
« Ah ! pour un démocrate, vous êtes bien dur ! »
L’autre répondit magistralement :
« La Démocratie n’est pas le dévergondage de l’individualisme. C’est le niveau commun sous la loi, la répartition du travail, l’ordre ! »
« Vous oubliez l’humanité ! » dit Frédéric.
Mme Arnoux prit son bras ; Sénécal, offensé peut-être de cette approbation silencieuse, s’en alla.
Frédéric en ressentit un immense soulagement. Depuis le matin, il cherchait l’occasion de se déclarer ; elle était venue. D’ailleurs le mouvement spontané de Mme Arnoux lui semblait contenir des promesses ; et il demanda, comme pour se réchauffer les pieds, à monter dans sa chambre. Mais, quand il fut assis près d’elle, son embarras commença ; le point de départ lui manquait. Sénécal, heureusement, vint à sa pensée.
« Rien de plus sot », dit-il, » que cette punition »
Mme Arnoux reprit :
« Il y a des sévérités indispensables. »
« Comment, vous qui êtes si bonne ! Oh ! je me trompe car vous vous plaisez quelquefois à faire souffrir ! »
« Je ne comprends pas les énigmes, mon ami. »
Et son regard austère, plus encore que le mot, l’arrêta. Frédéric était déterminé à poursuivre. Un volume de Musset se trouvait par hasard sur la commode. Il en tourna quelques pages, puis se mit à parier de l’amour, de ses désespoirs et de ses emportements.
Tout cela, suivant Mme Arnoux, était criminel ou factice.
Le jeune homme se sentit blessé par cette négation et, pour la combattre, il cita en preuve les suicides qu’on voit dans les journaux, exalta les grands types littéraires, Phèdre, Didon, Roméo, Des Grieux. Il s’enferrait.
Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, la pluie fouettait contre les vitres. Mme Arnoux, sans bouger, restait les deux mains sur les bras de son fauteuil ; les pattes de son bonnet tombaient comme les bandelettes d’un sphinx ; son profil pur se découpait en pâleur au milieu de l’ombre.
Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le couloir, il n’osa.
Il était empêché, d’ailleurs, par une sorte de crainte religieuse. Cette robe, se confondant avec les ténèbres, lui paraissait démesurée, infinie, insoulevable ; et précisément à cause de cela son désir redoublait. Mais, la peur de faire trop et de ne pas faire assez lui ôtait tout discernement.
« Si je lui déplais », pensait-il, — qu’elle me chasse ! Si elle veut de moi, qu’elle m’encourage ! »
Il dit en soupirant :
« Donc, vous n’admettez pas qu’on puisse aimer...une femme ? »
Mme Arnoux répliqua :
« Quant elle est à marier, on l’épouse ; lorsqu’elle appartient à un autre, on s’éloigne. »
« Ainsi le bonheur est impossible ? »
« Non ! Mais on ne le trouve jamais dans le mensonge, les inquiétudes et le remords. »
« Qu’importe ! s’il est payé par des joies sublimes. »
— L’expérience est trop coûteuse. »
Il voulut l’attaquer par l’ironie.
« La vertu ne serait donc que de la lâcheté ? »
« Dites de la clairvoyance, plutôt. Pour celles même qui oublieraient le devoir ou la religion, le simple bon sens peut suffire. L’égoïsme fait une base Solide à la sagesse. »
« Ah quelles maximes bourgeoises vous avez ! »
« Mais je ne me vante pas d’être une grande dame ! »
A ce moment-là, le petit garçon accourut.
« Maman, viens-tu dîner ? »
« Oui, tout à l’heure ! »
Frédéric se leva ; en même temps Marthe parut.
Il ne pouvait se résoudre à s’en aller ; et, avec un regard tout plein de supplications :
« Ces femmes dont vous parlez sont donc bien insensibles ? »
« Non ! mais sourdes quand il le faut. »
Et elle se tenait debout, sur le seuil de sa chambre, avec ses deux enfants à ses côtés. Il s’inclina sans dire un mot. Elle répondit silencieusement à son salut.
Ce qu’il éprouva d’abord, ce fut une stupéfaction infinie. Cette manière de lui faire comprendre l’inanité de son espoir l’écrasait. Il se sentait perdu comme un homme tombé au fond d’un abîme, qui sait qu’on ne le secourra pas et qu’il doit mourir.
Il marchait cependant, mais sans rien voir, au hasard il se heurtait contre les pierres ; il se trompa de chemin.
Un bruit de sabots retentit près de son oreille ; c’étaient les ouvriers qui sortaient de la fonderie. Alors il se reconnut.
A l’horizon les lanternes du chemin de fer traçaient une ligne de feux. Il arriva comme un convoi partait, se laissa pousser dans un wagon, et s’endormit.
Une heure après, sur les boulevards, la gaieté de Paris le soir recula tout à coup son voyage dans un passé déjà loin. Il voulut être fort, et allégea son coeur en dénigrant Mme Arnoux par des épithètes injurieuses :
« C’est une imbécile, une dinde, une brute, n’y pensons plus ! »
Rentré chez lui, il trouva dans son cabinet une lettre de huit pages sur papier à glaçure bleue et initiales R. A.
Cela commençait par des reproches amicaux :
« Que devenez-vous, mon cher ? je m’ennuie. »
Mais l’écriture était si abominable, que Frédéric allait rejeter tout le paquet quand il aperçut, en post-scriptum : » Je compte sur vous demain pour me conduire aux courses. »
Que signifiait cette invitation ? était-ce encore un tour de la Maréchale ? Mais on ne se moque pas deux fois du même homme à propos de rien ; et pris de curiosité, il relut la lettre attentivement.
Frédéric distingua : » Malentendu... avoir fait fausse route... désillusions... Pauvres enfants que nous sommes !... Pareils à deux fleuves qui se rejoignent ! etc. »
Ce style contrastait avec le langage ordinaire de la lorette. Quel changement était donc survenu ?
Il garda longtemps les feuilles entre ses doigts. Elles sentaient l’iris ; et il y avait, dans la forme des caractères et l’espacement irrégulier des lignes, comme un désordre de toilette qui le troubla.
« Pourquoi n’irais-je pas ? » se dit-il enfin. » Mais si Mme Arnoux le savait ? Ah ! qu’elle le sache ! Tant mieux et qu’elle en soit jalouse ça me vengera ! »
Alors commença pour Frédéric une existence misérable. Il fut le parasite de la maison.
Si quelqu’un était indisposé, il venait trois fois par jour savoir de ses nouvelles, allait chez l’accordeur de piano, inventait mille prévenances ; et il endurait d’un air content les bouderies de Mlle Marthe et les caresses du jeune Eugène, qui lui passait toujours ses mains sales sur la figure. Il assistait aux dîners où Monsieur et Madame, en face l’un de l’autre, n’échangeaient pas un mot : ou bien, Arnoux agaçait sa femme par des remarques saugrenues. Le repas terminé, il jouait dans la chambre avec son fils, se cachait derrière les meubles, ou le portait sur son dos, en marchant à quatre pattes, comme le Béarnais. Il s’en allait enfin -, et elle abordait immédiatement l’éternel sujet de plainte : Arnoux.
Ce n’était pas son inconduite qui l’indignait. Mais elle paraissait souffrir dans son orgueil, et laissait voir sa répugnance pour cet homme sans délicatesse, sans dignité, sans honneur.
« Ou plutôt il est fou ! » disait-elle.
Frédéric sollicitait adroitement ses confidences. Bientôt, il connut toute sa vie.
Ses parents étaient de petits bourgeois de Chartres. Un jour, Arnoux, dessinant au bord de la rivière (il se croyait peintre dans ce temps-là), l’avait aperçue comme elle sortait de l’église et demandée en mariage ; à cause de sa fortune, on n’avait pas hésité. D’ailleurs, il l’aimait éperdument. Elle ajouta :
« Mon Dieu, il m’aime encore à sa manière ! »
Ils avaient, les premiers mois, voyagé en Italie.
Arnoux, malgré son enthousiasme devant les paysages et les chefs-d’oeuvre, n’avait fait que gémir sur le vin, et organisait des pique-nique avec des Anglais, pour se distraire. Quelques tableaux bien revendus l’avaient poussé au commerce des arts. Puis il s’était engoué d’une manufacture de faïence. D’autres spéculations, à présent, le tentaient ; et, se vulgarisant de plus en plus, il prenait des habitudes grossières et dispendieuses. Elle avait moins à lui reprocher ses vices que toutes ses actions. Aucun changement ne pouvait survenir, et son malheur à elle était irréparable.
Frédéric affirmait que son existence, de même, se trouvait manquée.
Il était bien jeune cependant. Pourquoi désespérer ? Et elle lui donnait de bons conseils : » Travaillez ! mariez-vous ! »
Il répondait par des sourires amers ; car, au lieu d’exprimer le véritable motif de son chagrin, il en feignait un autre, sublime, faisant un peu l’Antony, le maudit, — langage, du reste, qui ne dénaturait pas complètement sa pensée.
L’action, pour certains hommes, est d’autant plus impraticable que le désir est plus fort. La méfiance d’eux-mêmes les embarrasse, la crainte de déplaire les épouvante ; d’ailleurs, les affections profondes ressemblent aux honnêtes femmes ; elles ont peur d’être découvertes, et passent dans la vie les yeux baissés.
Bien qu’il connût Mme Arnoux davantage (à cause de cela, peut-être), il était encore plus lâche qu’autrefois. Chaque matin, il se jurait d’être hardi. Une invincible pudeur l’en empêchait ; et il ne pouvait se guider d’après aucun exemple puisque celle-là différait des autres. Par la force de ses rêves, il l’avait posée en dehors des conditions humaines. Il se sentait, à côté d’elle, moins important sur la terre que les brindilles de soie s’échappant de ses ciseaux.
Puis il pensait à des choses monstrueuses, absurdes, telles que des surprises, la nuit, avec des narcotiques et des fausses clefs, — tout lui paraissant plus facile que d’affronter son dédain.
D’ailleurs, les enfants, les deux bonnes, la disposition des pièces faisaient d’insurmontables obstacles. Donc, il résolut de la posséder à lui seul, et d’aller vivre ensemble bien loin, au fond d’une solitude ; il cherchait même sur quel lac assez bleu, au bord de quelle plage assez douce, si ce serait l’Espagne, la Suisse ou l’Orient ; et, choisissant exprès les jours où elle semblait plus irritée, il lui disait qu’il faudrait sortir de là, imaginer un moyen, et qu’il n’en voyait pas d’autre qu’une séparation. Mais, pour l’amour de ses enfants, jamais elle n’en viendrait à une telle extrémité. Tant de vertu augmenta son respect.
Ses après-midi se passaient à se rappeler la visite de la veille, à désirer celle du soir. Quand il ne dînait pas chez eux, vers neuf heures, il se postait au coin de la rue ; et, dès qu’Arnoux avait tiré la grande porte, Frédéric montait vivement les deux étages et demandait à la bonne d’un air ingénu :
« Monsieur est là ? »
Puis faisait l’homme surpris de ne pas le trouver.
Arnoux, souvent, rentrait à l’improviste. Alors, il fallait le suivre dans un petit café de la rue Sainte-Anne, que fréquentait maintenant Regimbart.
Le Citoyen commençait par articuler contre la Couronne quelque nouveau grief. Puis ils causaient, en se disant amicalement des injures ; car le fabricant tenait Regimbart pour un penseur de haute volée, et, chagriné de voir tant de moyens perdus, il le taquinait sur sa paresse. Le Citoyen jugeait Arnoux plein de coeur et d’imagination, mais décidément trop immoral ; aussi le traitait-il sans la moindre indulgence et refusait même de dîner chez lui, parce que » la cérémonie l’embêtait. »
Quelquefois, au moment des adieux, Arnoux était pris de fringale. Il » avait besoin » de manger une omelette ou des pommes cuites ; et, les comestibles ne se trouvant jamais dans l’établissement, il les envoyait chercher. On attendait. Regimbart ne s’en allait pas, et finissait, en grommelant, par accepter quelque chose.
Il était sombre néanmoins, car il restait pendant des heures, en face du même verre à moitié plein. La Providence ne gouvernant point les choses selon ses idées, il tournait à l’hypocondriaque, ne voulait même plus lire les journaux, et poussait des rugissements au seul nom de l’Angleterre. Il s’écria une fois, à propos d’un garçon qui le servait mal :
« Est-ce que nous n’avons pas assez des affronts de l’Etranger ! »
En dehors de ces crises, il se tenait taciturne, méditant » un coup infaillible pour faire péter toute la boutique ».
Tandis qu’il était perdu dans ses réflexions, Arnoux, d’une voix monotone et avec un regard un peu ivre, contait d’incroyables anecdotes où il avait toujours brillé, grâce à son aplomb ; et Frédéric (cela tenait sans doute à des ressemblances profondes), éprouvait un certain entraînement pour sa personne. Il se reprochait cette faiblesse, trouvant qu’il aurait dû le haïr, au contraire.
Arnoux se lamentait devant lui sur l’humeur de sa femme, son entêtement, ses préventions injustes. Elle n’était pas comme cela autrefois.
« A votre place », disait Frédéric, » je lui ferais une pension, et je vivrais seul. »
Arnoux ne répondait rien ; et, un moment après, entamait son éloge. Elle était bonne, dévouée, intelligente, vertueuse ; et, passant à ses qualités corporelles, il prodiguait les révélations, avec l’étourderie de ces gens qui étaient leurs trésors dans les auberges.
Une catastrophe dérangea son équilibre.
Il était entré, comme membre du Conseil de surveillance, dans une compagnie de kaolin. Mais, se fiant à tout se qu’on lui disait, il avait signé des rapports inexacts et approuvé, sans vérification, les inventaires annuels frauduleusement dressés par le gérant. Or, la compagnie avait croulé, et Arnoux, civilement responsable, venait d’être condamné, avec les autres, à la garantie des dommages-intérêts, ce qui lui faisait une perte d’environ trente mille francs, aggravée par les motifs du jugement.
Frédéric apprit cela dans un journal, et se précipita vers la rue Paradis.
On le reçut dans la chambre de Madame. C’était l’heure du premier déjeuner. Des bols de café au lait encombraient un guéridon auprès du feu. Des savates traînaient sur le tapis, des vêtements sur les fauteuils. Arnoux, en caleçon et en veste de tricot, avait les yeux rouges et la chevelure ébouriffée ; le petit Eugène, à cause de ses oreillons, pleurait, tout en grignotant sa tartine ; sa soeur mangeait tranquillement ; Mme Arnoux, un peu plus pâle que d’habitude, les servait tous les trois.
« Eh bien », dit Arnoux, en poussant un gros soupir, » vous savez ! » Et Frédéric ayant fait un geste de compassion : » Voilà ! J’ai été victime de ma confiance ! » Puis il se tut ; et son abattement était si fort, qu’il repoussa le déjeuner. Mme Arnoux leva les yeux, avec un haussement d’épaules. Il se passa les mains sur le front.
« Après tout, je ne suis pas coupable. Je n’ai rien à me reprocher. C’est un malheur ! On s’en tirera ! Ah ! ma foi, tant pis ! »
Et il entama une brioche, obéissant, du reste, aux sollicitations de sa femme.
Le soir, il voulut dîner seul, avec elle, dans un cabinet particulier, à la Maison d’or. Mme Arnoux ne comprit rien à ce mouvement de coeur, s’offensant même d’être traitée en lorette ; — ce qui, de la part d’Arnoux, au contraire, était une preuve d’affection. Puis, comme il s’ennuyait, il alla se distraire chez la Maréchale.
Jusqu’à présent, on lui avait passé beaucoup de choses, grâce à son caractère bonhomme. Son procès le classa parmi les gens tarés. Une solitude se fit autour de sa maison.
Frédéric, par point d’honneur, crut devoir les fréquenter plus que jamais. Il loua une baignoire aux Italiens et les y conduisit chaque semaine. Cependant, ils en étaient à cette période où, dans les unions disparates, une invincible lassitude ressort des concessions que l’on s’est faites et rend l’existence intolérable. Mme Arnoux se retenait pour ne pas éclater, Arnoux s’assombrissait ; et le spectacle de ces deux êtres malheureux attristait Frédéric.
Elle l’avait chargé, puisqu’il possédait sa confiance, de s’enquérir de ses affaires. Mais il avait honte, il souffrait de prendre ses dîners en ambitionnant sa femme. Il continuait néanmoins, se donnant pour excuse qu’il devait la défendre, et qu’une occasion pouvait se présenter de lui être utile.
Huit jours après le bal, il avait fait une visite à M. Dambreuse. Le financier lui avait offert une vingtaine d’actions dans son entreprise de houilles ; Frédéric n’y était pas retourné. Deslauriers lui écrivait des lettres ; il les laissait sans réponse. Pellerin l’avait engagé à venir voir le portrait ; il l’éconduisait toujours. Il céda cependant à Cisy, qui l’obsédait pour faire la connaissance de Rosanette.
Elle le reçut fort gentiment, mais sans lui sauter au cou, comme autrefois. Son compagnon fut heureux d’être admis chez une impure, et surtout de causer avec un acteur ; Delmar se trouvait là.
Un drame, où il avait représenté un manant qui fait la leçon à Louis XIV et prophétise 89, l’avait mis en telle évidence, qu’on lui fabriquait sans cesse le même rôle ; et sa fonction, maintenant, consistait à bafouer les monarques de tous les pays. Brasseur anglais, il invectivait Charles Ier ; étudiant de Salamanque, maudissait Philippe Il ; ou, père sensible, s’indignait contre la Pompadour, c’était le plus beau ! Les gamins, pour le voir, l’attendaient à la porte des coulisses ; et sa biographie, vendue dans les entractes, le dépeignait comme soignant sa vieille mère, lisant l’Evangile, assistant les pauvres, enfin sous les couleurs d’un saint Vincent de Paul mélangé de Brutus et de Mirabeau. On disait : » Notre Delmar. » Il avait une mission, il devenait Christ.
Tout cela avait fasciné Rosanette ; et elle s’était débarrassée du père Oudry, sans se soucier de rien, n’étant pas cupide.
Arnoux, qui la connaissait, en avait profité pendant longtemps pour l’entretenir à peu de frais ; le bonhomme était venu, et ils avaient eu soin, tous les trois, de ne point s’expliquer franchement. Puis, s’imaginant qu’elle congédiait l’autre pour lui seul, Arnoux avait augmenté sa pension. Mais ses demandes se renouvelaient avec une fréquence inexplicable, car elle menait un train moins dispendieux ; elle avait même vendu jusqu’au cachemire. tenant à s’acquitter de ses vieilles dettes. disait-elle ; et il donnait toujours, elle l’ensorcelait. elle abusait de lui. sans pitié. Aussi les factures. les papiers timbrés pleuvaient dans la maison. Frédéric sentait une crise prochaine.
Un jour, il se présenta pour voir Mme Arnoux. Elle était sortie. Monsieur travaillait en bas dans le magasin.
En effet, Arnoux. au milieu de ses potiches. tâchait d’enfoncer de jeunes mariés. des bourgeois de la province. Il parlait du tournage et du tournassage. du truité et du glacé ; les autres. ne voulant pas avoir l’air de n’y rien comprendre. faisaient des signes d’approbation et achetaient.
Quand les chalands furent dehors. il conta qu’il avait eu, le matin. avec sa femme une petite altercation. Pour prévenir les observations sur la dépense, il avait affirmé que la Maréchale n’était plus sa maîtresse.
« Je lui ai même dit que c’était la vôtre. »
Frédéric fut indigné ; mais des reproches pouvaient le trahir, il balbutia :
« Ah ! vous avez eu tort, grand tort ! »
« Qu’est-ce que ça fait ? », dit Arnoux. » Où est le déshonneur de passer pour son amant ? Je le suis bien, moi ! Ne seriez-vous pas flatté de l’être ? »
Avait-elle parlé ? Etait-ce une allusion’ ? Frédéric se hâta de répondre :
« Non ! pas du tout ! au contraire ! »
« Eh bien. alors ? »
« Oui, c’est vrai ! cela n’y fait rien. » Arnoux reprit :
« Pourquoi ne venez-vous plus là-bas ? »
Frédéric promit d’y retourner.
« Ah j’oubliais ! vous devriez.... en causant de Rosanette.... lâcher à ma femme quelque chose... je ne sais quoi. mais vous trouverez... quelque chose qui la persuade que vous êtes son amant. Je vous demande cela comme un service. hein ? » Le jeune homme. pour toute réponse. fit une grimace ambiguë. Cette calomnie le perdait. Il alla le soir même chez elle, et jura que l’allégation d’Arnoux était fausse.
