Le militant passé à tabac et le buveur de café crème (Montherlant)

"Il y a des gens qui se font passer à tabac pour une opinion, et méprisent au nom de l'idéal celui qui contemplait ce spectacle en buvant un café-crème.

Mais l'opinion pour laquelle ils se faisaient passer à tabac, ils l'avaient sans rien connaître de la question, et sans y rien comprendre, de sorte qu'ils ont eu les dents cassées pour quelque chose qui n'était pas réellement, c'est-à-dire pour une erreur.

Tandis que celui qui buvait un café-crème, s'il trouvait cela bon, nul ne peut le convaincre d'erreur : l'univers entier, se liguant, ne pourrait pas faire qu'en trouvant cela bon il ait été dans l'erreur.

De ces deux individus, malgré une certaine apparence, c'est l'amateur de café-crème qui a le mieux mérité le nom d'homme; c'est l'infâme matérialiste qui s'est conduit selon l'esprit."

Service inutile, Henry de Montherlant.
Robert Laffont, ed. 1947 pages 221-222