LA RELECTURE

"La relecture, opération contraire aux habitudes commerciales et idéologiques de notre société qui recommande de "jeter" l'histoire une fois qu'elle a été consommée ("dévorée"), pour que l'on puisse alors passer à une autre histoire, acheter un autre livre, et qui n'est tolérée que chez certaines catégories marginales de lecteurs (les enfants, les vieillards et les professeurs)...

(...)

La relecture seule sauve le texte de la répétition (ceux qui négligent de relire s'obligent à lire partout la même histoire), le multiplie dans son divers et son pluriel : elle le tire hors de la chronologie interne ("ceci se passe avant ou après cela") et retrouve un temps mythique (sans avant ni après); elle conteste la prétention qui voudrait nous faire croire que la première lecture est une lecture première, naïve, phénoménale, qu'on aurait seulement ensuite à "expliquer", à intellectualiser..."

Roland Barthes, S/Z,
étude de Sarrasine de Balzac, pages 22-23