« Bien vrai ? »
Il paraissait sincère ; et, quand elle eut respiré largement, elle lui dit : » Je Vous crois », avec un beau sourire ; puis elle baissa la tête, et, sans le regarder « Au reste, personne n’a de droit sur vous ! » Elle ne devinait donc rien, et elle le méprisait, puisqu’elle ne pensait pas qu’il put assez l’aimer pour lui être fidèle ! Frédéric, oubliant ses tentatives près de l’autre, trouvait la permission outrageante.
Ensuite, elle le pria d’aller quelquefois » chez cette femme », pour voir un peu ce qui en était.
Arnoux survint, et, cinq minutes après, voulut l’entraîner chez Rosanette.
La situation devenait intolérable.
Il en fut distrait par une lettre du notaire qui devait lui envoyer le lendemain quinze mille francs ; et, pour réparer sa négligence envers Deslauriers, il alla lui apprendre tout de suite cette bonne nouvelle.
L’avocat logeait rue des Trois-Maries, au cinquième étage, sur une cour. Son cabinet, petite pièce carrelée, froide, et tendue d’un papier grisâtre, avait pour principale décoration une médaille en or, son prix de doctorat, insérée dans un cadre d’ébène contre la glace. Une bibliothèque d’acajou enfermait sous vitres cent volumes, à peu près. Le bureau, couvert de basane, tenait le milieu de l’appartement. Quatre vieux fauteuils de velours vert en occupaient les coins ; et des copeaux flambaient dans la cheminée, où il y avait toujours un fagot prêt à allumer au coup de sonnette. C’était l’heure de ses consultations l’avocat portait une cravate blanche.
L’annonce des quinze mille francs (il n’y comptait plus, sans doute) lui causa un ricanement de plaisir.
« C’est bien, mon brave, c’est bien, c’est très bien Il jeta du bois dans le feu, se rassit, et parla immédiatement du Journal. La première chose à faire était de se débarrasser d’Hussonnet.
« Ce crétin-là me fatigue ! Quant à desservir une opinion, le plus équitable, selon moi, et le plus fort, c’est de n’en avoir aucune. »
Frédéric parut étonné.
« Mais sans doute ! il serait temps de traiter la Politique scientifiquement. Les vieux du XVIIIe siècle commençaient, quand Rousseau, les littérateurs, y ont introduit la philanthropie, la poésie, et autres blagues, pour la plus grande joie des catholiques ; alliance naturelle, du reste, puisque les réformateurs modernes (je peux le prouver) croient tous à la Révélation. Mais, si vous chantez des messes pour la Pologne, si à la place du Dieu des dominicains, qui était un bourreau, vous prenez le Dieu des romantiques, qui est un tapissier ; si, enfin, vous n’avez pas de l’Absolu une conception plus large que vos aïeux, la monarchie percera sous vos formes républicaines, et votre bonnet rouge ne sera jamais qu’une calotte sacerdotale ! Seulement, le régime cellulaire aura remplacé la torture, l’outrage à la Religion le sacrilège, le concert européen la Sainte-Alliance ; et, dans ce bel ordre qu’on admire, fait de débris louisquatorziens, de ruines voltairiennes, avec du badigeon impérial par-dessus et des fragments de constitution anglaise, on verra les conseils municipaux tâchant de vexer le maire, les conseils généraux leur préfet, les chambres le roi, la presse le pouvoir, l’administration tout le monde ! Mais les bonnes âmes s’extasient sur le Code civil, oeuvre fabriquée, quoi qu’on dise, dans un esprit mesquin, tyrannique ; car le législateur, au lieu de faire son état, qui est de régulariser la coutume, a prétendu modeler la société comme un Lycurgue ! Pourquoi la loi gêne-t-elle le père de famille en matière de testament ? Pourquoi entrave-t-elle la vente forcée des immeubles ? Pourquoi punit-elle comme délit le vagabondage, lequel ne devrait pas être même une contravention ! Et il y en a d’autres ! Je les connais ! aussi je vais écrire un petit roman intitulé Histoire de l’idée de justice, qui sera drôle ! Mais j’ai une soif abominable ! et toi ? »
Il se pencha par la fenêtre, et cria au portier d’aller chercher des grogs au cabaret.
« En résumé, je vois trois partis..., non ! trois groupes, — et dont aucun ne m’intéresse : ceux qui ont, ceux qui n’ont plus, et ceux qui tâchent d’avoir. Mais tous s’accordent dans l’idolâtrie imbécile de l’Autorité ! Exemples : Mably recommande qu’on empêche les philosophes de publier leurs doctrines ; M. Wronski géomètre, appelle en son langage la censure » répression critique de la spontanéité spéculative » ; le père Enfantin bénit les Habsbourg » d’avoir passé par-dessus les Alpes une main pesante pour comprimer l’Italie » ; Pierre Leroux veut qu’on vous force à entendre un orateur, et Louis Blanc incline à une religion d’Etat, tant ce peuple de vassaux a la rage du gouvernement ! Pas un cependant n’est légitime, malgré leurs sempiternels principes. Mais, principe signifiant origine, il faut se reporter toujours à une révolution, à un acte de violence, à un fait transitoire. Ainsi, le principe du nôtre est la souveraineté nationale, comprise dans la forme parlementaire, quoique le parlement n’en convienne pas ! Mais en quoi la souveraineté du peuple serait-elle plus sacrée que le droit divin ? L’un et l’autre sont deux fictions ! Assez de métaphysique, plus de fantômes ! Pas n’est besoin de dogmes pour faire balayer les rues ! On dira que je renverse la société ! Eh bien, après ? où serait le mai ? Elle est propre, en effet, ta société. »
Frédéric aurait eu beaucoup de choses à lui répondre. Mais, le voyant loin des théories de Sénécal, il était plein d’indulgence. Il se contenta d’objecter qu’un pareil système les ferait haïr généralement.
« Au contraire, comme nous aurons donné à chaque parti un gage de haine contre son voisin, tous compteront sur nous. Tu vas t’y mettre aussi, toi, et nous faire de la critique transcendante »
Il fallait attaquer les idées reçues, l’Académie, l’Ecole normale, le Conservatoire, la Comédie-Française, tout ce qui ressemblait à une institution. C’est par là qu’ils donneraient un ensemble de doctrine à leur Revue. Puis, quand elle serait bien posée, le journal tout à coup deviendrait quotidien ; alors, ils s’en prendraient aux personnes.
« Et on nous respectera, sois-en sûr ! »
Deslauriers touchait à son vieux rêve : une rédaction en chef, c’est-à-dire au bonheur inexprimable de diriger les autres, de tailler en plein dans leurs articles, d’en commander, d’en refuser. Ses yeux pétillaient sous ses lunettes, il s’exaltait et buvait des petits verres, coup sur coup, machinalement.
« Il faudra que tu donnes un dîner une fois la semaine. C’est indispensable, quand même la moitié de ton revenu y passerait ! On voudra y venir, ce sera un centre pour les autres, un levier pour toi ; et, maniant l’opinion par les deux bouts, littérature et politique, avant six mois, tu verras, nous tiendrons le haut du pavé dans Paris. »
Frédéric, en l’écoutant, éprouvait une sensation de rajeunissement, comme un homme qui, après un long séjour dans une chambre, est transporté au grand air. Cet enthousiasme le gagnait.
« Oui, j’ai été un paresseux, un imbécile, tu as raison ! »
« A la bonne heure ! » s’écria Deslauriers ; » je retrouve mon Frédéric ! »
Et, lui mettant le poing sous la mâchoire :
« Ah ! tu m’as fait souffrir. N’importe ! je t’aime tout de même. »
Ils étaient debout et se regardaient, attendris l’un et l’autre, et près de s’embrasser.
Un bonnet de femme parut au seuil de l’antichambre.
« Qui t’amène ? » dit Deslauriers.
C’était Mlle Clémence, sa maîtresse.
Elle répondit nue, passant devant sa maison par hasard, elle n’avait pu résister au désir de le voir ; et, pour faire une petite collation ensemble, elle lui apportait des gâteaux, qu’elle déposa sur la table.
« Prends garde à mes papiers ! » reprit aigrement l’avocat. » D’ailleurs, c’est la troisième fois que je te défends de venir pendant mes consultations. »
Elle voulut l’embrasser.
« Bien ! va-t’en ! file ton noeud ! »
Il la repoussait, elle eut un grand sanglot.
« Ah ! tu m’ennuies, à la fin ! »
« C’est que je t’aime ! »
« Je ne demande pas qu’on m’aime, mais qu’on m’oblige ! »
Ce mot, si dur, arrêta les larmes de Clémence. Elle se planta devant la fenêtre, et y restait immobile, le front posé contre le carreau.
Son attitude et son mutisme agaçaient Deslauriers.
« Quand tu auras fini, tu commanderas ton carrosse, n’est-ce pas ! »
Elle se retourna en sursaut.
« Tu me renvoies ! »
« Parfaitement ! »
Elle fixa sur lui ses grands yeux bleus, pour une dernière prière sans doute, puis croisa les deux bouts de son tartan, attendit une minute encore et s’en alla.
« Tu devrais la rappeler », dit Frédéric.
« Allons donc ! »
Et, comme il avait besoin de sortir, Deslauriers passa dans sa cuisine, qui était son cabinet de toilette. Il y avait sur la dalle, près d’une paire de bottes, les débris d’un maigre déjeuner, et un matelas avec une couverture était roulé par terre dans un coin.
« Ceci te démontre », dit-il, » que je reçois peu de marquises ! On s’en passe aisément, va ! et des autres aussi. Celles qui ne coûtent rien prennent votre temps ; c’est de l’argent sous une autre forme ; or, je ne suis pas riche ! Et puis elles sont toutes si bêtes ! si bêtes ! Est-ce que tu peux causer avec une femme, toi ? » Ils se séparèrent à l’angle du pont Neuf.
« Ainsi, c’est convenu ! tu m’apporteras la chose demain, dès que tu l’auras. »
« Convenu ! » dit Frédéric.
Le lendemain à son réveil, il reçut par la poste un bon de quinze mille francs sur la Banque.
Ce chiffon de papier lui représenta quinze gros sacs d’argent ; et il se dit qu’avec une somme pareille, il pourrait : d’abord garder sa voiture pendant trois ans, au lieu de la vendre comme il y serait forcé prochainement, ou s’acheter deux belles armures damasquinées qu’il avait vues sur le quai Voltaire, puis quantité de choses encore, des peintures, des livres et combien de bouquets de fleurs, de cadeaux pour Mme Arnoux ! Tout, enfin, aurait mieux valu que de risquer, que de perdre tant d’argent dans ce journal ! Deslauriers lui semblait présomptueux, son insensibilité de la veille le refroidissant à son endroit, et Frédéric s’abandonnait à ces regrets quand il fut tout surpris de voir entrer Arnoux, — lequel s’assit sur le bord de sa couche, pesamment, comme un homme accablé.
« Qu’y a-t-il donc ? »
« Je suis perdu ! »
Il avait à verser, le jour même, en l’étude de Me Beauminet, notaire rue Sainte-Anne, dix-huit mille francs, prêtés par un certain Vanneroy.
« C’est un désastre inexplicable ! Je lui ai donné une hypothèque qui devait le tranquilliser, pourtant ! Mais il me menace d’un commandement, s’il n’est pas payé cette après-midi, tantôt ! »
« Et alors ? »
« Alors, c’est bien simple ! Il va faire exproprier mon immeuble. La première affiche me ruine, voilà tout ! Ah ! si je trouvais quelqu’un pour m’avancer cette maudite somme-là, il prendrait la place de Vanneroy et je serais sauvé ! Vous ne l’auriez pas, par hasard ? »
Le mandat était resté sur la table de nuit, près d’un livre. Frédéric souleva le volume et le posa par-dessus, en répondant :
« Mon Dieu, non, cher ami ! »
Mais il lui coûtait de refuser à Arnoux.
« Comment, vous ne trouvez personne qui veuille... ? »
« Personne ! et songer que, d’ici à huit jours, j’aurai des rentrées ! On me doit peut-être... cinquante mille francs pour la fin du mois ! »
« Est-ce que vous ne pourriez pas prier les individus qui vous doivent d’avancer... ? »
« Ah, bien, oui ! »
« Mais vous avez des valeurs quelconques, des billets ? »
« Rien ! »
« Que faire ? » dit Frédéric.
« C’est ce que je me demande », reprit Arnoux.
Il se tut. et il marchait dans la chambre de long en large.
« Ce n’est pas pour moi, mon Dieu ! mais pour mes enfants, pour ma pauvre femme ! »
Puis, en détachant chaque mot :
« Enfin... je serai fort.... j’emballerai tout cela... et j’irai chercher fortune... je ne sais où « Impossible ! » s’écria Frédéric.
Arnoux répliqua d’un air calme :
« Comment voulez-vous que je vive à Paris. maintenant ? »
Il y eut un long silence.
Frédéric se mit à dire :
« Quand le rendriez-vous, cet argent ? »
Non pas qu’il l’eût ; au contraire ! Mais rien ne l’empêchait de voir des amis, de faire des démarches. Et il sonna son domestique pour s’habiller. Arnoux le remerciait.
« C’est dix-huit mille francs qu’il vous faut, n’est-ce pas ? »
« Oh ! je me contenterais bien de seize mille ! Car j’en ferai bien deux mille cinq cents. trois mille avec mon argenterie, si Vanneroy. toutefois. m’accorde jusqu’à demain ; et, je vous le répète, vous pouvez affirmer, jurer au prêteur que. dans huit jours. peut-être même dans cinq ou six, l’argent sera remboursé. D’ailleurs, l’hypothèque en répond. Ainsi, pas de danger, vous comprenez ? »
Frédéric assura qu’il comprenait et qu’il allait sortir immédiatement.
Il resta chez lui. maudissant Deslauriers. car il voulait tenir sa parole, et cependant obliger Arnoux.
« Si je m’adressais à M. Dambreuse ? Mais sous quel prétexte demander de l’argent ? C’est à moi, au contraire, d’en porter chez lui pour ses actions de houilles ! Ah ! qu’il aille se promener avec ses actions ! Je ne les dois pas ! »
Et Frédéric s’applaudissait de son indépendance, comme s’il eût refusé un, service à M. Dambreuse.
« Eh bien », se dit-il ensuite, » puisque je fais une perte de ce côté-là car je pourrais, avec quinze mille francs, en gagner cent mille ! A la Bourse, ça se voit quelquefois... Donc, puisque je manque à l’un, ne suis-je libre ?... D’ailleurs, quand Deslauriers attendrait ! — Non, non, c’est mal, allons-y ! »
Il regarda sa pendule.
« Ah ! rien ne presse ! la Banque ne ferme qu’à cinq heures. »
Et, à quatre heures et demie, quand il eut touché son argent :
« C’est inutile, maintenant ! Je ne le trouverais pas j’irai ce soir ! » se donnant ainsi le moyen de revenir sur sa décision, car il reste toujours dans la conscience quelque chose des sophismes qu’on y a versés ; elle en garde l’arrière-goût, comme d’une liqueur mauvaise.
Il se promena sur les boulevards, et dîna seul au restaurant. Puis il entendit un acte au Vaudeville, pour se distraire. Mais ses billets de banque le gênaient, comme s’il les eût volés. Il n’aurait pas été chagrin de les perdre.
En rentrant chez lui, il trouva une lettre contenant ces mots :
« Quoi de neuf ?
Ma femme se joint à moi, cher ami, dans l’espérance, etc.
A vous »
Et un parafe.
« Sa femme ! elle me prie ! »
Au même moment, parut Arnoux, pour savoir s’il avait trouvé la somme urgente.
« Tenez, la voilà ! » dit Frédéric.
Et, vingt-quatre heures après, il répondit à Deslauriers :
« Je n’ai rien reçu. »
L’Avocat revint trois jours de suite. Il le pressait d’écrire au notaire. Il offrit même de faire le voyage du Havre.
« Non c’est inutile je vais y aller ! »
La semaine finie, Frédéric demanda timidement au sieur Arnoux ses quinze mille francs.
Arnoux le remit au lendemain, puis au surlendemain. Frédéric se risquait dehors à la nuit close, craignant d’être surpris par Deslauriers.
Un soir, quelqu’un le heurta au coin de la Madeleine. C’était lui.
« Je vais les chercher », dit-il.
Et Deslauriers J’accompagna jusqu’à la porte d’une maison, dans le faubourg Poissonnière.
« Attends-moi. »
Il attendit. Enfin, après quarante-trois minutes, Frédéric sortit avec Arnoux, et lui fit signe de patienter encore un peu. Le marchand de faïences et son compagnon montèrent, bras dessus, bras dessous, la rue Hauteville, prirent ensuite la rue de Chabrol.
La nuit était sombre, avec des rafales de vent tiède. Arnoux marchait doucement, tout en parlant des Galeries du Commerce : une suite de passages couverts qui auraient mené du boulevard Saint-Denis au Châtelet, spéculation merveilleuse, où il avait grande envie d’entrer ; et il s’arrêtait de temps à autre, pour voir aux carreaux des boutiques la figure des grisettes, puis reprenait son discours.
Frédéric entendait les pas de Deslauriers derrière lui, comme des reproches, comme des coups frappant sur sa conscience. Mais il n’osait faire sa réclamation, par mauvaise honte, et dans la crainte qu’elle ne fût inutile. L’autre se rapprochait. Il se décida.
Arnoux, d’un ton fort dégagé, dit que, ses recouvrements n’ayant pas eu lieu, il ne pouvait rendre actuellement les quinze mille francs.
« Vous n’en avez pas besoin, j’imagine ? »
A ce moment, Deslauriers accosta Frédéric, et, le tirant à l’écart :
« Sois franc, les as-tu, oui ou non ? »
« Eh bien, non ! » dit Frédéric, » Je les ai perdus ! »
« Ah ! et à quoi ? »
« Au jeu ! »
Deslauriers ne répondit pas un mot, salua très bas, et partit. Arnoux avait profité de l’occasion pour allumer un cigare dans un débit de tabac. Il revint en demandant quel était ce jeune homme.
« Rien ! un ami ! »
Puis, trois minutes après, devant la porte de Rosanette :
« Montez donc », dit Arnoux, » elle sera contente de vous voir. Quel sauvage vous êtes maintenant ! »
Un réverbère, en face, l’éclairait ; et avec son cigare entre ses dents blanches et son air heureux, il avait quelque chose d’intolérable.
« Ah ! à propos, mon notaire a été ce matin chez le vôtre, pour cette inscription d’hypothèque. C’est ma femme qui me l’a rappelé. »
« Une femme de tête ! » reprit machinalement Frédéric.
« Je crois bien ! »
Et Arnoux recommença son éloge. Elle n’avait pas sa pareille pour l’esprit, le coeur, l’économie ; il ajouta d’une voix basse, en roulant des yeux :
« Et comme corps de femme ! »
« Adieu ! » dit Frédéric.
Arnoux fit un mouvement.
« Tiens ! pourquoi ? »
Et, la main à demi tendue vers lui, il l’examinait, tout décontenancé par la colère de son visage.
Frédéric répliqua sèchement :
« Adieu ! »
Il descendit la rue de Bréda comme une pierre qui déroule, furieux contre Arnoux, se faisant le serment de ne jamais plus le revoir, ni elle non plus, navré, désolé. Au lieu de la rupture qu’il attendait, voilà que l’autre, au contraire, se mettait à la chérir et complètement, depuis le bout des cheveux jusqu’au fond de l’âme. La vulgarité de cet homme exaspérait Frédéric. Tout lui appartenait donc, à celui-là ! Il le retrouvait sur le seuil de la lorette ; et la mortification d’une rupture s’ajoutait à la rage de son impuissance. D’ailleurs, l’honnêteté d’Arnoux offrant des garanties pour son argent l’humiliait ; il aurait voulu l’étrangler et par-dessus son chagrin planait dans sa conscience, comme un brouillard, le sentiment de sa lâcheté envers son ami. Des larmes l’étouffaient.
Deslauriers dévalait la rue des Martyrs, en jurant tout haut d’indignation ; car son projet, tel qu’un obélisque abattu, lui paraissait maintenant d’une hauteur extraordinaire. Il s’estimait volé, comme s’il avait subi un grand dommage. Son amitié pour Frédéric était morte, et il en éprouvait de la joie ; c’était une compensation ! Une haine l’envahit contre les riches. Il pencha vers les opinions de Sénécal et se promettait de les servir.
Arnoux, pendant ce temps-là, commodément assis dans une bergère, auprès du feu, humait sa tasse de thé, en tenant la Maréchale sur ses genoux.
Frédéric ne retourna point chez eux ; et, pour se distraire de sa passion calamiteuse, adoptant le premier sujet qui se présenta, il résolut de composer une Histoire de la Renaissance. Il entassa pêle-mêle sur sa table les humanistes, les philosophes et les poètes ; il allait au cabinet des estampes, voir les gravures de Marc-Antoine ; il tâchait d’entendre Machiavel. Peu à peu, la sérénité du travail l’apaisa. En plongeant dans la personnalité des autres, il oublia la sienne, ce qui est la seule manière peut-être de n’en pas souffrir.
Un jour qu’il prenait des notes, tranquillement, la porte s’ouvrit et le domestique annonça Mme Arnoux.
C’était bien elle ! seule ? Mais non ! car elle tenait par la main le petit Eugène, suivi de sa bonne en tablier blanc. Elle s’assit ; et, quand elle eut toussé :
« Il y a longtemps que vous n’êtes venu à la maison. »
Frédéric ne trouvant pas d’excuse, elle ajouta :
« C’est une délicatesse de votre part ! »
Il reprit :
« Quelle délicatesse ? »
« Ce que vous avez fait pour Arnoux ! » dit-elle.
Frédéric eut un geste signifiant :
« Je m’en moque bien c’était pour vous ! »
Elle envoya son enfant jouer avec la bonne, dans le salon. Ils échangèrent deux ou trois mots sur leur santé, puis l’entretien tomba.
Elle portait une robe de soie brune, de la couleur d’un vin d’Espagne, avec un paletot de velours noir, bordé de martre ; cette fourrure donnait envie de passer les mains dessus, et ses longs bandeaux, bien lissés, attiraient les lèvres. Mais une émotion la troublait, et, tournant les yeux du côté de la porte :
« Il fait un peu chaud, ici ! »
Frédéric devina l’intention prudente de son regard.
« Pardon ! les deux battants ne sont que poussés. »
« Ah ! c’est vrai ! »
Et elle sourit, comme pour dire : » Je ne crains rien. » Il lui demanda immédiatement ce qui l’amenait. « Mon mari », reprit-elle avec effort, » m’a engagée à venir chez vous, n’osant faire cette démarche lui-même. »
« Et pourquoi ? »
« Vous connaissez M. Dambreuse, n’est-ce pas ? »
« Oui, un peu ! »
« Ah ! un peu. »
Elle se taisait.
« N’importe ! achevez. »
Alors, elle conta que l’avant-veille, Arnoux n’avait pu payer quatre billets de mille francs souscrits à l’ordre du banquier, et sur lesquels il lui avait fait mettre sa signature. Elle se repentait d’avoir compromis la fortune de ses enfants. Mais tout valait mieux que le déshonneur ; et, si M. Dambreuse arrêtait les poursuites, on le payerait bientôt, certainement ; car elle allait vendre, à Chartres, une petite maison qu’elle avait.
« Pauvre femme ! » murmura Frédéric.
« J’irai comptez sur moi. »
« Merci ! »
Et elle se leva pour partir.
« Oh ! rien ne vous presse encore ! »
Elle resta debout, examinant le trophée de flèches mongoles suspendu au plafond, la bibliothèque, les reliures, tous les ustensiles pour écrire ; elle souleva la cuvette de bronze qui contenait les plumes ; ses talons se posèrent à des places différentes sur le tapis. Elle était venue plusieurs fois chez Frédéric, mais toujours avec Arnoux.
Ils se trouvaient seuls, maintenant, — seuls, dans sa propre maison ; — c’était un événement extraordinaire, presque une bonne fortune.
Elle voulut voir son jardinet ; il lui offrit le bras pour lui montrer ses domaines, trente pieds de terrain, enclos par des maisons, ornés d’arbustes dans les angles et d’une plate-bande au milieu.
On était aux premiers jours d’avril. Les feuilles des lilas verdoyaient déjà, un souffle pur se roulait dans l’air, et de petits oiseaux pépiaient, alternant leur chanson avec le bruit lointain que faisait la forge d’un carrossier.
Frédéric alla chercher une pelle à feu ; et, tandis qu’ils se promenaient côte à côte, l’enfant élevait des tas de sable dans l’allée.
Mme Arnoux ne croyait pas qu’il eût plus tard une grande imagination, mais il était d’humeur caressante. Sa soeur, au contraire, avait une sécheresse naturelle qui la blessait quelquefois.
« Cela changera », dit Frédéric. » Il ne faut jamais désespérer. »
Elle répliqua :
« Il ne faut jamais désespérer. »
Cette répétition machinale de sa phrase lui parut une sorte d’encouragement ; il cueillit une rose, la seule du jardin.
« Vous rappelez-vous... un certain bouquet de roses, un soir, en voiture ? »
Elle rougit quelque peu ; et, avec un air de compassion railleuse :
« Ah ! j’étais bien jeune ! »
« Et celle-là », reprit à voix basse Frédéric, » en sera-t-il de même ? »
Elle répondit, tout en faisant tourner la tige entre ses doigts, comme le fil d’un fuseau :
« Non ! je la garderai ! »
Elle appela d’un geste la bonne, qui prit l’enfant sur son bras : puis, au seuil de la porte, dans la rue, Mme Arnoux aspira la fleur, en inclinant la tête sur son épaule, et avec un regard aussi doux qu’un baiser.
Quand il fut remonté dans son cabinet, il contempla le fauteuil où elle s’était assise et tous les objets qu’elle avait touchés. Quelque chose d’elle circulait autour de lui. La caresse de sa présence durait encore. « Elle est donc venue là ! » se disait-il.
Et les flots d’une tendresse infinie le submergeaient.
Le lendemain, à onze heures, il se présenta chez M. Dambreuse. On le reçut dans la salle à manger. Le banquier déjeunait en face de sa femme. Sa nièce était près d’elle, et de l’autre côté l’institutrice, une Anglaise, fortement marquée de petite vérole.
M. Dambreuse invita son jeune ami à prendre place au milieu d’eux, et, sur son refus : « A quoi puis-je vous être bon ? Je vous écoute. » Frédéric avoua, en affectant de l’indifférence, qu’il venait faire une requête pour un certain Arnoux.
« Ah ! ah ! l’ancien marchand de tableaux », dit le banquier, avec un rire muet découvrant ses gencives.
« Oudry le garantissait, autrefois ; on s’est fâché. »
Et il se mit à parcourir les lettres et les journaux posés près de son couvert.
Deux domestiques servaient, sans faire de bruit sur le parquet -, et la hauteur de la salle, qui avait trois portières en tapisserie et deux fontaines de marbre blanc, le poli des réchauds, la disposition des hors-d’oeuvre, et jusqu’aux plis raides des serviettes, tout ce bien-être luxueux établissait dans la pensée de Frédéric un contraste avec un autre déjeuner chez Arnoux. Il n’osait interrompre M. Dambreuse.
Madame remarqua son embarras.
« Voyez-vous quelquefois notre ami Martinon ? »
« Il viendra ce soir », dit vivement la jeune fille.
« Ah ! tu le sais ? » répliqua sa tante, en arrêtant sur elle un regard froid.
Puis, un des valets s’étant penché à son oreille :
« Ta couturière, mon enfant !... miss John ! »
Et l’institutrice, obéissante, disparut avec son élève.
M. Dambreuse, troublé par le dérangement des chaises, demanda ce qu’il y avait.
« C’est Mme Regimbart. »
« Tiens ! Regimbart ! Je connais ce nom-là. J’ai rencontré sa signature. »
Frédéric aborda enfin la question ; Arnoux méritait de l’intérêt ; il allait même, dans le seul but de remplir ses engagements, vendre une maison à sa femme.
« Elle passe pour très jolie », dit Mme Dambreuse.
Le banquier ajouta d’un air bonhomme :
« Etes-vous leur ami... intime ? »
Frédéric, sans répondre nettement, dit qu’il lui serait fort obligé de prendre en considération...
« Eh bien, puisque cela vous fait plaisir, soit ! on attendra ! J’ai du temps encore. Si nous descendions dans mon bureau, voulez-vous ? »
Le déjeuner était fini ; Mme Dambreuse s’inclina légèrement, tout en souriant d’un rire singulier, plein à la fois de politesse et d’ironie. Frédéric n’eut pas le temps d’y réfléchir ; car M. Dambreuse, dès qu’ils furent seuls :
« Vous n’êtes pas venu chercher vos actions. » Et, sans lui permettre de s’excuser : « Bien ! bien ! il est juste que vous connaissiez l’affaire un peu mieux. »
Il lui offrit une cigarette et commença.
L’Union générale des Houilles françaises était constituée ; on n’attendait plus que l’ordonnance. Le fait seul de la fusion diminuait les frais de surveillance et de main-d’oeuvre, augmentait les bénéfices. De plus, la Société imaginait une chose nouvelle, qui était d’intéresser les ouvriers à son entreprise. Elle leur bâtirait des maisons, des logements salubres ; enfin elle se constituait le fournisseur de ses employés, leur livrait tout à prix de revient.
« Et ils gagneront, monsieur ; voilà du véritable progrès -, c’est répondre victorieusement à certaines criailleries républicaines ! Nous avons dans notre conseil », il exhiba le prospectus, » un pair de France, un savant de l’Institut, un officier supérieur du génie en retraite, des noms connus ! De pareils éléments rassurent les capitaux craintifs et appellent les capitaux intelligents ! » La Compagnie aurait pour elle les commandes de l’Etat, puis les chemins de fer, la marine à vapeur, les établissements métallurgiques, le gaz, les cuisines bourgeoises. » Ainsi, nous chauffons, nous éclairons, nous pénétrons jusqu’au foyer des plus humbles ménages. Mais comment, me direz-vous, pourrons-nous assurer la vente ? Grâce à des droits protecteurs, cher monsieur, et nous les obtiendrons ; cela nous regarde ! Moi, du reste, je suis franchement prohibitionniste ! le Pays avant tout ! » On l’avait nommé directeur ; mais le temps lui manquait pour s’occuper de certains détails. de la rédaction entre autres. » Je suis un peu brouillé avec mes auteurs, j’ai oublié mon grec ! J’aurais besoin de quelqu’un... qui pût traduire mes idées. » Et tout à coup : » Voulez-vous être cet homme-là, avec le titre de secrétaire général ? » Frédéric ne sut que répondre.
« Eh bien, qui vous empêche ? »
Ses fonctions se borneraient à écrire, tous les ans. un rapport pour les actionnaires. Il se trouverait en relations quotidiennes avec les hommes les plus considérables de Paris. Représentant la Compagnie près les ouvriers, il s’en ferait adorer, naturellement, ce qui lui permettrait, plus tard, de se pousser au Conseil général, à la députation.
Les oreilles de Frédéric tintaient. D’où provenait cette bienveillance ? Il se confondit en remerciements.
Mais il ne fallait point, dit le banquier, qu’il fût dépendant de personne. Le meilleur moyen, c’était de prendre des actions, » placement superbe d’ailleurs. car votre capital garantit votre position, comme votre position votre capital. »
« A combien, environ, doit-il se monter ? » dit Frédéric.
« Mon Dieu ! ce qui vous plaira ; de quarante à soixante mille francs, je suppose. »
Cette somme était si minime pour M. Dambreuse et son autorité si grande, que le jeune homme se décida immédiatement à vendre une ferme. Il acceptait. M. Dambreuse fixerait un de ces jours un rendez-vous pour terminer leurs arrangements.
« Ainsi, je puis dire à Jacques Arnoux... ? »
« Tout ce que vous voudrez ! le pauvre garçon ! Tout ce que vous voudrez ! »
Frédéric écrivit aux Arnoux de se tranquilliser, et il fit porter la lettre par son domestique auquel on répondit :
« Très bien ! »
Sa démarche, cependant, méritait mieux. Il s’attendait à une visite, à une lettre tout au moins. Il ne reçut pas de visite. Aucune lettre n’arriva.
Y avait-il oubli de leur part ou intention ? Puisque Mme Arnoux était venue une fois, qui l’empêchait de revenir ? L’espèce de sous-entendu, d’aveu qu’elle lui avait fait, n’était donc qu’une manoeuvre exécutée par intérêt ? » Se sont-ils joués de moi ? est-elle complice ? » Une sorte de pudeur, malgré son envie, l’empêchait de retourner chez eux.
Un matin (trois semaines après leur entrevue), M. Dambreuse lui écrivit qu’il l’attendait le jour même, dans une heure.
En route, l’idée des Arnoux l’assaillit de nouveau ; et, ne découvrant point de raison à leur conduite, il fut pris par une angoisse, un pressentiment funèbre. Pour s’en débarrasser, il appela un cabriolet et se fit conduire rue Paradis.
Arnoux était en voyage.
« Et Madame ? »
« A la campagne, à la fabrique ! »
« Quand revient Monsieur ? »
« Demain, sans faute ! »
Il la trouverait seule ; c’était le moment. Quelque chose d’impérieux criait dans sa conscience : » Vas-y donc ! » Mais M. Dambreuse ? » Eh bien, tant pis ! Je dirai que j’étais malade. » Il courut à la gare ; puis, dans le wagon » J’ai eu tort, peut-être ? Ah bah ! qu’importe. »
A droite et à gauche, des plaines vertes s’étendaient le convoi roulait ; les maisonnettes des stations glissaient comme des décors, et la fumée de la locomotive versait toujours du même côté ses gros flocons qui dansaient sur l’herbe quelque temps, puis se dispersaient.
Frédéric, seul sur sa banquette, regardait cela, par ennui, perdu dans cette langueur que donne l’excès même de l’impatience. Mais des grues, des magasins, parurent.
C’était Creil.
La ville, construite au versant de deux collines basses (dont la première est nue et la seconde couronnée par un bois), avec la tour de son église, ses maisons inégales et son pont de pierre, lui semblait avoir quelque chose de gai, de discret et de bon. Un grand bateau plat descendait au fil de l’eau, qui clapotait fouettée par le vent ; des poules, au pied du calvaire, picoraient dans la paille ; une femme passa, portant du linge mouillé sur la tête.
Après le pont, il se trouva dans une île, où l’on voit sur la droite les ruines d’une abbaye. Un moulin tournait, barrant dans toute sa largeur le second bras de l’Oise, que surplombe la manufacture. L’importance de cette construction étonna grandement Frédéric. Il en conçut plus de respect pour Arnoux. Trois pas plus loin, il prit une ruelle, terminée au fond par une grille.
Il était entré. La concierge le rappela en lui criant :
« Avez-vous une permission ? »
« Pourquoi ? »
« Pour visiter l’établissement ! »
Frédéric, d’un ton brutal, dit qu’il venait voir M. Arnoux.
« Qu’est-ce que c’est que M. Arnoux ? »
« Mais le chef, le maître, le propriétaire, enfin ! »
« Non, monsieur, c’est ici la fabrique de MM. Leboeuf et Milliet ! »
La bonne femme plaisantait sans doute. Des ouvriers arrivaient ; il en aborda deux ou trois -, leur réponse fut la même.
Frédéric sortit de la cour, en chancelant comme un homme ivre ; et il avait l’air tellement ahuri que, sur le pont de la Boucherie, un bourgeois en train de fumer sa pipe lui demanda s’il cherchait quelque chose. Celui-là connaissait la manufacture d’Arnoux. Elle était située à Montataire.
Frédéric s’enquit d’une voiture, on n’en trouvait qu’à la gare. Il y retourna. Une calèche disloquée, attelée d’un vieux cheval dont les harnais décousus pendaient dans les brancards, stationnait devant le bureau des bagages, solitairement.
Un gamin s’offrit à découvrir » le père Pilon ». Il revint au bout de dix minutes ; le père Pilon déjeunait. Frédéric, n’y tenant plus, partit. Mais la barrière du passage était close. Il fallut attendre que deux convois eussent défilé, Enfin il se précipita dans la campagne.
La verdure monotone la faisait ressembler à un immense tapis de billard. Des scories de fer étaient rangées, sur les deux bords de la route, comme des mètres de cailloux. Un peu plus loin, des cheminées d’usine fumaient les unes près des autres. En face de lui se dressait sur une colline ronde, un petit château à tourelles, avec le clocher quadrangulaire d’une église. De longs murs, en dessous, formaient des lignes irrégulières parmi les arbres ; et, tout en bas, les maisons du village s’étendaient.
Elles sont à un seul étage, avec des escaliers de trois marches, faites de blocs sans ciment. On entendait, par intervalles, la sonnette d’un épicier. Des pas lourds s’enfonçaient dans la boue noire, et une pluie fine tombait, coupant de mille hachures le ciel pâle.
Frédéric suivit le milieu du pavé ; puis il rencontra sur sa gauche, à l’entrée d’un chemin, un grand arc de bois qui portait écrit en lettres d’or : FAIENCES.
Ce n’était pas sans but que Jacques Arnoux avait choisi le voisinage de Creil ; en plaçant sa manufacture le plus près possible de l’autre (accréditée depuis longtemps), il provoquait dans le public une confusion favorable à ses intérêts.
Le principal corps de bâtiment s’appuyait sur le bord même d’une rivière qui traverse la prairie. La maison de maître, entourée d’un jardin, se distinguait par son perron, orné de quatre vases où se hérissaient des cactus. Des amas de terre blanche séchaient sous des hangars ; il y en avait d’autres à l’air libre ; et au milieu de la cour se tenait Sénécal, avec son éternel paletot bleu, doublé de rouge.
L’ancien répétiteur tendit sa main froide.
« Vous venez pour le patron ? Il n’est pas là. »
Frédéric, décontenancé, répondit bêtement :
« Je le savais. » Mais, se reprenant aussitôt : » C’est pour une affaire qui concerne Mme Arnoux. Peut-elle me recevoir ? »
« Ah ! je ne l’ai pas vue depuis trois jours », dit Sénécal.
Et il entama une kyrielle de plaintes. En acceptant les conditions du fabricant, il avait entendu demeurer à Paris, et non s’enfouir dans cette campagne, loin de ses amis, privé de journaux. N’importe ! il avait passé par là-dessus ! Mais Arnoux ne paraissait faire nulle attention à son mérite. Il était borné d’ailleurs, et rétrograde, ignorant comme pas un. Au lieu de chercher des perfectionnements artistiques, mieux aurait valu introduire des chauffages à la houille et au gaz. Le bourgeois s’enfonçait ; Sénécal appuya sur le mot. Bref, ses occupations lui déplaisaient ; et il somma presque Frédéric de parier en sa faveur, afin qu’on augmentât ses émoluments.
« Soyez tranquille ! » dit l’autre.
Il ne rencontra personne dans l’escalier. Au premier étage, il avança la tête dans une pièce vide ; c’était le salon. Il appela très haut. On ne répondit pas ; sans doute, la cuisinière était sortie, la bonne aussi ; enfin, parvenu au second étage, il poussa une porte. Mme Arnoux était seule, devant une armoire à glace. La ceinture de sa robe de chambre entrouverte pendait le long de ses hanches. Tout un côté de ses cheveux lui faisait un flot noir sur l’épaule droite ; et elle avait les deux bras levés, retenant d’une main son chignon, tandis que l’autre y enfonçait une épingle. Elle jeta un cri, et disparut.
Puis elle revint correctement habillée. Sa taille, ses yeux, le bruit de sa robe, tout l’enchanta. Frédéric se retenait pour ne pas la couvrir de baisers.
« Je vous demande pardon », dit-elle, » mais je ne pouvais... »
Il eut la hardiesse de l’interrompre :
« Cependant.... vous étiez très bien... tout à l’heure. »
Elle trouva sans doute le compliment un peu grossier, car ses pommettes se colorèrent. Il craignait de l’avoir offensée. Elle reprit :
« Par quel bon hasard êtes-vous venu ? »
ne sut que répondre ; et, après un petit ricanement qui lui donna le temps de réfléchir :
« Si je vous le disais, me croiriez-vous ? »
« Pourquoi pas ? »
Frédéric conta qu’il avait eu, l’autre nuit un songe affreux :
« J’ai rêvé que vous étiez gravement malade, près de mourir. »
« Oh ! ni moi, ni mon mari ne sommes jamais malades ! »
« Je n’ai rêvé que de vous », dit-il.
Elle le regarda d’un air calme.
« Les rêves ne se réalisent pas toujours. »
Frédéric balbutia. chercha ses mots, et se lança enfin dans une longue période sur l’affinité des âmes. Une force existait qui peut, à travers les espaces, mettre en rapport deux personnes, les avertir de ce qu’elles éprouvent et les faire se rejoindre.
Elle l’écoutait la tête basse, tout en souriant de son beau sourire. Il l’observait du coin de l’oeil, avec joie, et épanchait son amour plus librement sous la facilité d’un lieu commun. Elle proposa de lui montrer la fabrique ; et, comme elle insistait, il accepta.
Pour le distraire d’abord par quelque chose d’amusant, elle lui fit voir l’espèce de musée qui décorait l’escalier. Les spécimens accrochés contre les murs ou posés sur des planchettes attestaient les efforts et les engouements successifs d’Arnoux. Après avoir cherché le rouge de cuivre des Chinois, il avait voulu faire des majoliques, des faënza, de l’étrusque, de l’oriental, tenté enfin quelques-uns des perfectionnements réalisés plus tard. Aussi remarquait-on, dans la série, de gros vases couverts de mandarins, des écuelles d’un mordoré chatoyant, des pots rehaussés d’écritures arabes, des buires dans le goût de la Renaissance, et de larges assiettes avec deux personnages, qui étaient comme dessinés à la sanguine, d’une façon mignarde et vaporeuse. Il fabriquait maintenant des lettres d’enseigne. des étiquettes à vin ; mais son intelligence n’était pas assez haute pour atteindre jusqu’à l’Art. ni assez bourgeoise non plus pour viser exclusivement au profit, si bien que, sans contenter personne. il se ruinait. Tous deux considéraient ces choses. quand Mlle Marthe passa.
« Tu ne le reconnais donc pas ? » lui dit sa mère.
« Si fait ! » reprit-elle en le saluant, tandis que son regard limpide et soupçonneux. son regard de vierge semblait murmurer : » Que viens-tu faire ici, toi ? » et elle montait les marches, la tête un peu tournée sur l’épaule.
Mme Arnoux emmena Frédéric dans la cour. puis elle expliqua d’un ton sérieux comment on broie les terres. on les nettoie, on les tamisé.
« L’important, c’est la préparation des pâtes. »
Et elle l’introduisit dans une salle que remplissaient des cuves, où virait sur lui-même un axe vertical armé de bras horizontaux. Frédéric s’en voulait de n’avoir pas refusé nettement sa proposition, tout à l’heure.
« Ce sont les patouillards », dit-elle.
Il trouva le mot grotesque, et comme inconvenant dans sa bouche.
De larges courroies filaient d’un bout à l’autre du plafond, pour s’enrouler sur des tambours, et tout s’agitait d’une façon continue, mathématique, agaçante.
Ils sortirent de là, et passèrent près d’une cabane en ruines, qui avait autrefois servi à mettre des instruments de jardinage.
« Elle n’est plus utile », dit Mme Arnoux.
Il répliqua d’une voix tremblante « Le bonheur peut y tenir ! » Le tintamarre de la pompe à feu couvrit ses paroles, et ils entrèrent dans l’atelier des ébauchages.
Des hommes, assis à une table étroite, posaient devant eux, sur un disque tournant, une masse de pâte ; leur main gauche en raclait l’intérieur, leur droite en caressait la surface, et l’on voyait s’élever des vases, comme des fleurs qui s’épanouissent.
Mme Arnoux fit exhiber les moules pour les ouvrages plus difficiles.
Dans une autre pièce, on pratiquait les filets, les gorges, les lignes saillantes. A l’étage supérieur, on enlevait les coutures, et l’on bouchait avec du plâtre les petits trous que les opérations précédentes avaient laissés.
Sur des claires-voies, dans des coins, au milieu des corridors, partout s’alignaient des poteries.
Frédéric commençait à s’ennuyer.
« Cela vous fatigue peut-être ? » dit-elle.
Craignant qu’il ne fallût borner là sa visite, il affecta, au contraire, beaucoup d’enthousiasme. Il regrettait même de ne s’être pas voué à cette industrie.
Elle parut surprise.
« Certainement ! j’aurais pu vivre près de vous » Et, comme il cherchait son regard, Mme Arnoux, afin de l’éviter, prit sur une console des boulettes de pâte, provenant des rajustages manqués, les aplatit en une galette, et imprima dessus sa main.
« Puis-je emporter cela ? » dit Frédéric.
« Etes-vous assez enfant, mon Dieu » Il allait répondre, Sénécal entra.
M. le sous-directeur, dès le seuil, s’aperçut d’une infraction au règlement. Les ateliers devaient être balayés toutes les semaines ; on était au samedi, et, comme les ouvriers n’en avaient rien fait, Sénécal leur déclara qu’ils auraient à rester une heure de plus. » Tant pis pour vous ! »
Ils se penchèrent sur leurs pièces, sans murmurer ; mais on devinait leur colère au souffle rauque de leur poitrine. Ils étaient, d’ailleurs, peu faciles à conduire, tous ayant été chassés de la grande fabrique. Le républicain les gouvernait durement. Homme de théories, il ne considérait que les masses et se montrait impitoyable pour les individus.
Frédéric, gêné par sa présence, demanda bas à Mme Arnoux s’il n’y avait pas moyen de voir les fours. lis descendirent au rez-de-chaussée ; et elle était en train d’expliquer l’usage des cassettes, quand Sénécal, qui les avait suivis, s’interposa entre eux.
Il continua de lui-même la démonstration, s’étendit sur les différentes sortes de combustibles, l’enfournement, les pyroscopes, les alandiers, les engobes, les lustres et les métaux, prodiguant les termes de chimie, chlorure, sulfure, borax, carbonate. Frédéric n’y comprenait rien, et à chaque minute se retournait vers Mme Arnoux.
« Vous n’écoutez pas », dit-elle. » M. Sénécal pourtant est très clair. Il sait toutes ces choses beaucoup mieux que moi. »
Le mathématicien flatté de cet éloge, proposa de faire voir le posage des couleurs. Frédéric interrogea d’un regard anxieux Mme Arnoux. Elle demeura impassible, ne voulant sans doute ni être seule avec lui, ni le quitter cependant. il lui offrit son bras.
« Non ! merci bien ! l’escalier est trop étroit »
Et, quand ils furent en haut, Sénécal ouvrit la porte d’un appartement rempli de femmes.
Elles maniaient des pinceaux, des fioles, des coquilles, des plaques de verre. Le long de la corniche, contre le mur, s’alignaient des planches gravées ; des bribes de papier fin voltigeaient ; et un poêle de fonte exhalait une température écoeurante, où se mêlait l’odeur de la térébenthine.
Les ouvrières, presque toutes, avaient des costumes sordides. On en remarquait une, cependant, qui portait un madras et de longues boucles d’oreilles. Tout à la fois mince et potelée, elle avait de gros yeux noirs et les lèvres charnues d’une négresse. Sa poitrine abondante saillissait sous sa chemise, tenue autour de sa taille par le cordon de sa jupe ; et, un coude sur l’établi, tandis que l’autre bras pendait, elle regardait vaguement, au loin dans la campagne. A côté d’elle traînaient une bouteille de vin et de la charcuterie.
Le règlement interdisait de manger dans les ateliers, mesure de propreté pour la besogne et d’hygiène pour les travailleurs.
Sénécal, par sentiment du devoir ou besoin de despotisme, s’écria de loin, en indiquant une affiche dans un cadre :
« Hé ! là-bas, la Bordelaise ! lisez-moi tout haut l’article 9. »
« Eh bien, après ? »
« Après, mademoiselle ? C’est trois francs d’amende que vous payerez ! »
Elle le regarda en face, impudemment.
« Qu’est-ce que ça me fait ? Le patron à son retour, la lèvera votre amende ! Je me fiche de vous, mon bonhomme ! »
Sénécal, qui se promenait les mains derrière le dos, comme un pion dans une salle d’études se contenta de sourire.
« Article 13, insubordination, dix francs. »
La Bordelaise se remit à sa besogne. Mme Arnoux par convenance, ne disait rien, mais ses sourcils se froncèrent. Frédéric murmura :
« Ah ! pour un démocrate, vous êtes bien dur ! »
L’autre répondit magistralement :
« La Démocratie n’est pas le dévergondage de l’individualisme. C’est le niveau commun sous la loi, la répartition du travail, l’ordre ! »
« Vous oubliez l’humanité ! » dit Frédéric.
Mme Arnoux prit son bras ; Sénécal, offensé peut-être de cette approbation silencieuse, s’en alla.
Frédéric en ressentit un immense soulagement. Depuis le matin, il cherchait l’occasion de se déclarer ; elle était venue. D’ailleurs le mouvement spontané de Mme Arnoux lui semblait contenir des promesses ; et il demanda, comme pour se réchauffer les pieds, à monter dans sa chambre. Mais, quand il fut assis près d’elle, son embarras commença ; le point de départ lui manquait. Sénécal, heureusement, vint à sa pensée.
« Rien de plus sot », dit-il, » que cette punition »
Mme Arnoux reprit :
« Il y a des sévérités indispensables. »
« Comment, vous qui êtes si bonne ! Oh ! je me trompe car vous vous plaisez quelquefois à faire souffrir ! »
« Je ne comprends pas les énigmes, mon ami. »
Et son regard austère, plus encore que le mot, l’arrêta. Frédéric était déterminé à poursuivre. Un volume de Musset se trouvait par hasard sur la commode. Il en tourna quelques pages, puis se mit à parier de l’amour, de ses désespoirs et de ses emportements.
Tout cela, suivant Mme Arnoux, était criminel ou factice.
Le jeune homme se sentit blessé par cette négation et, pour la combattre, il cita en preuve les suicides qu’on voit dans les journaux, exalta les grands types littéraires, Phèdre, Didon, Roméo, Des Grieux. Il s’enferrait.
Le feu dans la cheminée ne brûlait plus, la pluie fouettait contre les vitres. Mme Arnoux, sans bouger, restait les deux mains sur les bras de son fauteuil ; les pattes de son bonnet tombaient comme les bandelettes d’un sphinx ; son profil pur se découpait en pâleur au milieu de l’ombre.
Il avait envie de se jeter à ses genoux. Un craquement se fit dans le couloir, il n’osa.
Il était empêché, d’ailleurs, par une sorte de crainte religieuse. Cette robe, se confondant avec les ténèbres, lui paraissait démesurée, infinie, insoulevable ; et précisément à cause de cela son désir redoublait. Mais, la peur de faire trop et de ne pas faire assez lui ôtait tout discernement.
« Si je lui déplais », pensait-il, — qu’elle me chasse ! Si elle veut de moi, qu’elle m’encourage ! »
Il dit en soupirant :
« Donc, vous n’admettez pas qu’on puisse aimer...une femme ? »
Mme Arnoux répliqua :
« Quant elle est à marier, on l’épouse ; lorsqu’elle appartient à un autre, on s’éloigne. »
« Ainsi le bonheur est impossible ? »
« Non ! Mais on ne le trouve jamais dans le mensonge, les inquiétudes et le remords. »
« Qu’importe ! s’il est payé par des joies sublimes. »
— L’expérience est trop coûteuse. »
Il voulut l’attaquer par l’ironie.
« La vertu ne serait donc que de la lâcheté ? »
« Dites de la clairvoyance, plutôt. Pour celles même qui oublieraient le devoir ou la religion, le simple bon sens peut suffire. L’égoïsme fait une base Solide à la sagesse. »
« Ah quelles maximes bourgeoises vous avez ! »
« Mais je ne me vante pas d’être une grande dame ! »
A ce moment-là, le petit garçon accourut.
« Maman, viens-tu dîner ? »
« Oui, tout à l’heure ! »
Frédéric se leva ; en même temps Marthe parut.
Il ne pouvait se résoudre à s’en aller ; et, avec un regard tout plein de supplications :
« Ces femmes dont vous parlez sont donc bien insensibles ? »
« Non ! mais sourdes quand il le faut. »
Et elle se tenait debout, sur le seuil de sa chambre, avec ses deux enfants à ses côtés. Il s’inclina sans dire un mot. Elle répondit silencieusement à son salut.
Ce qu’il éprouva d’abord, ce fut une stupéfaction infinie. Cette manière de lui faire comprendre l’inanité de son espoir l’écrasait. Il se sentait perdu comme un homme tombé au fond d’un abîme, qui sait qu’on ne le secourra pas et qu’il doit mourir.
Il marchait cependant, mais sans rien voir, au hasard il se heurtait contre les pierres ; il se trompa de chemin.
Un bruit de sabots retentit près de son oreille ; c’étaient les ouvriers qui sortaient de la fonderie. Alors il se reconnut.
A l’horizon les lanternes du chemin de fer traçaient une ligne de feux. Il arriva comme un convoi partait, se laissa pousser dans un wagon, et s’endormit.
Une heure après, sur les boulevards, la gaieté de Paris le soir recula tout à coup son voyage dans un passé déjà loin. Il voulut être fort, et allégea son coeur en dénigrant Mme Arnoux par des épithètes injurieuses :
« C’est une imbécile, une dinde, une brute, n’y pensons plus ! »
Rentré chez lui, il trouva dans son cabinet une lettre de huit pages sur papier à glaçure bleue et initiales R. A.
Cela commençait par des reproches amicaux :
« Que devenez-vous, mon cher ? je m’ennuie. »
Mais l’écriture était si abominable, que Frédéric allait rejeter tout le paquet quand il aperçut, en post-scriptum : » Je compte sur vous demain pour me conduire aux courses. »
Que signifiait cette invitation ? était-ce encore un tour de la Maréchale ? Mais on ne se moque pas deux fois du même homme à propos de rien ; et pris de curiosité, il relut la lettre attentivement.
Frédéric distingua : » Malentendu... avoir fait fausse route... désillusions... Pauvres enfants que nous sommes !... Pareils à deux fleuves qui se rejoignent ! etc. »
Ce style contrastait avec le langage ordinaire de la lorette. Quel changement était donc survenu ?
Il garda longtemps les feuilles entre ses doigts. Elles sentaient l’iris ; et il y avait, dans la forme des caractères et l’espacement irrégulier des lignes, comme un désordre de toilette qui le troubla.
« Pourquoi n’irais-je pas ? » se dit-il enfin. » Mais si Mme Arnoux le savait ? Ah ! qu’elle le sache ! Tant mieux et qu’elle en soit jalouse ça me vengera ! »
Deslauriers avait emporté de chez Frédéric la copie de l’acte de subrogation 188, avec une procuration en bonne forme lui conférant de pleins pouvoirs ; mais, quand il eut remonté ses cinq étages, et qu’il fut seul, au milieu de son triste cabinet, dans son fauteuil de basane, la vue du papier timbré l’écoeura.
Il était las de ces choses, et des restaurants à trente-deux sous, des voyages en omnibus, de sa misère, de ses efforts. Il reprit les paperasses ; d’autres se trouvaient à côté ; c’étaient les prospectus de la compagnie houillère avec la liste des mines et le détail de leur contenance, Frédéric lui ayant laissé tout cela pour avoir dessus son opinion.
Une idée lui vint : celle de se présenter chez M. Dambreuse, et de demander la place de secrétaire. Cette Place, bien sûr, n’allait pas sans l’achat d’un certain nombre d’actions. Il reconnut la folie de son projet et se dit :
« Oh non ! ce serait mal. »
Alors, il chercha comment s’y prendre pour recouvrer les quinze mille francs. Une pareille somme n’était rien pour Frédéric ! Mais, s’il l’avait eue, lui, quel levier ! Et l’ancien clerc s’indigna que la fortune de l’autre fût grande.
« Il en fait un usage pitoyable. C’est un égoïste. Eh je me moque bien de ses quinze mille francs ! »
Pourquoi les avait-il Prêtés ? Pour les beaux yeux de Mme Arnoux. Elle était sa maîtresse ! Deslauriers n’en doutait pas. » Voilà une chose de plus à quoi sert l’argent ! » Des pensées haineuses l’envahirent.
Puis, il songea à la personne même de Frédéric. Elle avait toujours exercé sur lui un charme presque féminin ; et il arriva bientôt à l’admirer pour un succès dont il se reconnaissait incapable.
Cependant, est-ce que la volonté n’était pas l’élément capital des entreprises ? et, puisque avec elle on triomphe de tout...
« Ah ! ce serait drôle ! »
Mais il eut honte de cette perfidie, et, une minute après :
« Bah ! est-ce que j’ai peur ? »
Mme Arnoux (à force d’en entendre parler) avait fini par se peindre dans son imagination extraordinairement. La persistance de cet amour l’irritait comme un problème. Son austérité un peu théâtrale l’ennuyait maintenant. D’ailleurs, la femme du monde (ou ce qu’il jugeait telle) éblouissait l’avocat comme le symbole et le résumé de mille plaisirs inconnus. Pauvre, il convoitait le luxe sous sa forme la plus claire.
« Après tout, quand il se fâcherait, tant pis ! Il s’est trop mal comporté envers moi, pour que je me gêne ! Rien ne m’assure qu’elle est sa maîtresse ! Il me l’a nié. Donc, je suis libre ! »
Le désir de cette démarche ne le quitta plus. C’était une épreuve de ses forces qu’il voulait faire ; — si bien qu’un jour, tout à coup, il vernit lui-même ses bottes, acheta des gants blancs, et se mit en route, se substituant à Frédéric et s’imaginant presque être lui, par une singulière évolution intellectuelle, où il y avait à la fois de la vengeance et de la sympathie, de l’imitation et de l’audace.
Il fit annoncer » le docteur Deslauriers. »
Mme Arnoux fut surprise, n’ayant réclamé aucun médecin.
« Ah ! mille excuses ! c’est docteur en droit. Je viens pour les intérêts de M. Moreau. »
Ce nom parut la troubler.
« Tant mieux ! » pensa l’ancien clerc ; » puisqu’elle a bien voulu de lui, elle voudra de moi ! » s’encourageant par l’idée reçue qu’il est plus facile de supplanter un amant qu’un mari.
Il avait eu le plaisir de la rencontrer, une fois, au Palais ; il cita même la date. Tant de mémoire étonna Mme Arnoux. Il reprit d’un ton doucereux :
« Vous aviez déjà... quelques embarras... dans vos affaires ! »
Elle ne répondit rien ; donc, c’était vrai.
Il se mit à causer de choses et d’autres, de son logement, de la fabrique ; puis, apercevant, aux bords de la glace, des médaillons :
« Ah ! des portraits de famille, sans doute ? »
Il remarqua celui d’une vieille femme, la mère de Mme Arnoux.
« Elle a l’air d’une excellente personne, un type méridional. »
Et, sur l’objection qu’elle était de Chartres.
« Chartres ! jolie ville. »
Il en vanta la cathédrale et les pâtés ; puis, revenant au portrait, y trouva des ressemblances avec Mme Arnoux, et lui lançait des flatteries indirectement. Elle n’en fut pas choquée. Il prit confiance et dit qu’il connaissait Arnoux depuis longtemps.
« C’est un brave garçon ! mais qui se compromet ! Pour cette hypothèque, par exemple, on n’imagine pas... »
« Oui ! je sais », dit-elle, en haussant les épaules.
Ce témoignage involontaire de mépris engagea Deslauriers à poursuivre.
« Son histoire de kaolin, vous l’ignorez peut-être, a failli tourner très mal, et même sa réputation... »
Un froncement de sourcils l’arrêta.
Alors se rabattant sur les généralités, il plaignit les pauvres femmes dont les époux gaspillent la fortune...
« Mais elle est à lui, monsieur ; moi, je n’ai rien ! » N’importe ! On ne savait pas... Une personne d’expérience pouvait servir. Il fit des offres de dévouement, exalta ses propres mérites -, et il la regardait en face, à travers ses lunettes qui miroitaient.
Une torpeur vague la prenait ; mais, tout à coup :
« Voyons l’affaire, je vous prie ! »
Il exhiba le dossier.
« Ceci est la procuration de Frédéric. Avec un titre pareil aux mains d’un huissier qui fera un commandement, rien n’est plus simple : dans les vingt-quatre heures... » (Elle restait impassible, il changea de manoeuvre.) » Moi, du reste, je ne comprends pas ce qui le pousse à réclamer cette somme ; car enfin il n’en a aucun besoin ! »
« Comment ! M. Moreau s’est montré assez bon... »
« Oh ! d’accord ! »
Et Deslauriers entama son éloge, puis vint à le dénigrer, tout doucement, le donnant pour oublieux, personnel, avare.
« Je le croyais votre ami, monsieur ? »
« Cela ne m’empêche pas de voir ses défauts. Ainsi, il reconnaît bien peu... comment dirais-je ? la sympathie... »
Mme Arnoux tournait les feuilles du gros cahier. Elle l’interrompit, pour avoir l’explication d’un mot.
Il se pencha sur son épaule, et si près d’elle, qu’il effleura sa joue. Elle rougit ; cette rougeur enflamma Deslauriers ; il lui baisa la main voracement.
« Que faites-vous, monsieur ! »
Et, debout contre la muraille, elle le maintenait immobile, sous ses grands yeux noirs irrités.
Elle partit d’un éclat de rire, un rire aigu, désespérant, atroce. Deslauriers sentit une colère à l’étrangler. Il se contint ; et, avec la mine d’un vaincu, demandant grâce :
« Ah ! vous avez tort ! Moi, je n’irais pas comme lui... »
« De qui donc parlez-vous ? »
« De Frédéric ! »
« Eh ! M. Moreau m’inquiète peu, je vous l’ai dit ! »
« Oh ! pardon !... pardon ! »
Puis, d’une voix mordante, et faisant traîner ses phrases :
« Je croyais même que vous vous intéressiez suffisamment à sa personne, pour apprendre avec plaisir... »
Elle devint toute pâle. L’ancien clerc ajouta :
« Il va se marier. »
« Lui ! »
« Dans un mois, au plus tard, avec Mlle Roque, la fille du régisseur de M. Dambreuse. Il est même parti à Nogent, rien que pour cela. »
Elle porta la main sur son coeur, comme au choc d’un grand coup ; mais tout de suite elle tira la sonnette, Deslauriers n’attendit pas qu’on le mît dehors. Quand elle se retourna, il avait disparu.
Mme Arnoux suffoquait un peu. Elle s’approcha de la fenêtre pour respirer.
De l’autre côté de la rue, sur le trottoir, un emballeur en manches de chemise clouait une caisse. Des fiacres passaient. Elle ferma la croisée et vint se rasseoir. Les hautes maisons voisines interceptant le soleil, un jour froid tombait dans l’appartement. Ses enfants étaient sortis, rien ne bougeait autour d’elle. C’était comme une désertion immense.
« Il va se marier ! est-ce possible ? »
Et un tremblement nerveux la saisit.
« Pourquoi cela ? est-ce que je l’aime ? »
Puis, tout à coup :
« Mais oui, je l’aime !... je l’aime ! »
Il lui semblait descendre dans quelque chose de profond, qui n’en finissait plus. La pendule sonna trois heures. Elle écouta les vibrations du timbre mourir. Et elle restait au bord de son fauteuil, les prunelles fixes, et souriant toujours.
La même après-midi, au même moment, Frédéric et Mlle Louise se promenaient dans le jardin que M. Roque possédait au bout de l’île. La vieille Catherine les surveillait, de loin ; ils marchaient côte à côte, et Frédéric disait :
« Vous souvenez-vous quand je vous emmenais dans la campagne ? »
« Comme vous étiez bon pour moi ! » répondit-elle. » Vous m’aidiez à faire des gâteaux avec du sable, à remplir mon arrosoir, à me balancer sur l’escarpolette ! »
« Toutes vos poupées, qui avaient des noms de reines ou de marquises, que sont-elles devenues ? »
« Ma foi, je n’en sais rien ! »
« Et votre roquet Moricaud ! »
« Il s’est noyé, le pauvre chéri ! »
« Et le Don Quichotte, dont nous coloriions ensemble les gravures »
« Je l’ai encore ! »
Il lui rappela le jour de sa première communion, et comme elle était gentille aux vêpres, avec son voile blanc et son grand cierge, pendant qu’elles défilaient toutes autour du choeur, et que la cloche tintait.
Ces souvenirs, sans doute, avaient peu de charme pour Mlle Roque elle ne trouva rien à répondre ; et, une minute après :
« Méchant ! qui ne m’a pas donné une seule fois de ses nouvelles ! »
Frédéric objecta ses nombreux travaux.
« Qu’est-ce donc que vous faites ? »
Il fut embarrassé de la question, puis dit qu’il étudiait la politique.
« Ah ! »
Et, sans en demander davantage :
« Cela vous occupe, mais moi !... »
Alors, elle lui conta l’aridité de son existence, n’ayant personne à voir, pas le moindre plaisir, la moindre distraction ! Elle désirait monter à cheval.
« Le Vicaire prétend que c’est inconvenant pour une jeune fille ; est-ce bête, les convenances ! Autrefois, on me laissait faire tout ce que je voulais ; à présent, rien ! »
« Votre père vous aime, pourtant ! »
« Oui ; mais... »
Et elle poussa un soupir, qui signifiait : » Cela ne suffit pas à mon bonheur. »
Puis, il y eut un silence. Ils n’entendaient que le craquement du sable sous leurs pieds avec le murmure de la chute d’eau ; car la Seine, au-dessus de Nogent, est coupée en deux bras. Celui qui fait tourner les moulins dégorge en cet endroit la surabondance de ses ondes, pour rejoindre plus bas le cours naturel du fleuve ; et, lorsqu’on vient des ponts, on aperçoit, à droite sur l’autre berge, un talus de gazon que domine une maison blanche. A gauche, dans la prairie, des peupliers s’étendent, et l’horizon, en face, est borné par une courbe de la rivière ; elle était plate comme un miroir ; de grands insectes patinaient sur l’eau tranquille. Des touffes de roseaux et des joncs la bordent inégalement ; toutes sortes de plantes venues là s’épanouissaient en boutons d’or, laissaient pendre des grappes jaunes, dressaient des quenouilles de fleurs amarantes, faisaient au hasard des fusées vertes. Dans une anse du rivage, des nymphéas s’étalaient ; et un rang de vieux saules cachant des pièges à loup était, de ce côté de l’île, toute la défense du jardin.
En deçà, dans l’intérieur, quatre murs à chaperon d’ardoises enfermaient le potager, où les carrés de terre, labourés nouvellement, formaient des plaques brunes. Les cloches des melons brillaient à la file sur leur couche étroite ; les artichauts, les haricots, les épinards, les carottes et les tomates alternaient jusqu’à un plant d’asperges, qui semblait un petit bois de plumes.
Tout ce terrain avait été, sous le Directoire, ce qu’on appelait une folie. Les arbres, depuis lors, avaient démesurément grandi. De la clématite embarrassait les charmilles, les allées étaient couvertes de mousse, partout les ronces foisonnaient. Des tronçons de statue émiettaient leur plâtre sous les herbes. On se prenait en marchant dans quelques débris d’ouvrage en fil de fer. Il ne restait plus du pavillon que deux chambres au rez-de-chaussée avec des lambeaux de papier bleu. Devant la façade s’allongeait une treille à l’italienne, où, sur des piliers en brique, un grillage de bâtons supportait une vigne.
Ils vinrent là-dessous tous les deux, et, comme la lumière tombait par les trous inégaux de la verdure, Frédéric, en parlant à Louise de côté, observait l’ombre des feuilles sur son visage.
Elle avait dans ses cheveux rouges, à son chignon, une aiguille terminée par une boule de verre imitant l’émeraude ; et elle portait, malgré son deuil (tant son mauvais goût était naïf), des pantoufles en paille garnies de satin rose, curiosité vulgaire, achetées sans doute dans quelque foire.
Il s’en aperçut, et l’en complimenta ironiquement.
« Ne vous moquez pas de moi ! » reprit-elle.
Puis, le considérant tout entier, depuis son chapeau de feutre gris jusqu’à ses chaussettes de soie :
« Comme vous êtes coquet ! »
Ensuite, elle le pria de lui indiquer des ouvrages à lire. Il en nomma plusieurs ; et elle dit :
« Oh ! comme vous êtes savant ! »
Toute petite, elle s’était prise d’un de ces amours d’enfant qui ont à la fois la pureté d’une religion et la violence d’un besoin. Il avait été son camarade, son frère, son maître, avait amusé son esprit, fait battre son coeur et versé involontairement jusqu’au fond d’elle-même une ivresse latente et continue. Puis il l’avait quittée en pleine crise tragique, sa mère à peine morte, les deux désespoirs se confondant. L’absence l’avait idéalisé dans son souvenir ; il revenait avec une sorte d’auréole, et elle se livrait ingénument au bonheur de le voir.
Pour la première fois de sa vie, Frédéric se sentait aimé ; et ce plaisir nouveau, qui n’excédait pas l’ordre des sentiments agréables, lui causait comme un gonflement intime ; si bien qu’il écarta les deux bras, en se renversant la tête.
Un gros nuage passait alors sur le ciel.
« Il va du côté de Paris », dit Louise ; » vous voudriez le suivre, n’est-ce pas ? »
« Moi ! pourquoi ? »
« Qui sait ? »
Et, le fouillant d’un regard aigu :
« Peut-être que vous avez là-bas... (elle chercha le mot), quelque affection. »
« Eh ! je n’ai pas d’affection ! »
« Bien sûr ? »
« Mais oui, mademoiselle, bien sûr ! »
En moins d’un an, il s’était fait dans la jeune fille une transformation extraordinaire qui étonnait Frédéric.
Après une minute de silence, il ajouta :
« Nous devrions nous tutoyer, comme autrefois ; voulez-vous ? »
« Non. »
« Pourquoi ? »
« Parce que. »
Il insistait. Elle répondit, en baissant la tête :
« Je n’ose pas. »
Ils étaient arrivés au bout du jardin, sur la grève du Livon. Frédéric, par gaminerie, se mit à faire des ricochets avec un caillou. Elle lui ordonna de s’asseoir. Il obéit ; puis, en regardant la chute d’eau :
« C’est comme le Niagara ! »
Il vint à parier des contrées lointaines et de grands voyages. L’idée d’en faire la charmait. Elle n’aurait eu peur de rien, ni des tempêtes, ni des lions.
Assis, l’un près de l’autre, ils ramassaient devant eux des poignées de sable, puis les faisaient couler de leurs mains tout en causant ; — et le vent chaud qui arrivait des plaines leur apportait par bouffées des senteurs de lavande, avec le parfum du goudron s’échappant d’une barque, derrière l’écluse. Le soleil frappait la cascade ; les blocs verdâtres du petit mur où l’eau coulait apparaissaient comme sous une gaze d’argent se déroulant toujours. Une longue barre d’écume rejaillissait au pied, en cadence. Cela formait ensuite des bouillonnements, des tourbillons, mille courants opposés, et qui finissaient par se confondre en une seule nappe limpide.
Louise murmura qu’elle enviait l’existence des poissons.
« Ça doit être si doux de se rouler là-dedans, à son aise, de se sentir caressé partout. »
Et elle frémissait, avec des mouvements d’une câlinerie sensuelle.
Mais une voix cria :
« Où es-tu ? »
« Votre bonne vous appelle », dit Frédéric.
« Bien ! bien ! »
Louise ne se dérangeait pas.
« Elle va se fâcher », reprit-il.
« Cela m’est égal ! et d’ailleurs... », Mlle Roque faisant comprendre, par un geste, qu’elle la tenait à sa discrétion.
Elle se leva pourtant, puis se plaignit de mal de tête. Et, comme ils passaient devant un vaste hangar qui contenait des bourrées :
« Si nous nous mettions dessous, à l’égaud ? »
Il feignit de ne pas comprendre ce mot de patois, et même la taquina sur son accent. Peu à peu, les coins de sa bouche se pincèrent, elle mordait ses lèvres ; elle s’écarta pour bouder.
Frédéric la rejoignit, jura qu’il n’avait pas voulu lui faire de mal et qu’il l’aimait beaucoup.
« Est-ce vrai ? » s’écria-t-elle, en le regardant avec un sourire qui éclairait tout son visage, un peu semé de taches de son.
Il ne résista pas à cette bravoure de sentiment, à la fraîcheur de sa jeunesse, et il reprit :
« Pourquoi te mentirais-je ?... tu en doutes... hein ? » en lui passant le bras gauche autour de la taille.
Un cri, suave comme un roucoulement, jaillit de sa gorge ; sa tête se renversa, elle défaillait, il la soutint. Et les scrupules de sa probité furent inutiles ; devant cette vierge qui s’offrait, une peur l’avait saisi. Il l’aida ensuite à faire quelques pas, doucement. Ses caresses de langage avaient cessé, et ne voulant plus dire que des choses insignifiantes, il lui parlait des personnes de la société nogentaise.
Tout à coup elle le repoussa, et, d’un ton amer :
« Tu n’aurais pas le courage de m’emmener ! »
Il resta immobile avec un grand air d’ébahissement. Elle éclata en sanglots, et s’enfonçant la tête dans sa poitrine :
« Est-ce que je peux vivre sans toi ! »
Il tâchait de la calmer. Elle lui mit ses deux mains sur les épaules pour le mieux voir en face, et, dardant contre les siennes ses prunelles vertes, d’une humidité presque féroce :
« Veux-tu être mon mari ? »
« Mais... », répliqua Frédéric, cherchant quelque réponse. » Sans doute... Je ne demande pas mieux. »
A ce moment la casquette de M. Roque apparut derrière un lilas.
Il emmena son » jeune ami » pendant deux jours faire un petit voyage aux environs, dans ses propriétés ; et Frédéric, lorsqu’il revint, trouva chez sa mère trois lettres.
La première était un billet de M. Dambreuse l’invitant à dîner pour le mardi précédent. A propos de quoi cette politesse ? On lui avait donc pardonné son incartade ?
La seconde était de Rosanette. Elle le remerciait d’avoir risqué sa vie pour elle ; Frédéric ne comprit pas d’abord ce qu’elle voulait dire ; enfin, après beaucoup d’ambages, elle implorait de lui, en invoquant son amitié, se fiant à sa délicatesse, à deux genoux, disait-elle, vu la nécessité pressante, et comme on demande du pain, un petit secours de cinq cents francs. Il se décida tout de suite à les fournir.
La troisième lettre, venant de Deslauriers, parlait de la subrogation, et était longue, obscure. L’avocat n’avait pris encore aucun parti. Il l’engageait à ne pas se déranger : » C’est inutile que tu reviennes ! » appuyant même là-dessus avec une insistance bizarre.
Frédéric se perdit dans toutes sortes de conjectures, et il eut envie de s’en retourner là-bas ; cette prétention au gouvernement de sa conduite le révoltait.
D’ailleurs, la nostalgie du boulevard commençait à le prendre ; et puis sa mère le pressait tellement, M. Roque tournait si bien autour de lui et Mlle Louise l’aimait si fort, qu’il ne pouvait rester plus longtemps sans se déclarer. Il avait besoin de réfléchir, et jugerait mieux les choses dans l’éloignement.
Pour motiver son voyage, Frédéric inventa une histoire ; et il partit, en disant à tout le monde et croyant lui-même qu’il reviendrait bientôt.
Son retour à Paris ne lui causa point de plaisir ; c’était le soir, à la fin du mois d’août, le boulevard semblait vide, les passants se succédaient avec des mines refrognées, çà et là une chaudière d’asphalte fumait, beaucoup de maisons avaient leurs persiennes entièrement closes ; il arriva chez lui ; de la poussière couvrait les tentures ; et, en dînant tout seul, Frédéric fut pris par un étrange sentiment d’abandon ; alors il songea à Mlle Roque.
L’idée de se marier ne lui paraissait plus exorbitante. Ils voyageraient, ils iraient en Italie, en Orient Et il l’apercevait debout sur un monticule, contemplant un paysage, ou bien appuyée à son bras dans une galerie florentine, s’arrêtant devant les tableaux. Quelle joie ce serait que de voir ce bon petit être s’épanouir aux splendeurs de l’Art et de la Nature ! Sortie de son milieu, en peu de temps, elle ferait une compagne charmante. La fortune de M. Roque le tentait, d’ailleurs. Cependant, une pareille détermination lui répugnait comme une faiblesse, un avilissement.
Mais il était bien résolu (quoi qu’il dût faire) à changer d’existence, c’est-à-dire à ne plus perdre son coeur dans des passions infructueuses, et même il hésitait à remplir la commission dont Louise l’avait chargé. C’était d’acheter pour elle, chez Jacques Arnoux, deux grandes statuettes polychromes représentant des nègres, comme ceux qui étaient à la préfecture de Troyes. Elle connaissait le chiffre du fabricant, n’en voulait pas d’un autre. Frédéric avait peur, s’il retournait chez eux, de tomber encore une fois dans son vieil amour.
Ces réflexions l’occupèrent toute la soirée ; et il allait se coucher quand une femme entra.
« C’est moi », dit en riant Mlle Vatnaz. » Je viens de la part de Rosanette. »
Elles s’étaient donc réconciliées ?
« Mon Dieu, oui ! Je ne suis pas méchante, vous savez bien. Au surplus, la pauvre fille... Ce serait trop long à vous conter. »
Bref, la Maréchale désirait le voir, elle attendait une réponse, sa lettre s’étant promenée de Paris à Nogent Mlle Vatnaz ne savait point ce qu’elle contenait. Alors, Frédéric s’informa de la Maréchale.
Elle était, maintenant, avec un homme très riche, un Russe, le prince Tzernoukoff, qui l’avait vue aux courses du Champ de Mars, l’été dernier.
« On a trois voitures, cheval de selle, livrée, groom dans le chic anglais, maison de campagne, loge aux Italiens, un tas de choses encore. Voilà, mon cher. »
Et la Vatnaz, comme si elle eût profité à ce changement de fortune, paraissait plus gaie, tout heureuse. Elle retira ses gants et examina dans la chambre les meubles et les bibelots. Elle les cotait à leur prix juste, comme un brocanteur. Il aurait dû la consulter pour les obtenir à meilleur compte ; et elle le félicitait de son bon goût :
« Ah ! c’est mignon, extrêmement bien ! Il n’y a que vous pour ces idées. »
Puis, apercevant au chevet de l’alcôve une porte :
« C’est par là qu’on fait sortir les petites femmes, hein ? »
Et, amicalement, elle lui prit le menton. Il tressaillit au contact de ses longues mains, tout à la fois maigres et douces. Elle avait autour des poignets une bordure de dentelle et sur le corsage de sa robe verte des passementeries, comme un hussard. Son chapeau de tulle noir, à bords descendants, lui cachait un peu le front ; ses yeux brillaient là-dessous ; une odeur de patchouli s’échappait de ses bandeaux ; la carcel posée sur un guéridon, en l’éclairant d’en bas comme une rampe de théâtre, faisait saillir sa mâchoire et tout à coup, devant cette femme laide qui avait dans la taille des ondulations de panthère, Frédéric sentit une convoitise énorme, un désir de volupté bestiale.
Elle lui dit d’une voix onctueuse, en tirant de son porte-monnaie trois carrés de papier :
« Vous allez me prendre ça ! »
C’était trois places pour une représentation au bénéfice de Delmar.
« Comment ! lui ? »
« Certainement ! »
Mlle Vatnaz, sans s’expliquer davantage, ajouta qu’elle l’adorait plus que jamais. Le comédien, à l’en croire, se classait définitivement parmi » les sommités de l’époque ». Et ce n’était pas tel ou tel personnage qu’il représentait, mais le génie même de la France, le Peuple ! Il avait » l’âme humanitaire ; il comprenait le sacerdoce de l’Art » Frédéric, pour se délivrer de ces éloges, lui donna l’argent des trois places.
« Inutile que vous en parliez là-bas ! — Comme il est tard, mon Dieu ! Il faut que je vous quitte. Ah ! j’oubliais l’adresse : c’est rue Grange-Batelière, 14. »
Et, sur le seuil :
« Adieu, homme aimé ! »
« Aimé de qui ? » se demanda Frédéric. » Quelle singulière personne ! »
Et il se ressouvint que Dussardier lui avait dit un jour, à propos d’elle : » Oh ! ce n’est pas grand-chose ! » comme faisant allusion à des histoires peu honorables.
Le lendemain, il se rendit chez la Maréchale. Elle habitait une maison neuve, dont les stores avançaient sur la rue. Il y avait à chaque palier une glace contre le mur, une jardinière rustique devant les fenêtres, tout le long des marches un tapis de toile ; et, quand on arrivait du dehors, la fraîcheur de l’escalier délassait.
Ce fut un domestique mâle qui vint ouvrir, un valet en gilet rouge. Dans l’antichambre, sur la banquette, une femme et deux hommes, des fournisseurs sans doute attendaient, comme dans un vestibule de ministre. A gauche, la porte de la salle à manger, entrebâillée, laissait apercevoir des bouteilles vides sur les buffets, des serviettes au dos des chaises ; et parallèlement s’étendait une galerie, où des bâtons couleur d’or soutenaient un espalier de roses. En bas, dans la cour, deux garçons, les bras nus, frottaient un landau. Leur voix montait jusque-là, avec le bruit intermittent d’une étrille que l’on heurtait contre une pierre.
Le domestique revint. » Madame allait recevoir monsieur » ; et il lui fit traverser une deuxième antichambre, puis un grand salon, tendu de brocatelle jaune, avec des torsades dans les coins qui se rejoignaient sur le plafond et semblaient continuées par les rinceaux du lustre ayant la forme de câbles. On avait sans doute festoyé la nuit dernière. De la cendre de cigare était restée sur les consoles.
Enfin, il entra dans une espèce de boudoir qu’éclairaient confusément des vitraux de couleur. Des trèfles en bois découpé ornaient le dessus des portes ; derrière une balustrade, trois matelas de pourpre formaient divan, et le tuyau d’un narghilé de platine traînait dessus. La cheminée, au lieu de miroir, avait une étagère pyramidale, offrant sur ses gradins toute une collection de curiosités : de vieilles montres d’argent, des cornets de Bohême, des agrafes en pierreries, des boutons de jade, des émaux, des magots, une petite vierge byzantine à chape de vermeil ; et tout cela se fondait dans un crépuscule doré, avec la couleur bleuâtre du tapis, le reflet de nacre des tabourets, le ton fauve des murs couverts de cuir marron. Aux angles, sur des piédouches, des vases de bronze contenaient des touffes de fleurs qui alourdissaient l’atmosphère.
Rosanette parut, habillée d’une veste de satin rose, avec un pantalon de cachemire blanc, un collier de piastres, et une calotte rouge entourée d’une branche de jasmin.
Frédéric fit un mouvement de surprise ; puis dit qu’il apportait » la chose en question », en lui présentant le billet de banque.
Elle le regarda fort ébahie ; et, comme il avait toujours le billet à la main, sans savoir où le poser :
« Prenez-le donc »
Elle le saisit ; puis, l’ayant jeté sur le divan :
« Vous êtes bien aimable. »
C’était pour solder un terrain à Bellevue, qu’elle payait ainsi par annuités. Un tel sans-façon blessa Frédéric. Du reste, tant mieux ! cela le vengeait du passé.
« Asseyez-vous ! » dit-elle, » là, plus près. » Et, d’un ton grave : » D’abord, j’ai à vous remercier, mon cher, d’avoir risqué votre vie. »
« Oh ! ce n’est rien ! »
« Comment, mais c’est très beau ! »
Et la Maréchale lui témoigna une gratitude embarrassante ; car elle devait penser qu’il s’était battu exclusivement pour Arnoux, celui-ci, qui se l’imaginait, ayant dû céder au besoin de le dire.
« Elle se moque de moi, peut-être », songeait Frédéric.
il n’avait plus rien à faire, et, alléguant un rendez-vous, il se leva.
« Eh non ! Restez ! »
Il se rassit et la complimenta sur son costume.
Elle répondit, avec un air d’accablement :
« C’est le Prince qui m’aime comme ça ! Et il faut fumer des machines pareilles », ajouta Rosanette, en montrant le narghilé. » Si nous en goûtions ? voulez-vous ? »
On apporta du feu, le tombac s’allumant difficilement, elle se mit à trépigner d’impatience. Puis une langueur la saisit ; et elle restait immobile sur le divan, un coussin sous l’aisselle, le corps un peu tordu, un genou plié, l’autre jambe toute droite. Le long serpent de maroquin rouge, qui formait des anneaux par terre, s’enroulait à son bras. Elle en appuyait le bec d’ambre sur ses lèvres et regardait Frédéric, en clignant les yeux, à travers la fumée dont les volutes l’enveloppaient. L’aspiration de sa poitrine faisait gargouiller l’eau, et elle murmurait de temps à autre :
« Ce pauvre mignon ! ce pauvre chéri ! »
Il tâchait de trouver un sujet de conversation agréable l’idée de la Vatnaz lui revint.
Il dit qu’elle lui avait semblé fort élégante.
« Parbleu ! » reprit la Maréchale. » Elle est bienheureuse de m’avoir, celle-là ! » sans ajouter un mot de plus, tant il y avait de restriction dans leurs propos.
Tous les deux sentaient une contrainte, un obstacle. En effet, le duel dont Rosanette se croyait la cause avait flatté son amour-propre. Puis elle s’était fort étonnée qu’il n’accourût. pas se prévaloir de son action ; et, pour le contraindre à revenir, elle avait imaginé ce besoin de cinq cents francs. Comment se faisait-il que Frédéric ne demandait pas en retour un peu de tendresse ! C’était un raffinement qui l’émerveillait, et, dans un élan de coeur, elle lui dit :
« Voulez-vous venir avec nous aux bains de mer ? »
« Qui cela, nous ? »
« Moi et mon oiseau ; je vous ferais passer pour mon cousin, comme dans les vieilles comédies. »
« Mille grâces ! »
« Eh bien, alors, vous prendrez un logement près du nôtre. »
L’idée de se cacher d’un homme riche l’humiliait.
« Non ! cela est impossible. »
« A votre aise ! »
Rosanette se détourna, ayant une larme aux paupières. Frédéric l’aperçut ; et, pour lui marquer de l’intérêt, il se dit heureux de la voir, enfin, dans Une excellente position.
Elle fit un haussement d’épaules. Qui donc l’affligeait ? Etait-ce, par hasard, qu’on ne l’aimait pas ? « Oh ! moi, on m’aime toujours ! »
Elle ajouta :
« Reste à savoir de quelle manière. »
Se plaignant , d’étouffer de chaleur », la Maréchale défit sa veste ; et, sans autre vêtement autour des reins que sa chemise de soie, elle inclinait la tête sur son épaule, avec un air d’esclave plein de provocations.
Un homme d’un égoïsme moins réfléchi n’eût pas songé que le Vicomte, M. de Comaing ou un autre pouvait survenir. Mais Frédéric avait été trop de fois la dupe de ces mêmes regards pour se compromettre dans une humiliation nouvelle.
Elle voulut connaître ses relations, ses amusements ; elle arriva même à s’informer de ses affaires, et à offrir de lui prêter de l’argent, s’il en avait besoin. Frédéric, n’y tenant plus, prit son chapeau.
« Allons, ma chère, bien du plaisir là-bas ; au revoir ! »
Elle écarquilla les yeux ; puis, d’un ton sec :
« Au revoir ! »
Il repassa par le salon jaune et par la seconde antichambre. Il y avait sur la table, entre un vase plein de cartes de visite et une écritoire, un coffret d’argent ciselé. C’était celui de Mme Arnoux ! Alors, il éprouva un attendrissement, et en même temps comme le scandale d’une profanation. Il avait envie d’y porter les mains, de l’ouvrir. Il eut peur d’être aperçu, et s’en alla.
Frédéric fut vertueux. Il ne retourna point chez Arnoux.
Il envoya son domestique acheter les deux nègres, lui ayant fait toutes les recommandations indispensables ; et la caisse partit, le soir même, pour Nogent. Le lendemain, comme il se rendait chez Deslauriers, au détour de la rue Vivienne et du boulevard, Mme Arnoux se montra devant lui, face à face.
Leur premier mouvement fut de reculer ; puis, le même sourire leur vint aux lèvres, et ils s’abordèrent. Pendant une minute, aucun des deux ne parla.
Le soleil l’entourait ; — et sa figure ovale, ses longs sourcils, son châle de dentelle noire, moulant la forme de ses épaules, sa robe de soie gorge-de-pigeon, le bouquet de violettes au coin de sa capote, tout lui parut d’une splendeur extraordinaire. Une suavité infinie s’épanchait de ses beaux yeux ; et, balbutiant, au hasard, les premières paroles venues :
« Comment se porte Arnoux ? » dit Frédéric.
« Je vous remercie. »
« Et vos enfants ? »
« Ils vont très bien. »
« Ah !... ah... Quel beau temps nous avons, n’est-ce pas ? »
« Magnifique, c’est vrai. »
« Vous faites des courses ? »
« Oui. »
Et avec une lente inclination de tête :
« Adieu ! »
Elle ne lui avait pas tendu la main, n’avait pas dit un seul mot affectueux, ne l’avait même pas invité à venir chez elle, n’importe ! il n’eût point donné cette rencontre pour la plus belle des aventures ; et il en ruminait la douceur tout en continuant sa route.
Deslauriers, surpris de le voir, dissimula son dépit, — car il conservait par obstination quelque espérance encore du côté de Mme Arnoux ; et il avait écrit à Frédéric de rester là-bas, pour être plus libre dans ses manoeuvres.
Il dit cependant qu’il s’était présenté chez elle, afin de savoir si leur contrat stipulait la communauté ; alors, on aurait pu recourir contre la femme ; » et elle a fait une drôle de mine quand je lui ai appris ton mariage. »
« Tiens ! quelle invention ! »
« Il le fallait, pour montrer que tu avais besoin de tes capitaux ! Une personne indifférente n’aurait pas eu l’espèce de syncope qui l’a prise. »
« Vraiment ? » s’écria Frédéric.
« Ah ! mon gaillard, tu te trahis ! Sois franc, voyons ! »
Une lâcheté immense envahit l’amoureux de Mme Arnoux.
« Mais non !... je t’assure !... ma parole d’honneur »
Ces molles dénégations achevèrent de convaincre Deslauriers. Il lui fit des compliments. Il lui demanda » des détails ». Frédéric n’en donna pas, et même résista à l’envie d’en inventer.
Quant à l’hypothèque, il lui dit de ne rien faire, d’attendre. Deslauriers trouva qu’il avait tort, et même fut brutal dans ses remontrances.
Il était d’ailleurs plus sombre, malveillant et irascible que jamais. Dans un an, si la fortune ne changeait pas, il s’embarquerait pour l’Amérique ou se ferait sauter la cervelle. Enfin il paraissait si furieux contre tout et d’un radicalisme tellement absolu que Frédéric ne put s’empêcher de lui dire :
« Te voilà comme Sénécal. »
Deslauriers, à ce propos, lui apprit qu’il était sorti de Sainte-Pélagie, l’instruction n’ayant point fourni assez de preuves, sans doute, pour le mettre en jugement.
Dans la joie de cette délivrance, Dussardier voulut » offrir un punch », et pria Frédéric » d’en être », en l’avertissant toutefois qu’il se trouverait avec Hussonnet, lequel s’était montré excellent pour Sénécal.
En effet, le Flambard venait de s’adjoindre un cabinet d’affaires, portant sur ses prospectus : » Comptoir des vignobles. — Office de publicité. — Bureau de recouvrements et renseignements, etc. » Mais le bohème craignait que son industrie ne fît du tort à sa considération littéraire, et il avait pris le mathématicien pour tenir les comptes. Bien que la place fût médiocre, Sénécal, sans elle, serait mort de faim. Frédéric ne voulant point affliger le brave commis, accepta son invitation.
Dussardier, trois jours d’avance, avait ciré lui-même les pavés rouges de sa mansarde, battu le fauteuil et épousseté la cheminée, où l’on voyait sous un globe une pendule d’albâtre entre une stalactite et un coco. Comme ses deux chandeliers et son bougeoir n’étaient pas suffisants, il avait emprunté au concierge deux flambeaux ; et ces cinq luminaires brillaient sur la commode, que recouvraient trois serviettes, afin de supporter plus décemment des macarons, des biscuits, une brioche et douze bouteilles de bière. En face, contre la muraille tendue d’un papier jaune, une petite bibliothèque en acajou contenait les Fables de Lachambeaudie, les Mystères de Paris, le Napoléon, de Norvins — et, au milieu de l’alcôve, souriait, dans un cadre de palissandre, le visage de Béranger !
Les convives étaient (outre Deslauriers et Sénécal) un pharmacien nouvellement reçu, mais qui n’avait pas les fonds nécessaires pour s’établir ; un jeune homme de sa maison, un placeur de vins, un architecte et un monsieur employé dans les assurances. Regimbart n’avait pu venir. On le regretta.
Ils accueillirent Frédéric avec de grandes marques de sympathie, tous connaissant par Dussardier son langage chez M. Dambreuse. Sénécal se contenta de lui offrir la main, d’un air digne.
Il se tenait debout contre la cheminée. Les autres, assis et la pipe aux lèvres, l’écoutaient discourir sur le suffrage universel, d’où devait résulter le triomphe de la Démocratie, l’application des principes de l’Evangile. Du reste, le moment approchait ; les banquets réformistes se multipliaient dans les provinces ; le Piémont, Naples, la Toscane...
« C’est vrai », dit Deslauriers, lui coupant net la parole, » ça ne peut pas durer plus longtemps ! » Et il se mit à faire un tableau de la situation.
Nous avions sacrifié la Hollande pour obtenir de l’Angleterre la reconnaissance de Louis-Philippe ; et cette fameuse alliance anglaise, elle était perdue, grâce aux mariages espagnols ! En Suisse, M. Guizot, à la remorque de l’Autrichien, soutenait les traités de 1815. La Prusse avec son Zollverein nous préparait des embarras. La question d’Orient restait pendante.
« Ce n’est pas une raison parce que le grand-duc Constantin envoie des présents à M. d’Aumale Il pour se fier à la Russie. Quant à l’intérieur, jamais on n’a vu tant d’aveuglement, de bêtise ! Leur majorité même ne se tient plus Partout, enfin, c’est, selon le mot connu, rien ! rien ! rien Et, devant tant de hontes », poursuivit l’avocat en mettant ses poings sur ses hanches, » ils se déclarent satisfaits »
Cette allusion à un vote célèbre provoqua des applaudissements. Dussardier déboucha une bouteille de bière la mousse éclaboussa les rideaux, il n’y prit garde ; il chargeait les pipes, coupait la brioche, en offrait, était descendu plusieurs fois pour voir si le punch allait venir ; et on ne tarda pas à s’exalter, tous ayant contre le Pouvoir la même exaspération. Elle était violente, sans autre cause que la haine de l’injustice ; et ils mêlaient aux griefs légitimes les reproches les plus bêtes.
Le pharmacien gémit sur l’état pitoyable de notre flotte. Le courtier d’assurances ne tolérait pas les deux flotte. Le courtier d’assurances ne tolérait pas les deux sentinelles du maréchal Soult. Deslauriers dénonça les jésuites, qui venaient de s’installer à Lille, publiquement. Sénécal exécrait bien plus M. Cousin ; car l’éclectisme enseignant à tirer la certitude de la raison, développait l’égoïsme, détruisait la solidarité ; le placeur de vins, comprenant peu ces matières, remarqua tout haut qu’il oubliait bien des infamies :
« Le wagon royal de la ligne du Nord doit coûter quatre-vingt mille francs ! Qui le payera ? »
« Oui, qui le payera ? » reprit l’employé de commerce, furieux comme si on eût puisé cet argent dans sa poche.
Il s’ensuivit des récriminations contre les loups-cerviers de la Bourse et la corruption des fonctionnaires. On devait remonter plus haut, selon Sénécal, et accuser, tout d’abord, les princes, qui ressuscitaient les moeurs de la Régence.
« N’avez-vous pas vu, dernièrement, les amis du duc de Montpensier revenir de Vincennes, ivres sans doute, et troubler par leurs chansons les ouvriers du faubourg Saint-Antoine »
« On a même crié : A bas les voleurs ! » dit le pharmacien. » J’y étais, j’ai crié ! »
« Tant mieux ! le Peuple enfin se réveille depuis le procès Teste-Cubières ! »
« Moi, ce procès-là m’a fait de la peine », dit Dussardier, » parce que ça déshonore un vieux soldat ! »
« Savez-vous », continua Sénécal, » qu’on a découvert chez la duchesse de Praslin ? »
Mais un coup de pied ouvrit la porte. Hussonnet entra.
« Salut, messeigneurs ! », dit-il en s’asseyant sur le lit. Aucune allusion ne fut faite à son article, qu’il regrettait, du reste. la Maréchale l’en ayant tancé vertement. Il venait de voir, au théâtre de Dumas, le Chevalier de Maison-Rouge, et » trouvait ça embêtant ».
Un jugement pareil étonna les démocrates, — ce drame, par ses tendances, ses décors plutôt, caressant leurs passions. Ils protestèrent. Sénécal, pour en finir, demanda si la pièce servait la Démocratie.
« Oui.... peut-être ; mais c’est d’un style... »
« Eh bien, elle est bonne, alors ; qu’est-ce que le style ? c’est l’idée ! »
Et, sans permettre à Frédéric de parler :
« J’avançais donc que, dans l’affaire Praslin... » Hussonnet l’interrompit.
« Ah ! voilà encore une rengaine, celle-là ! M’embête-t-elle ! »
« Et d’autres que vous ! » répliqua Deslauriers. » Elle a fait saisir rien que cinq journaux ! Ecoutez-moi cette note. »
Et, ayant tiré son calepin, il lut :
« Nous avons subi, depuis l’établissement de la meilleure des républiques, douze cent vingt-neuf procès de presse, d’où il est résulté pour les écrivains : trois mille cent quarante et un ans de prison, avec la légère somme de sept millions cent dix mille cinq cents francs d’amende. — C’est coquet, hein ? »
Tous ricanèrent amèrement. Frédéric, animé comme les autres, reprit :
« La Démocratie pacifique a un procès pour son feuilleton, un roman intitulé la Part des Femmes. »
« Allons ! bon ! » dit Hussonnet. » Si on nous défend notre part des femmes ! »
« Mais qu’est-ce qui n’est pas défendu ? » s’écria Deslauriers. » Il est défendu de fumer dans le Luxembourg, défendu de chanter l’hymne à Pie IX ! »
« Et on interdit le banquet des typographes ! » articula une voix sourde.
C’était celle de l’architecte, caché par l’ombre de l’alcôve, et silencieux jusqu’à présent. Il ajouta que, la semaine dernière, on avait condamné pour outrages au Roi, un nommé Rouget.
« Rouget est frit ! » dit Hussonnet.
Cette plaisanterie parut tellement inconvenante à Sénécal, qu’il lui reprocha de défendre » le jongleur de l’hôtel de ville, l’ami du traître Dumouriez. »
« Moi ? au contraire ! »
Il trouvait Louis-Philippe poncif, garde national, tout ce qu’il y avait de plus épicier et bonnet de coton ! Et, mettant la main sur son coeur, le bohème débita les phrases sacramentelles : « C’est toujours avec un nouveau plaisir... — La nationalité polonaise ne périra pas... — Nos grands travaux seront poursuivis... — Donnez-moi de l’argent pour ma petite famille... » Tous riaient beaucoup, le proclamant un gaillard délicieux, plein d’esprit ; la joie redoubla à la vue du bol de punch qu’un limonadier apportait.
Les flammes de l’alcool et celles des bougies échauffèrent vite l’appartement ; et la lumière de la mansarde, traversant la cour, éclairait en face le bord d’un toit, avec le tuyau d’une cheminée qui se dressait en noir sur la nuit. Ils parlaient très haut, tous à la fois ; ils avaient retiré leurs redingotes, ils heurtaient les meubles, ils choquaient les verres.
Hussonnet s’écria :
« Faites monter des grandes dames, pour que ce soit plus Tour de Nesle couleur locale, et rembranesque, palsambleu ! »
Et le pharmacien, qui tournait le punch indéfiniment, entonna à pleine poitrine :
J’ai deux grands boeufs dans mon étable,
Deux grands boeufs blancs...
Sénécal lui mit la main sur la bouche, il n’aimait pas le désordre ; et les locataires apparaissaient à leurs carreaux, surpris du tapage insolite qui se faisait dans le logement de Dussardier.
Le brave garçon était heureux, et dit que ça lui rappelait leurs petites séances d’autrefois, au quai Napoléon ; plusieurs manquaient cependant, » ainsi Pellerin... »
« On peut s’en passer », reprit Frédéric.
Et Deslauriers s’informa de Martinon.
« Que devient-il, cet intéressant Monsieur ? » Aussitôt Frédéric, épanchant le mauvais vouloir qu’il lui portait, attaqua son esprit, son caractère, sa fausse élégance, l’homme tout entier. C’était bien un spécimen de paysan parvenu ! L’aristocratie nouvelle, la bourgeoisie, ne valait pas l’ancienne, la noblesse. Il soutenait cela ; et les démocrates approuvaient, — comme s’il avait fait partie de l’une et qu’ils eussent fréquenté l’autre. On fut enchanté de lui. Le pharmacien le compara même à M. d’Alton-Shée qui, bien que pair de France, défendait la cause du Peuple.
L’heure de s’en aller était venue. Tous se séparèrent avec de grandes poignées de main ; Dussardier, par tendresse, reconduisit Frédéric et Deslauriers. Dès qu’ils furent dans la rue, l’avocat eut l’air de réfléchir, et, après un moment de silence :
« Tu lui en veux donc beaucoup, à Pellerin ? » Frédéric ne cacha pas sa rancune.
Le peintre, cependant, avait retiré de la montre le fameux tableau. On ne devait pas se brouiller pour des vétilles ! A quoi bon se faire un ennemi ?
« Il a cédé à un mouvement d’humeur, excusable dans un homme qui n’a pas le sou. Tu ne peux pas comprendre ça, toi ! »
Et, Deslauriers remonté chez lui, le commis ne lâcha point Frédéric ; il l’engagea même à acheter le portrait. En effet, Pellerin, désespérant de l’intimider, les avait circonvenus pour que, grâce à eux, il prît la chose.
Deslauriers en reparla, insista. Les prétentions de l’artiste étaient raisonnables.
« Je suis sûr que, moyennant, peut-être, cinq cents francs... »
« Ah ! donne-les ! tiens, les voici », dit Frédéric.
Le soir même, le tableau fut apporté. Il lui parut plus abominable encore que la première fois. Les demi-teintes et les ombres s’étaient plombées sous les retouches trop nombreuses, et elles semblaient obscurcies par rapport aux lumières, qui, demeurées brillantes çà et là, détonnaient dans l’ensemble.
Frédéric se vengea de l’avoir payé, en le dénigrant amèrement. Deslauriers le crut sur parole et approuva sa conduite, car il ambitionnait toujours de constituer une phalange dont il serait le chef ; certains hommes se réjouissent de faire faire à leurs amis des choses qui leur sont désagréables.
Cependant, Frédéric n’était pas retourné chez les Dambreuse. Les capitaux lui manquaient. Ce seraient des explications à n’en plus finir ; il balançait à se décider. Peut-être avait-il raison ? Rien n’était sûr, maintenant, l’affaire des houilles pas plus qu’une autre ; il fallait abandonner un pareil monde ; enfin, Deslauriers le détourna de l’entreprise. A force de haine il devenait vertueux ; et puis il aimait mieux Frédéric dans la médiocrité. De cette manière, il restait son égal, et en communion plus intime avec lui.
La commission de Mlle Roque avait été fort mal exécutée. Son père l’écrivit, en fournissant les explications les plus précises, et terminait sa lettre par cette badinerie : » Au risque de vous donner un mal de nègre. » Frédéric ne pouvait faire autrement que de retourner chez Arnoux. Il monta dans le magasin, et ne vit personne. La maison de commerce croulant, les employés imitaient l’incurie de leur patron.
Il côtoya la longue étagère, chargée de faïences, qui occupait d’un bout à l’autre le milieu de l’appartement ; puis, arrivé au fond, devant le comptoir, il marcha plus fort pour se faire entendre.
La portière se relevant, Mme Arnoux parut.
« Comment, vous ici ! vous ! »
« Oui », balbutia-t-elle, un peu troublée. » Je cherchais... »
Il aperçut son mouchoir près du pupitre, et devina qu’elle était descendue chez son mari pour se rendre compte, éclaircir sans doute une inquiétude.
« Mais... vous avez peut-être besoin de quelque chose ? » dit-elle.
« Un rien, madame. »
« Ces commis sont intolérables ils s’absentent toujours. »
On ne devait pas les blâmer. Au contraire, il se félicitait de la circonstance.
Elle le regarda ironiquement.
« Eh bien, et ce mariage ? »
« Quel mariage ? »
« Le vôtre ! »
« Moi ? Jamais de la vie ! »
Elle fit un geste de dénégation.
« Quand cela serait, après tout ? On se réfugie dans le médiocre, par désespoir du beau qu’on a rêvé ! »
« Tous vos rêves, pourtant, n’étaient pas si... candides ! »
« Que voulez-vous dire ? »
« Quand vous vous promenez aux courses avec... des personnes ! »
Il maudit la Maréchale. Un souvenir lui revint.
« Mais c’est vous-même, autrefois, qui m’avez prié de la voir, dans l’intérêt d’Arnoux »
Elle répliqua en hochant la tête :
« Et vous en profitez pour vous distraire. »
« Mon Dieu ! oublions toutes ces sottises »
« C’est juste, puisque vous allez vous marier »
Et elle retenait son soupir, en mordant ses lèvres.
Alors, il s’écria :
« Mais je vous répète que non ! Pouvez-vous croire que, moi, avec mes besoins d’intelligence, mes habitudes, j’aille m’enfouir en province pour jouer aux cartes, surveiller des maçons, et me promener en sabots ! Dans quel but, alors ? On vous a conté qu’elle était riche, n’est-ce pas ? Ah ! je me moque bien de l’argent ! Est-ce qu’après avoir désiré tout ce qu’il y a de plus beau, de plus tendre, de plus enchanteur, une sorte de paradis sous forme humaine, et quand je l’ai trouvé enfin, cet idéal, quand cette vision me cache toutes les autres... » Et, lui prenant la tête à deux mains, il se mit à la baiser sur les paupières, en répétant :
« Non ! non ! non ! jamais je ne me marierai jamais ! jamais ! »
Elle acceptait ces caresses, figée par la surprise et par le ravissement.
La porte du magasin sur l’escalier retomba. Elle fit un bond ; et elle restait la main étendue, comme pour lui commandé le silence. Des pas se rapprochèrent. Puis quelqu’un dit au-dehors :
« Madame est-elle là ? »
« Entrez ! »
Mme Arnoux avait le coude sur le comptoir et roulait une plume entre ses doigts, tranquillement, quand le teneur de livres ouvrit la portière.
Frédéric se leva.
« Madame, j’ai bien l’honneur de vous saluer. Le service, n’est-ce pas, sera prêt ? je puis compter dessus ? »
Elle ne répondit rien. Mais cette complicité silencieuse enflamma son visage de toutes les rougeurs de l’adultère.
Le lendemain, il retourna chez elle, on le reçut ; et, afin de poursuivre ses avantages, immédiatement, sans préambule, Frédéric commença par se justifier de la rencontre au Champ de Mars. Le hasard seul l’avait fait se trouver avec cette femme. En admettant qu’elle fût jolie (ce qui n’était pas vrai), comment pourrait-elle arrêter sa pensée, même une minute, puisqu’il en aimait une autre !
« Vous le savez bien, je vous l’ai dit. »
Mme Arnoux baissa la tête.
« Je suis fâchée que vous me l’ayez dit. »
« Pourquoi ? »
« Les convenances les plus simples exigent maintenant que je ne vous revoie plus ! »
Il protesta de l’innocence de son amour. Le passé devait lui répondre de l’avenir ; il s’était promis à lui-même de ne pas troubler son existence, de ne pas l’étourdir de ses plaintes.
« Mais, hier, mon coeur débordait. »
« Nous ne devons plus songer à ce moment-là, mon ami ! »
Cependant, où serait le mal quand deux pauvres êtres confondraient leur tristesse ?
« Car vous n’êtes pas heureuse non plus ! Oh ! je vous connais, vous n’avez personne qui réponde à vos besoins d’affection, de dévouement ; je ferai tout ce que vous voudrez ! Je ne vous offenserai pas !... je vous le jure. »
Et il se laissa tomber sur les genoux, malgré lui, s’affaissant sous un poids intérieur trop lourd.
« Levez-vous ! » dit-elle, » je le veux ! »
Et elle lui déclara impérieusement que. s’il n’obéissait pas. il ne la reverrait jamais.
« Ah ! je vous en défie bien reprit Frédéric. »
« Qu’est-ce que j’ai à faire dans le monde ? Les autres s’évertuent pour la richesse, la célébrité. le pouvoir ! Moi. je n’ai pas d’état, vous êtes mon occupation exclusive. toute ma fortune, le but, le centre de mon existence, de mes pensées. Je ne peux pas plus vivre sans vous que sans l’air du ciel ! Est-ce que vous ne sentez pas l’aspiration de mon âme monter vers la vôtre. et qu’elles doivent se confondre. et que j’en meurs ? »
Mme Arnoux se mit à trembler de tous ses membres.
« Oh ! allez-vous-en ? je vous en prie ! » L’expression bouleversée de sa figure l’arrêta. Puis il fit un pas. Mais elle se reculait, en joignant les deux mains.
« Laissez-moi ! au nom du ciel ! de grâce » Et Frédéric l’aimait tellement, qu’il sortit.
Bientôt, il fut pris de colère contre lui-même, se déclara un imbécile, et, vingt-quatre heures après, il revint.
Madame n’y était pas. Il resta sur le palier, étourdi de fureur et d’indignation. Arnoux parut, et lui apprit que sa femme. le matin même, était partie s’installer dans une petite maison de campagne qu’ils louaient à Auteuil, ne possédant plus celle de Saint-Cloud.
« C’est encore une de ses lubies ! Enfin, puisque ça l’arrange ! et moi aussi du reste ; tant mieux ! Dînons-nous ensemble ce soir ? »
Frédéric allégua une affaire urgente, puis courut à Auteuil.
Mme Arnoux laissa échapper un cri de joie. Alors, toute sa rancune s’évanouit.
Il ne parla point de son amour. Pour lui inspirer plus de confiance. il exagéra même sa réserve ; et, lorsqu’il demanda s’il pouvait revenir, elle répondit : » Mais sans doute », en offrant sa main, qu’elle retira presque aussitôt.
Frédéric, dès lors, multiplia ses visites. Il promettait au cocher de gros pourboires. Mais souvent, la lenteur du cheval l’impatientant, il descendait ; puis, hors d’haleine, grimpait dans un omnibus ; et comme il examinait dédaigneusement les figures des gens assis devant lui, et qui n’allaient pas chez elle !
Il reconnaissait de loin sa maison, à un chèvrefeuille énorme couvrant, d’un seul côté, les planches du toit ; c’était une manière de chalet suisse peint en rouge, avec un balcon extérieur. Il y avait dans le jardin trois vieux marronniers, et au milieu, sur un tertre, un parasol en chaume que soutenait un tronc d’arbre. Sous l’ardoise des murs, une grosse vigne mal attachée pendait de place en place, comme un câble pourri. La sonnette de la grille, un peu rude à tirer, prolongeait son carillon, et on était toujours longtemps avant de venir. Chaque fois, il éprouvait une angoisse, une peur indéterminée.
Puis il entendait claquer, sur le sable, les pantoufles de la bonne ; ou bien Mme Arnoux elle-même se présentait. Il arriva, un jour, derrière son dos, comme elle était accroupie, devant le gazon, à chercher de la violette.
L’humeur de sa fille l’avait forcée de la mettre au couvent. Son gamin passait l’après-midi dans une école, Arnoux faisait de longs déjeuners au Palais-Royal, avec Regimbart et l’ami Compain. Aucun fâcheux ne pouvait les surprendre.
Il était bien entendu qu’ils ne devaient pas s’appartenir. Cette convention qui les garantissait du péril, facilitait leurs épanchements.
Elle lui dit son existence d’autrefois, à Chartres, chez sa mère ; sa dévotion vers douze ans , puis sa fureur de musique, lorsqu’elle chantait jusqu’à la nuit, dans sa petite chambre, d’où l’on découvrait les remparts. Il lui conta ses mélancolies au collège, et comment dans son ciel poétique resplendissait un visage de femme, si bien qu’en la voyant pour la première fois, il l’avait reconnue.
Ces discours n’embrassaient, d’habitude, que les années de leur fréquentation. Il lui rappelait d’insignifiants détails, la couleur de sa robe à telle époque, quelle personne un jour était survenue, ce qu’elle avait dit une autre fois ; et elle répondait tout émerveillée » Oui, je me rappelle ! »
Leurs goûts, leurs jugements étaient les mêmes.
Souvent celui des deux qui écoutait l’autre s’écriait :
« Moi aussi ! »
Et l’autre à son tour reprenait : « Moi aussi ! »
Puis c’étaient d’interminables plaintes sur la Providence :
« Pourquoi le ciel ne l’a-t-il pas voulu ! Si nous nous étions rencontrés !... »
« Ah ! si j’avais été plus jeune ! » soupirait-elle.
« Non ! moi, un peu plus vieux. »
Et ils s’imaginaient une vie exclusivement amoureuse, assez féconde pour remplir les plus vastes solitudes, excédant toutes joies, défiant toutes les misères, où les heures auraient disparu dans un continuel épanchement d’eux-mêmes, et qui aurait fait quelque chose de resplendissant et d’élevé comme la palpitation des étoiles.
Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l’escalier ; des cimes d’arbres jaunies par l’automne se mamelonnaient devant eux, inégalement jusqu’au bord du ciel pâle ; ou bien ils allaient au bout de l’avenue, dans un pavillon ayant pour tout meuble un canapé de toile grise. Des points noirs tachaient la glace ; les murailles exhalaient une odeur de moisi ; — et ils restaient là, causant d’eux-mêmes, des autres, de n’importe quoi, avec ravissement. Quelquefois, les rayons du soleil, traversant la jalousie, tendaient depuis le plafond jusque sur les dalles comme les cordes d’une lyre, des brins de poussière tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s’amusait à les fendre avec sa main ; — Frédéric la saisissait, doucement ; et il contemplait l’entrelacs de ses veines, les grains de sa peau, la forme de ses doigts. Chacun de ses doigts était, pour lui, plus qu’une chose, presque une personne.
Elle lui donna ses gants, la semaine d’après son mouchoir. Elle l’appelait » Frédéric », il l’appelait » Marie », adorant ce nom-là, fait exprès, disait-il, pour être soupiré dans l’extase, et qui semblait contenir des nuages d’encens, des jonchées de roses.
Ils arrivèrent à fixer d’avance le jour de ses visites et sortant comme par hasard, elle allait au-devant de lui, sur la route.
Elle ne faisait rien pour exciter son amour, perdue dans cette insouciance qui caractérise les grands bonheurs. Pendant toute la saison, elle porta une robe de chambre en soie brune, bordée de velours pareil, vêtement large convenant à la mollesse de ses attitudes et de sa physionomie sérieuse. D’ailleurs, elle touchait au mois d’août des femmes, époque tout à la fois de réflexion et de tendresse, où la maturité qui commence colore le regard d’une flamme plus profonde, quand la force du coeur se mêle à l’expérience de la vie, et que, sur la fin de ses épanouissements, l’être complet déborde de richesses dans l’harmonie de sa beauté. Jamais elle n’avait eu plus de douceur, d’indulgence. Sûre de ne pas faillir, elle s’abandonnait à un sentiment qui lui semblait un droit conquis par ses chagrins. Cela était si bon, du reste, et si nouveau ! Quel abîme entre la grossièreté d’Arnoux et les adorations de Frédéric !
Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu’il croyait avoir gagné, se disant qu’on peut ressaisir une occasion et qu’on ne rattrape jamais une sottise. Il voulait qu’elle se donnât, et non la prendre. L’assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de la possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le coeur plus que les sens. C’était une béatitude indéfinie, un tel enivrement, qu’il en oubliait jusqu’à la possibilité d’un bonheur absolu. Loin d’elle, des convoitises furieuses le dévoraient.
Bientôt il y eut dans leurs dialogues de grands intervalles de silence. Quelquefois, une sorte de pudeur sexuelle les faisait rougir l’un devant l’autre. Toutes les précautions pour cacher leur amour le dévoilaient ; plus il devenait fort, plus leurs manières étaient contenues. Par l’exercice d’un tel mensonge, leur sensibilité s’exaspéra, Ils jouissaient délicieusement de la senteur des feuilles humides, ils souffraient du vent d’est, ils avaient des irritations sans cause, des pressentiments funèbres ; un bruit de pas, le craquement d’une boiserie leur causaient des épouvantes comme s’ils avaient été coupables ; ils se sentaient poussés vers un abîme ; une atmosphère orageuse les enveloppait ; et, quand des doléances échappaient à Frédéric, elle s’accusait elle-même.
« Oui ! je fais mal ! j’ai l’air d’une coquette ! Ne venez donc plus ! »
Alors, il répétait les mêmes serments, — qu’elle écoutait chaque fois avec plaisir.
Son retour à Paris et les embarras du jour de l’an suspendirent un peu leurs entrevues. Quand il revint, il avait, dans les allures, quelque chose de plus hardi. Elle sortait à chaque minute pour donner des ordres, et recevait, malgré ses prières, tous les bourgeois qui venaient la voir. On se livrait alors, à des conversations sur Léotade, M. Guizot, le Pape, l’insurrection de Palerme et le banquet du XIIe arrondissement lequel inspirait des inquiétudes. Frédéric se soulageait en déblatérant contre le Pouvoir ; car il souhaitait, comme Deslauriers, un bouleversement universel, tant il était maintenant aigri. Mme Arnoux, de son côté, devenait sombre.
Son mari, prodiguant les extravagances, entretenait une ouvrière de la manufacture, celle qu’on appelait la Bordelaise. Mme Arnoux l’apprit elle-même à Frédéric. Il voulait tirer de là un argument » puisqu’on la trahissait. »
« Oh ! je ne m’en trouble guère ! » dit-elle.
Cette déclaration lui parut affermir complètement leur intimité. Arnoux s’en méfiait-il ?
« Non ! pas maintenant ! »
Elle lui conta qu’un soir, il les avait laissés en tête-à-tête, puis était revenu, avait écouté derrière la porte, et, comme tous deux parlaient de choses indifférentes, il vivait, depuis ce temps-là, dans une entière sécurité :
« Avec raison, n’est-ce pas ? » dit amèrement Frédéric.
« Oui, sans doute »
Elle aurait fait mieux de ne pas risquer un pareil mot.
Un jour, elle ne se trouva point chez elle, à l’heure où il avait coutume d’y venir. Ce fut, pour lui, comme une trahison.
Il se fâcha ensuite de voir les fleurs qu’il apportait toujours plantées dans un verre d’eau.
« Où voulez-vous donc qu’elles soient ? »
« Oh ! pas là ! Du reste, elles y sont moins froidement que sur votre coeur. »
Quelque temps après, il lui reprocha d’avoir été la veille aux Italiens, sans le prévenir. D’autres l’avaient vue, admirée, aimée peut-être ; Frédéric s’attachait à ses soupçons uniquement pour la quereller, la tourmenter ; car il commençait à la haïr, et c’était bien le moins qu’elle eût une part de ses souffrances !
Une après-midi (vers le milieu de février), il la surprit fort émue. Eugène se plaignait de mal à la gorge. Le docteur avait dit pourtant que ce n’était rien, un gros rhume, la grippe. Frédéric fut étonné par l’air ivre de l’enfant. Il rassura sa mère néanmoins, cita en exemple plusieurs bambins de son âge qui venaient d’avoir des affections semblables et s’étaient vite guéris.
« Vraiment ? »
« Mais oui, bien sûr ! »
« Oh ! comme vous êtes bon ! »
Et elle lui prit la main. Il l’étreignit dans la sienne.
« Oh ! laissez-la. »
« Qu’est-ce que cela fait, puisque c’est au consolateur que vous l’offrez !... Vous me croyez bien pour ces choses, et vous doutez de moi... quand je vous parle de mon amour ! »
« Je n’en doute pas, mon pauvre ami ! »
« Pourquoi cette défiance, comme si j’étais un misérable capable d’abuser !... »
« Oh ! non !... »
« Si j’avais seulement une preuve »
« Quelle Preuve ? »
« Celle qu’on donnerait au premier venu, celle que vous m’avez accordée à moi-même. »
Et il lui rappela qu’une fois ils étaient sortis ensemble, par un crépuscule d’hiver, un temps de brouillard. Tout cela était bien loin, maintenant ! Qui donc l’empêchait de se montrer à son bras, devant tout le monde, sans crainte de sa part, sans arrière-pensée de la sienne, n’ayant personne autour d’eux pour les importuner ?
« Soit ! » dit-elle, avec une bravoure de décision qui stupéfia d’abord Frédéric.
Mais il reprit vivement :
« Voulez-vous que je vous attende au coin de la rue Tronchet et de la rue de la Ferme ? »
« Mon Dieu ! mon ami... », balbutiait Mme Arnoux.
Sans lui donner le temps de réfléchir, il ajouta :
« Mardi prochain, je suppose ? »
« Mardi ? »
« Oui, entre deux et trois heures. »
« J’y serai ! »
Et elle détourna son visage, par un mouvement de honte. Frédéric lui posa ses lèvres sur la nuque.
« Oh ! ce n’est pas bien », dit-elle. » Vous me feriez repentir. »
Il s’écarta, redoutant la mobilité ordinaire des femmes. Puis, sur le seuil, murmura, doucement, comme une chose bien convenue
« A mardi ! »
Elle baissa ses beaux yeux d’une façon discrète et résignée.
Frédéric avait un plan.
Il espérait que, grâce à la pluie ou au soleil, il pourrait la faire s’arrêter sous une porte, et qu’une fois sous la porte, elle entrerait dans la maison. Le difficile était d’en découvrir une convenable.
Il se mit donc en recherche, et, vers le milieu de la rue Tronchet, il lut de loin, sur une enseigne : Appartements meublés.
Le garçon, comprenant son intention, lui montra tout de suite, à l’entresol, une chambre et un cabinet avec deux sorties. Frédéric la retint pour un mois et paya d’avance.
Puis il alla dans trois magasins acheter la parfumerie la plus rare ; il se procura un morceau de fausse guipure pour remplacer l’affreux couvre-pieds de coton rouge, il choisit une paire de pantoufles en satin bleu ; la crainte seule de paraître grossier le modéra dans ses emplettes ; il revint avec elles et plus dévotement que ceux qui font des reposoirs, il changea les meubles de place, drapa lui-même les rideaux, mit des bruyères sur la cheminée, des violettes sur la commode ; il aurait voulu paver la chambre tout en or. » C’est demain », se disait-il, » oui demain ! je ne rêve pas. » Et il sentait battre son coeur à grands coups sous le délire de son espérance ; puis, quand tout fut prêt, il emporta la clef dans sa poche, comme si le bonheur, qui dormait là, avait pu s’en envoler.
Une lettre de sa mère l’attendait chez lui.
« Pourquoi une si longue absence ? Ta conduite commence à paraître ridicule. Je comprends que, dans une certaine mesure, tu aies d’abord hésité devant cette union ; cependant, réfléchis ! »
Et elle précisait les choses : quarante-cinq mille livres de rente. Du reste, » on en causait » ; et M. Roque attendait une réponse définitive. Quant à la jeune personne, sa position véritablement était embarrassante. » Elle t’aime beaucoup. »
Frédéric rejeta la lettre sans la finir, et en ouvrit une autre, un billet de Deslauriers.
« Mon vieux,
« La poire est mûre. Selon ta promesse, nous comptons sur toi. On se réunit demain au petit jour, place du Panthéon. Entre au café Soufflot. Il faut que je te parle avant la manifestation. »
« Oh ! je les connais, leurs manifestations. Mille grâces ! j’ai un rendez-vous plus agréable. »
Et, le lendemain, dès onze heures, Frédéric était sorti. Il voulait donner un dernier coup d’oeil aux préparatifs ; puis, qui sait, elle pouvait, par un hasard quelconque, être en avance ? En débouchant de la rue Tronchet, il entendit derrière la Madeleine une grande clameur ; il s’avança ; et il aperçut au fond de la place, à gauche, des gens en blouse et des bourgeois.
En effet, un manifeste publié dans les journaux avait convoqué à cet endroit tous les souscripteurs du banquet réformiste. Le Ministère, presque immédiatement, avait affiché une proclamation l’interdisant. La veille au soir, l’opposition parlementaire y avait renoncé ; mais les patriotes, qui ignoraient cette résolution des chefs, étaient venus au rendez-vous, suivis par un grand nombre de curieux. Une députation des écoles s’était portée tout à l’heure chez Odilon Barrot. Elle était maintenant aux Affaires-Etrangères ; et on ne savait pas si le banquet aurait lieu, si le Gouvernement exécuterait sa menace, si les gardes nationaux se présenteraient. On en voulait aux Députés comme au Pouvoir. La foule augmentait de plus en plus, quand tout à coup vibra dans les airs le refrain de la Marseillaise.
C’était la colonne des étudiants qui arrivait. lis marchaient au pas, sur deux files, en bon ordre, l’aspect irrité, les mains nues, et tous criant par intervalles « Vive la Réforme ! à bas Guizot ! »
Les amis de Frédéric étaient là, bien sûr. Ils allaient l’apercevoir et l’entraîner. Il se réfugia vivement dans la rue de l’Arcade.
Quand les étudiants eurent fait deux fois le tour de la Madeleine, ils descendirent vers la place de la Concorde. Elle était remplie de monde ; et la foule tassée semblait, de loin, un champ d’épis noirs qui oscillaient.
Au même moment, des soldats de la ligne se rangèrent en bataille, à gauche de l’église.
Les groupes stationnaient, cependant. Pour en finir, des agents de police en bourgeois saisissaient les plus mutins et les emmenaient au poste, brutalement. Frédéric, malgré son indignation, resta muet ; on aurait pu le prendre avec les autres, et il aurait manqué Mme Arnoux.
Peu de temps après, parurent les casques des municipaux. Ils frappaient autour d’eux, à coups de plat de sabre. Un cheval s’abattit ; on courut lui porter secours et, dès que le cavalier fut en selle, tous s’enfuirent.
Alors, il y eut un grand silence. La pluie fine, qui avait mouillé l’asphalte, ne tombait plus. Des nuages s’en allaient, balayés mollement par le vent d’ouest.
Frédéric se mit à parcourir la rue Tronchet, en regardant devant lui et derrière lui.
Deux heures enfin sonnèrent. » Ah ! c’est maintenant ! » se dit-il, » elle sort de sa maison, elle approche » ; et, une minute après : » Elle aurait eu le temps de venir. » Jusqu’à trois heures, il tâcha de se calmer. » Non, elle n’est pas en retard ; un peu de patience ! »
Et, par désoeuvrement, il examinait les rares boutiques : un libraire, un sellier, un magasin de deuil. Bientôt il connut tous les noms des ouvrages, tous les harnais, toutes les étoffes. Les marchands, à force de le voir passer et repasser continuellement, furent étonnés d’abord, puis effrayés, et ils fermèrent leur devanture.
Sans doute, elle avait un empêchement, et elle en souffrait aussi. Mais quelle joie tout à l’heure ! — Car elle allait venir, cela était certain ! » Elle me l’a bien promis ! » Cependant, une angoisse intolérable le gagnait.
Par un mouvement absurde, il rentra dans l’hôtel, comme si elle avait pu s’y trouver. A l’instant même, elle arrivait peut-être dans la rue. Il s’y jeta. Personne ? Et il se remit à battre le trottoir.
Il considérait les fentes des pavés, la gueule des gouttières, les candélabres, les numéros au-dessus des portes. Les objets les plus minimes devenaient pour lui des compagnons, ou plutôt des spectateurs ironiques ; et les façades régulières des maisons lui semblaient impitoyables. Il souffrait du froid aux pieds. Il se sentait dissoudre d’accablement. La répercussion de ses pas lui secouait la cervelle.
Quand il vit quatre heures à sa montre, il éprouva comme un vertige, une épouvante. Il tâcha de se répéter des vers, de calculer n’importe quoi, d’inventer une histoire. Impossible ! l’image de Mme Arnoux l’obsédait. Il avait envie de courir à sa rencontre. Mais quelle route prendre pour ne pas se croiser ?
Il aborda un commissionnaire, lui mit dans la main cinq francs, et le chargea d’aller rue Paradis, chez Jacques Arnoux, pour s’enquérir près du portier » si Madame était chez elle ». Puis il se planta au coin de la rue de la Ferme et de la rue Tronchet, de manière à voir simultanément dans toutes les deux. Au fond de la perspective, sur le boulevard, des masses confuses glissaient. Il distinguait parfois l’aigrette d’un dragon, un chapeau de femme ; et il tendait ses prunelles pour la reconnaître. Un enfant déguenillé qui montrait une marmotte, dans une boîte, lui demanda l’aumône, en souriant.
L’homme à la veste de velours reparut. » Le portier ne l’avait pas vue sortir. » Qui la retenait ? Si elle était malade, on l’aurait dit ! Etait-ce une visite ? Rien de plus facile que de ne pas recevoir. Il se frappa le front.
« Ah ! je suis bête ! C’est l’émeute ! » Cette explication naturelle le soulagea. Puis, tout à coup : » Mais son quartier est tranquille. » Et un doute abominable l’assaillit. » Si elle allait ne pas venir ? si sa promesse n’était qu’une parole pour m’évincer ? Non ! non ! » Ce qui l’empêchait sans doute, c’était un hasard extraordinaire, un de ces événements qui déjouent toute prévoyance. Dans ce cas-là, elle aurait écrit. Et il envoya le garçon d’hôtel à son domicile, rue Rumford, pour savoir s’il n’y avait point de lettre ?
On n’avait apporté aucune lettre. Cette absence de nouvelles le rassura.
Du nombre des pièces de monnaie prises au hasard dans sa main, de la physionomie des passants, de la couleur des chevaux, il tirait des présages ; et, quand l’augure était contraire, il s’efforçait de ne pas y croire. Dans ses accès de fureur contre Mme Arnoux, il l’injuriait à demi-voix. Puis c’étaient des faiblesses à s’évanouir, et tout à coup des rebondissements d’espérance. Elle allait paraître. Elle était là, derrière son dos. Il se retournait : rien ! Une fois, il aperçut, à trente pas environ, une femme de même taille, avec la même robe. Il la rejoignit ; ce n’était pas elle ! Cinq heures arrivèrent ! cinq heures et demie ! six heures ! Le gaz s’allumait. Mme Arnoux n’était pas venue.
Elle avait rêvé, la nuit précédente, qu’elle était sur le trottoir de la rue Tronchet depuis longtemps. Elle y attendait quelque chose d’indéterminé, de considérable néanmoins, et, sans savoir pourquoi, elle avait peur d’être aperçue. Mais un maudit petit chien, acharné contre elle, mordillait le bas de sa robe. Il revenait obstinément et aboyait toujours plus fort. Mme Arnoux se réveilla. L’aboiement du chien continuait. Elle tendit l’oreille. Cela partait de la chambre de son fils. Elle s’y précipita pieds nus. C’était l’enfant lui-même qui toussait. Il avait les mains brûlantes, la face rouge et la voix singulièrement rauque. L’embarras de sa respiration augmentait de minute en minute. Elle resta jusqu’au jour, penchée sur sa couverture, à l’observer.
A huit heures, le tambour de la garde nationale vint prévenir M. Arnoux que ses camarades l’attendaient. Il s’habilla vivement et s’en alla, en promettant de passer tout de suite chez leur médecin, M. Colot. A dix heures, M. Colot n’étant pas venu, Mme Arnoux expédia sa femme de chambre. Le docteur était en voyage, à la campagne, et le jeune homme qui le remplaçait faisait des courses.
Eugène tenait sa tête de côté, sur le traversin, en fronçant toujours ses sourcils, en dilatant ses narines ; sa pauvre petite figure devenait plus blême que ses draps ; et il s’échappait de son larynx un sifflement produit par chaque inspiration, de plus en plus courte, sèche, et comme métallique. Sa toux ressemblait au bruit de ces mécaniques barbares qui font japper les chiens de carton.
Mme Arnoux fut saisie d’épouvante. Elle se jeta sur les sonnettes, en appelant au secours, en criant :
« Un médecin ! un médecin ! »
Dix minutes après, arriva un vieux monsieur en cravate blanche et à favoris gris, bien taillés. Il fit beaucoup de questions sur les habitudes, l’âge et le tempérament du jeune malade, puis examina sa gorge, s’appliqua la tête dans son dos et écrivit une ordonnance. L’air tranquille de ce bonhomme était odieux. Il sentait l’embaumement. Elle aurait voulu le battre. Il dit qu’il reviendrait dans la soirée.
Bientôt les horribles quintes recommencèrent. Quelquefois, l’enfant se dressait tout à coup. Des mouvements convulsifs lui secouaient les muscles de la poitrine, et, dans ses aspirations, son ventre se creusait comme s’il eût suffoqué d’avoir couru. Puis il retombait la tête en arrière et la bouche grande ouverte. Avec des précautions infinies, Mme Arnoux tâchait de lui faire avaler le contenu des fioles, du sirop d’ipécacuana. une potion kermétisée. Mais il repoussait la cuiller, en gémissant d’une voix faible. On aurait dit qu’il soufflait ses paroles.
De temps à autre, elle relisait l’ordonnance. Les observations du formulaire l’effrayaient ; peut-être que le pharmacien s’était trompé ! Son impuissance la désespérait. L’élève de M. Colot arriva.
C’était un jeune homme d’allures modestes, neuf dans le métier, et qui ne cacha point son impression. Il resta d’abord indécis, par peur de se compromettre, et enfin prescrivit l’application de morceaux de glace. On fut longtemps à trouver de la glace. La vessie qui contenait les morceaux creva. Il fallut changer la chemise. Tout ce dérangement provoqua un nouvel accès plus terrible.
L’enfant se mit à arracher les linges de son cou, comme s’il avait voulu retirer l’obstacle qui l’étouffait, et il égratignait le mur, saisissait les rideaux de sa couchette, cherchant un point d’appui pour respirer, Son visage était bleuâtre maintenant, et tout son corps, trempé d’une sueur froide, paraissait maigrir. Ses yeux hagards s’attachaient sur sa mère avec terreur. Il lui jetait les bras autour du cou, s’y suspendait d’une façon désespérée ; et, en repoussant ses sanglots, elle balbutiait des paroles tendres.
« Oui, mon amour, mon ange, mon trésor ! » Puis, des moments de calme survenaient.
Elle alla chercher des joujoux, un polichinelle, une collection d’images, et les étala sur son lit, pour le distraire. Elle essaya même de chanter.
Elle commença une chanson qu’elle lui disait autrefois, quand elle le berçait en l’emmaillottant sur cette même petite chaise de tapisserie. Mais il frissonna dans la longueur entière de son corps, comme une onde sous un coup de vent ; les globes de ses yeux saillissaient : elle crut qu’il allait mourir, et se détourna pour ne pas le voir.
Un instant après, elle eut la force de le regarder. Il vivait encore. Les heures se succédèrent, lourdes, mornes, interminables, désespérantes ; et elle n’en comptait plus les minutes qu’à la progression de cette agonie. Les secousses de sa poitrine le jetaient en avant comme pour le briser ; à la, fin, il vomit quelque chose d’étrange, qui ressemblait à un tube de parchemin. Qu’était-ce ? Elle s’imagina qu’il avait rendu un bout de ses entrailles. Mais il respirait largement, régulièrement. Cette apparence de bien-être l’effraya plus que tout le reste ; elle se tenait comme pétrifiée, les bras pendants, les yeux fixes, quand M. Colot survint. L’enfant, selon lui, était sauvé.
Elle ne comprit pas d’abord, et se fit répéter la phrase.
N’était-ce pas une de ces consolations propres aux médecins ? Le docteur s’en alla d’un air tranquille. Alors, ce fut pour elle comme si les cordes qui serraient son coeur se fussent dénouées.
« Sauvé ! Est-ce possible ! »
Tout à coup l’idée de Frédéric lui apparut d’une façon nette et inexorable. C’était un avertissement de la Providence. Mais le Seigneur, dans sa miséricorde, n’avait pas voulu la punir tout à fait ! Quelle expiation, plus tard, si elle persévérait dans cet amour ! Sans doute, on insulterait son fils à cause d’elle ; et Mme Arnoux l’aperçut jeune homme, blessé dans une rencontre, rapporté sur un brancard, mourant. D’un bond, elle se précipita sur la petite chaise ; et de toutes ses forces, lançant son âme dans les hauteurs, elle offrit à Dieu, comme un holocauste, le sacrifice de sa première passion, de sa seule faiblesse.
Frédéric était revenu chez lui. Il restait dans son fauteuil, sans même avoir la force de la maudire. Une espèce de sommeil le gagna ; et, à travers son cauchemar, il entendait la pluie tomber, en croyant toujours qu’il était là-bas, sur le trottoir.
Le lendemain, par une dernière lâcheté, il envoya encore un commissionnaire chez Mme Arnoux.
Soit que le Savoyard ne fît pas la commission, ou qu’elle eût trop de choses à dire pour s’expliquer d’un mot, la même réponse fut rapportée. L’insolence était trop forte ! Une colère d’orgueil le saisit. Il se jura de n’avoir plus même un désir ; et, comme un feuillage emporté par un ouragan, son amour disparut. Il en ressentit un soulagement, une joie stoïque, puis un besoin d’actions violentes ; et il s’en alla au hasard, par les rues.
Des hommes des faubourgs passaient, armés de fusils, de vieux sabres, quelques-uns portant des bonnets rouges, et tous chantant la Marseillaise ou les Girondins. Çà et là, un garde national se hâtait pour rejoindre sa mairie. Des tambours, au loin, résonnaient. On se battait à la porte Saint-Martin. Il y avait dans l’air quelque chose de gaillard et de belliqueux. Frédéric marchait toujours. L’agitation de la grande ville le rendait gai.
A la hauteur de Frascati, il aperçut les fenêtres de la Maréchale ; une idée folle lui vint, une réaction de jeunesse. Il traversa le boulevard.
On fermait la porte cochère ; et Delphine, la femme de chambre, en train d’écrire dessus avec un charbon » Armes données », lui dit vivement :
« Ah ! Madame est dans un bel état ! Elle a renvoyé ce matin son groom qui l’insultait. Elle croit qu’on va piller partout ! Elle crève de peur ! d’autant plus que Monsieur est parti ! »
« Quel monsieur ? »
« Le Prince ! »
Frédéric entra dans le boudoir. La Maréchale parut, en jupon, les cheveux sur le dos, bouleversée.
« Ah ! merci ! tu viens me sauver ! c’est la seconde fois ! tu n’en demandes jamais le prix, toi ! »
« Mille pardons ! » dit Frédéric, en lui saisissant la taille dans les deux mains.
« Comment ? que fais-tu ? » balbutia la Maréchale, à la fois surprise et égayée par ces manières.
Il répondit :
« Je suis la mode, je me réforme. »
Elle se laissa renverser sur le divan, et continuait à rire sous ses baisers.
Ils passèrent l’après-midi à regarder, de leur fenêtre, le peuple dans la rue. Puis il l’emmena dîner aux Trois Frères Provençaux. Le repas fut long, délicat. ils s’en revinrent à pied, faute de voiture.
A la nouvelle d’un changement de ministère, Paris avait changé. Tout le monde était en joie ; des promeneurs circulaient, et des lampions à chaque étage faisaient une clarté comme en plein jour. Les soldats regagnaient lentement leurs casernes, harassés, l’air triste. On les saluait, en criant : » Vive la ligne ! » Ils continuaient sans répondre. Dans la garde nationale, au contraire, les officiers, rouges d’enthousiasme, brandissaient leur sabre en vociférant : » Vive la réforme ! » et ce mot-là, chaque fois, faisait rire les deux amants. Frédéric blaguait, était très gai.
Par la rue Duphot, ils atteignirent les boulevards. Des lanternes vénitiennes, suspendues aux maisons, formaient des guirlandes de feux. Un fourmillement confus s’agitait en dessous ; au milieu de cette ombre, par endroits, brillaient des blancheurs de baïonnettes. Un grand brouhaha s’élevait. La foule était trop compacte, le retour direct impossible ; et ils entraient dans la rue Caumartin, quand, tout à coup, éclata derrière eux un bruit, pareil au craquement d’une immense pièce de soie que l’on déchire. C’était la fusillade du boulevard des Capucines.
« Ah ! on casse quelques bourgeois », dit Frédéric tranquillement, car il y a des situations où l’homme le moins cruel est si détaché des autres, qu’il verrait périr le genre humain sans un battement de coeur.
La Maréchale, cramponnée à son bras, claquait des dents. Elle se déclara incapable de faire vingt pas de plus. Alors, par un raffinement de haine, pour mieux outrager en son âme Mme Arnoux, il l’emmena jusqu’à l’hôtel de la rue Tronchet, dons le logement préparé pour l’autre.
Les fleurs n’étaient pas flétries. La guipure s’étalait sur le lit. Il tira de l’armoire les petites pantoufles. Rosanette trouva ces prévenances fort délicates.
Vers une heure, elle fut réveillée par des roulements lointains ; et elle le vit qui sanglotait, la tête enfoncée dans l’oreiller.
« Qu’as-tu donc, cher amour ? »
« C’est excès de bonheur », dit Frédéric. « Il y avait trop longtemps que je te désirais ! »

